Messa da Requiem de Verdