(Journées d’étude de l’ALI sur "Des jouissances à la dérive", Reims – 24/25 septembre 2005)
Depuis que nous avons commencé à préparer ces journées, j’ai eu impression qu’il y avait un risque, celui de prendre seulement en compte les dérives contemporaines de la jouissance, ou encore, pour reprendre la formule de Charles Melman, la volonté de jouir à tout prix. Bien sûr c’est sans doute ce qui est le plus manifeste aujourd’hui, mais la question de la jouissance est bien plus vaste.
Il vaut mieux, ici, éviter d’être trop réducteur. Il est vrai que, dans notre discours, la jouissance, opposée par exemple au désir, est connotée très négativement. Tel sujet, disons nous, est immergé dans la jouissance, il y est complètement pris, il est englué dans la jouissance, etc. Mais nous n’avons pas à en rester à un point de vue aussi schématique.
Pour faire vite, je renverrai à certains énoncés de Lacan, par exemple à ceci que la dialectique du plaisir elle-même comporte, comme sa limite nécessaire, la dimension de la jouissance. Je rappellerai également que dans le séminaire sur l’Éthique Lacan fait plutôt de la jouissance, non ce qui tendrait à suturer tout manque, mais ce qui se présente quand on avance dans la direction de la Chose, dans la direction de ce vide central qui représente ce qui est à la fois le plus intime et le plus étranger. Et puis, si nous disons que l’Autre est un terrain nettoyé de la jouissance, nous donnons par là-même une place à la jouissance, une place nécessairement liée à cette dimension de l’Autre. Autrement dit, évitons de donner une version hygiéniste, une version aseptisée de cette question de la jouissance.
À cet égard, et pour avancer un peu, sans doute convient-il de ne pas oublier que la question de la jouissance concerne la cure elle-même. J’irai même plus loin, et ce sera au fond ma thèse aujourd’hui : si quelque chose pouvait donner à l’analyste une idée de la jouissance, de la jouissance distinguée du désir, c’est bien ce qui, dans la cure, apparaît comme une forme particulière de plaisir mêlé de déplaisir. Cela nous évitera de croire que nous échappons à la réalité que nous décrivons.
Partons de ce que Freud écrit dès 1904. Il s’agit d’un article qui s’appelle La méthode psychanalytique de Freud. Celui-ci relève que quand on s’approche du contenu refoulé, il apparaît du déplaisir.
Autrement dit la méthode psychanalytique n’est pas pensée du seul point de vue des significations qui auraient à se révéler, et sans doute pas seulement non plus à partir des signifiants. Elle met en jeu la question du plaisir et du déplaisir. Cela avec bien sûr l’idée que le sujet tente d’éviter le déplaisir. Mais il faut se souvenir que nous sommes en 1904, avant le remaniement qui introduit la pulsion de mort, avant l’idée que la pulsion puisse tendre à un au-delà du plaisir. Dès lors que cet au-delà aura été introduit, dans la mesure où il ouvre la voie à la question de la jouissance, on pourra en venir à reconnaître de quelle façon certaines formes de déplaisir dans la cure s’analysent de façon directe en termes de jouissance.
La question se trouve donc posée d’une jouissance qui s’investirait dans la cure, et qui infléchirait son parcours ou son rythme. Est-ce elle qui produit ce que nous percevons comme des échecs ? En tout cas, pour le dire très vite, il n’est pas impossible que le fait que certaines cures ne trouvent pas à se conclure est en rapport avec la difficulté à se séparer d’une certaine jouissance.
Continuons cependant un moment avec Freud. Il est en fait très attentif à la question de la satisfaction que le sujet en analyse peut rechercher, et c’est parce qu’il y est attentif qu’il formule une règle d’abstinence. Bien sûr on retient surtout que celle-ci vient répondre à un phénomène dont on commence à peine, à l’époque, à prendre la mesure. Il s’agit de l’amour de transfert. La question, à l’époque, c’est celle-ci : que faire quand une patiente fait l’aveu de son amour pour le médecin ?
Freud estime qu’il n’est pas si facile de répondre : si l’analyste se contente de conseiller à la patiente de renoncer et de sublimer ça peut l’humilier et avoir des conséquences néfastes pour la continuation de la cure. Peut-on alors adopter, pour conserver la possibilité de ramener la situation dans des voies plus calmes, pour que l’analyse puisse se poursuivre, ce que Freud appelle une voie moyenne ? Peut-on, par exemple, accorder à la patiente une certaine tendresse en évitant toutes les manifestations physiques de celle-ci ?
Freud récuse aussi cette démarche, mais ce qu’on peut souligner, pour ne pas trop s’attarder, c’est que cette question, en apparence très précise, est en fait, pour Freud, beaucoup plus générale. Ce qui le préoccupe, c’est que la satisfaction qu’un sujet pourrait trouver dans sa cure, voire même hors de sa cure mais au moment de sa cure, risquerait d’avoir un effet négatif sur la cure elle même.
Pour Freud, en effet, d’un point de vue dynamique, c’est parce que les besoins et désirs ne sont pas satisfaits que le sujet se trouve poussé au travail analytique. "Il faut, écrit-il, laisser subsister chez le malade besoins et désirs parce que ce sont là des forces motrices favorisant le travail et le changement". Ce qu’on peut souligner c’est ce qu’il ajoute : "il n’est pas souhaitable que ces forces se trouvent diminuées par des succédanés de satisfaction". À mon idée il y a ici quelque chose comme le repérage de ce que l’on pourrait appeler les voies courtes de la jouissance, voies courtes dont parlait déjà l’argument. Ces voies courtes nous y pensons surtout aujourd’hui à partir de la jouissance objectale, à propos de l’objet de satisfaction commercialisable du monde contemporain ; mais les analystes ne peuvent-ils pas aussi se demander si leur méthode ne peut être détournée de façon à procurer, de façon assez directe, une certaine jouissance ?
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Je ne vais cependant pas en rester à Freud. Je pense en effet que des questions intéressantes et importantes peuvent être posées à partir de ce qu’a pu amener Ferenczi. Il se trouve que je travaille avec quelques collègues de diverses associations analytiques à organiser des journées sur Ferenczi, qui doivent avoir lieu au mois de juin à Budapest, mais au-delà de ces circonstances, je pense qu’il faut prendre au sérieux quelques remarques favorables de Lacan sur Ferenczi, et notamment celle-ci, où Lacan dit de Ferenczi que c’est "l’auteur de la première génération le plus pertinent à questionner ce qui est requis de la personne du psychanalyste".
Cette phrase se trouve dans "Variantes de la cure type", dans un passage où Lacan commente, sur deux pages, l’analyse d’un texte de Ferenczi sur "L’élasticité de la technique" Je ne commencerai cependant pas par cet article, un peu moins directement significatif pour notre sujet, je préfère commencer par la question de la "technique active".
Je ne sais pas si tous savent ce dont il s’agit. Généralement on pense que la technique active consiste pour l’analyste à se départir d’une certaine neutralité que Freud aurait prôné, et à intervenir activement soit par des prescriptions soit par des interdits.
C’est effectivement comme ça que ça commence, par exemple dans le premier texte de 1919, "Difficultés techniques d’une analyse d’hystérie", (oeuvres, tome III), avec ce tout premier exemple d’une analysante dont l’analyse se passe tout entière en protestations répétitives d’amour passionné pour son analyste. L’analyse n’avançant pas, Ferenczi en vient alors à se demander si la patiente ne trouve pas, dans l’actuel, une satisfaction.
Quelle satisfaction ? Il s’agit pas de la satisfaction prise à exposer son amour. Ferenczi observe la position de la patiente sur le divan, jambes croisées, et d’après les indications qu’elle donne elle-même il pense y voir l’équivalent d’une masturbation. Il va choisir d’intervenir sur ce point. La technique sera active, dans ce tout premier temps, en ce sens qu’elle ne comportera pas seulement une interprétation mais un interdit : celui précisément de cette position sur le divan.
Vous noterez que, dans une première approche, on est assez près de la préoccupation de Freud, celle d’éviter qu’une satisfaction directe barre l’accès au travail analytique. Mais encore une fois quelle satisfaction ? Contrairement à ce qu’on pourrait croire ce n’est pas si évident. Pour avancer sur ce point il faut se référer à une lettre de Ferenczi, lettre à Freud du 17 octobre 1916 (Correspondance II, p 166).
Dans cette lettre Ferenczi parle à propos d’une de ses patientes, mais aussi à propos de lui-même, d’un onanisme ininterrompu incomplet. Sur lui-même, il est très discret, il renvoie, apparemment, à des choses qu’il a évoquées avec Freud. En ce qui concerne la patiente, on pourrait se demander s’il s’agit de la même que dans l’article. Elle est présentée de façon un peu différente, mais l’essentiel est très semblable. Ferenczi dit qu’une "excitation génitale ininterrompue nourrissait son inconscient, qui se déchargeait sur le mode moteur par une masturbation continuelle". C’est peut-être d’ailleurs parce que c’est continuel que ce n’est pas vraiment perçu comme tel. Apparemment la masturbation, tout autant que l’excitation, était inconsciente. Inconsciente et ininterrompue. Sans limite. Autrement dit, me semble-t-il, il ne s’agit pas d’une satisfaction génitale localisable. Plutôt d’une jouissance, une jouissance d’autant plus envahissante qu’elle est inconsciente. Et c’est lorsque cette jouissance se trouve interdite que des fantasmes qui s’y rattachent peuvent devenir conscients.
Évidemment, si vous connaissez la suite, vous pourrez vous demander si la jouissance n’apparaît pas plutôt dans un deuxième temps, et comme effet de l’intervention de Ferenczi. Parce que dès lors qu’il intervient, la patiente se met à souffrir d’une agitation physique et psychique presque intolérable. Elle ne peut rester tranquillement allongée, elle ne cesse de changer de position, et là, pour le coup, on n’hésite pas à parler de jouissance.
Dira-t-on que ce sont des phénomènes totalement induits par Ferenczi ? Évidemment il est difficile d’en juger. Mais pourquoi ne pas penser simplement que Ferenczi a fait flamber, dans le transfert, des fantasmes qui étaient de toutes façons en jeu pour cette patiente ? En tout cas dans l’article comme dans la lettre il nous assure que dans la suite de la cure des fantasmes et des souvenirs enfouis sont venus se grouper, et que le travail a pu avancer.
On peut dire tout cela un peu différemment. Ferenczi lui, a bien comme point de référence la satisfaction génitale. Dès lors la jouissance de sa patiente, voire la sienne propre, sont perçues comme de simples succédanés du plaisir génital. Mais il y a le fait qu’elles se présentent dans la cure. Elles s’y présentent avec sans doute une force d’autant plus grande qu’on ne sait pas trop comment les situer. Et là il faudrait au fond parler un peu plus de l’analyse de Ferenczi avec Freud, cette analyse qui fut principalement épistolaire.
Dans le début de la lettre dont je vous ai parlé, s’analysant lui-même, il pense voir en lui-même un désir d’en savoir plus long sur la volupté que Freud. La question de la jouissance est donc évoquée ici, non sans lien avec celle de la rivalité. Disons alors que les analystes de cette époque n’avaient sans doute pas idée de ce que nous pourrions appeler, en suivant Lacan "l’imminence intolérable de la jouissance"
Je ne reprendrai pas ce thème, qui est développé dans L’éthique de la psychanalyse. Vous savez que c’est le rapport au prochain, par lui-même, qui introduit cette dimension. Je dirai seulement que cela pourrait nous amener – je le dis entre parenthèses – à reprendre autrement les indications, que Lacan donne à l’analyste, de ne pas se mettre en position de petit autre : ce n’est pas seulement parce que cela aurait des effets de méconnaissance, mais surtout des effets d’irruption de la jouissance.
Ces effets sont visibles, chez Ferenczi, aussi bien dans le style de ses relations à Freud que dans celui de ses relations avec ses patientes. Qu’il ait pu en témoigner c’est déjà quelque chose d’important. Mais évidemment je ne prétends pas aujourd’hui vous en parler en détail
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Je vais seulement continuer un peu à vous parler de ce que Ferenczi présente comme des problèmes techniques, et je vais tenter de soutenir que la question de la jouissance y est toujours concernée.
Relevons déjà, à propos de la pratique active, qu’elle ne comporte pas seulement des interdits, mais aussi des prescriptions. Ce qui est peut-être le plus intéressant dans la technique active, c’est qu’elle constitue une tentative pour remettre en mouvement le travail analytique, là où l’analysant protège plutôt le non-changement, là où il s’abrite, par exemple, derrière une phobie. La phobie le dispense de se confronter à telle ou telle situation et cet évitement a des conséquences sur la cure elle-même. Celle-ci reste au point mort.
On sait alors que Ferenczi n’hésitait pas à prescrire à l’analysant d’agir, hors de la cure ou dans la cure. Par exemple il prescrit, à telle musicienne croate, souffrant d’un trac épouvantable, de chanter devant lui la mélodie qui lui vient à l’esprit. Ce n’était pas pour autant une thérapie comportementale. Ça avait comme sens de faire émerger des souvenirs oubliés, des rêves. Que sais-je ? En tout cas ce qu’on appelait du matériel.
Ne dissimulons pas, d’ailleurs, que les choses sont tout de même assez complexes, parce que dans un second temps le fait de chanter pourra être investi comme jouissance. Et il faudra alors l’interdire. Mais restons en au premier mouvement. D’un certain côté la démarche de Ferenczi pose des questions qui sont toujours d’actualité : est-ce que dans certaines cures l’analyse peut vraiment avancer tant que le sujet se maintient éloigné des questions qui sont les siennes, éloigné des tâches qu’il pourrait se fixer, en somme s’il évite toujours de se confronter à la question de son désir ? Est-ce qu’il ne va pas s’épuiser dans un ressassement sans conséquences ?
Mais alors là aussi je dirai que la question de la jouissance me semble concernée, par opposition en quelque sorte au désir que le sujet évite. Il y a sans doute une jouissance mortifère dans la position de celui qui n’agit jamais. Jouissance de la passivité, jouissance d’une répétition du même, jouissance dépressive. Tout cela pourrait nous entraîner très loin.
En tout cas, la technique active, Freud l’a approuvée dans un de ses textes sur la technique, "Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique". Il dit qu’il ne faut pas hésiter à placer le patient "dans la situation la plus favorable à la liquidation du conflit", et c’est pour lui l’occasion de revenir sur la règle d’abstinence dont tout est parti. Ainsi il précise le sens qu’avait pour lui le fait de demander au sujet de s’abstenir de décisions importantes durant le traitement. C’est que le sujet peut très bien s’engager, par exemple, dans un mariage malheureux pour satisfaire son sentiment de culpabilité. Il y a sans doute ici une jouissance liée aux commandements du Surmoi et Freud en avait certainement une idée.
Je vais revenir, pour finir, au texte où Lacan se montre très favorable à Ferenczi, celui qui porte sur l’élasticité de la technique. Lacan, j’ai déjà fait cette citation dit de Ferenczi que c’était "l’auteur de la première génération le plus pertinent à questionner ce qui est requis de la personne du psychanalyste". Non pas, je le précise tout de suite, ce qui est requis de son moi, mais, on le verra, ce qui est requis d’un certain effacement du moi. Il ne s’agit pas de la personne de l’analyste dans ses particularités psychologiques. Il s’agit de se demander ce qui est requis comme position subjective pour assumer la place qui est la sienne.
Nous rencontrons ici une préoccupation que Ferenczi ne cessa jamais d’avoir : comment faire en sorte que la subjectivité de l’analyste ne fasse pas obstacle à l’analyse de son patient ? Cette préoccupation peut prendre chez lui différentes formes. Lacan, dans son article accentue certaines idées. Je dois dire qu’il va même au-delà de ce que l’article qu’il cite comporte explicitement. Comment cela ?
L’article de Ferenczi va dans le sens de ce que l’on pourrait appeler, un peu rapidement, une position modeste de l’analyste. Ferenczi, pour sa part, dit que "La modestie de l’analyste n’est pas une attitude apprise, mais (… ) l’expression de l’acceptation des limites de notre savoir". Quoi qu’il en soit, ce qu’il recommande va assez loin. Par exemple, de reconnaître, dans les premiers entretiens, qu’il y a d’autres méthodes qui promettent des espoirs de guérison beaucoup plus rapides ou plus sûrs. Ou encore de ne jamais montrer dépit ou vexation même lorsqu’on est traité par le patient comme ces personnages du jeu de culbute, ces personnages qui sont censés se remettre droits à partir de n’importe quelle position. Des choses de ce genre, dit-il en substance, non seulement on n’a pas à s’en vexer, mais on peut même y encourager le patient trop timide. Ou encore, toujours dans cet article : rien de plus nuisible en analyse qu’une attitude de maître d’école ou même simplement de médecin autoritaire.
Lacan reprend tout cela, et on peut même dire qu’il l’accentue, ne serait-ce que par le fait qu’il le présente de façon détaillée et systématique. Je vous cite quelques lignes où Lacan caractérise la direction de la cure qu’expose Ferenczi dans cet article : – réduction de l’équation personnelle – place seconde du savoir – empire qui sache n’insister pas – bonté sans complaisance – défiance des autels du bienfait – seule résistance à attaquer, celle de l’indifférence ou du très peu pour moi – encouragement aux propos malveillants – modestie vraie sur son savoir. Voilà donc les consignes de Ferenczi que Lacan détaille et où apparemment il voit quelque chose de positif.
Tout cela pourrait paraître, bien sûr, tout à fait surprenant. Surprenant, notamment, si cela apparaissait comme une façon d’en rajouter sur l’idée d’une neutralité de analyste, d’un analyste qui s’efface. On sait que ça n’a jamais été la pente de Lacan. Ou encore si la position de Ferenczi va dans le sens d’une bonté de l’analyste, d’une position maternelle. Là encore l’approbation de Lacan pourrait surprendre.
Alors comment comprendre ce qui est en jeu ici ? Eh bien Lacan est rapide, mais très précis. "En toutes ces consignes, dit-il, n’est-ce pas le Moi qui s’efface pour laisser place au point sujet de l’interprétation ?" Autrement dit : la question n’est pas de se montrer modeste, ce qui serait une attitude du moi. C’est plutôt de situer les choses à un tout autre niveau, et pour cela de s’annuler comme moi. Pour Ferenczi, cette annulation devrait permettre une efficacité plus grande de l’interprétation : quand l’analyste reconnaît les limites de son savoir, quand il en rabat sur un éventuel désir de prestance, son moi s’efface, et cela pour rendre plus forte la protection de l’essentiel, l’interprétation, qui n’appartient pas à ce registre moïque, qui ne peut se confondre, précisément, avec les "explications" qui font les délices de l’échange duel, de la relation de moi à moi.
Peut-être trouvez-vous que je m’attarde un peu trop sur ces questions, et qu’elles ne concernent pas nos journées. Je ne le pense pas, et à cet égard il peut être utile de rappeler dans quel contexte Lacan se réfère à Ferenczi. C’est dans un article où il dénonce les méfaits de l’idée d’une cure standard. Dans cette notion, estime-t-il, il s’agit plutôt de standing, c’est à dire au fond d’une certaine satisfaction de l’analyste à ne pas sortir de ses habitudes. On voit alors le sens de la référence à Ferenczi, qui précisément ne peut être suspecté de chercher le confort intellectuel.
Ce que cela veut dire, me semble-t-il, c’est qu’on ne peut pas poser des questions apparemment techniques sans prendre garde à ce qu’elles peuvent impliquer par rapport à la question de la satisfaction, ou plus précisément de la jouissance. Et cette question de la jouissance dans la cure il faudrait d’ailleurs la poser aussi bien pour l’analyste que pour l’analysant.
En ce qui concerne l’analyste ça supposerait un nouvel exposé. Il me semble que Lacan avait dans l’idée que l’analyste lui-même risque à tout moment de glisser dans une position de Jouissance, avec certainement des effets négatifs dans la conduite de la cure. C’est sans doute pour ça que dans Télévision il compare l’analyste avec le saint. Non pas en tant que celui-ci fait la charité, mais en tant qu’il décharite, qu’il est rebut de la jouissance. Pour le saint, et sans doute pour l’analyste, en tant du moins qu’il opère, les choses devraient être claires. En ce qui concerne la jouissance, macache pour lui.
Quant à l’analysant, eh bien je voudrais en venir à un dernier point – histoire d’illustrer un peu une certaine actualité de Ferenczi. Ferenczi dit que l’analyste ne doit pas avoir l’attitude d’un maître d’école. Évidemment. Évidemment parce que certains sujets pourraient très bien trouver dans un analyste qui aurait une telle position l’occasion d’une jouissance tout à fait extraordinaire. Surtout si c’est un maître d’école à l’ancienne mode, armé de sa grammaire et de sa férule. Et je dirai qu’aujourd’hui c’est peut-être encore plus accentué. Parce que si on sait la précarité actuelle des formes reconnues de l’autorité, on concevra que le sujet se cherche d’autant plus facilement un maître sévère. Et si l’analyste correspond trop bien qu’irait-il chercher de plus ?
Voilà. J’ai essayé de montrer comment la question de la jouissance était en quelque sorte anticipée dans certaines questions relatives à la cure. Mais peut-être faut-il surtout présenter les choses à l’envers. Nous sommes peut être – ces journées l’ont montré – en position de saisir mieux l’importance de cette question de la jouissance. Eh bien nous pouvons sans doute, à partir de là, reprendre d’autres questions essentielles de la psychanalyse. La question de la jouissance, en somme, comme introduction actuelle aux autres questions de la psychanalyse. C’est ce qui m’intéresse en ce moment et j’ai simplement voulu commencer aujourd’hui à travailler dans cette direction. Merci de votre attention.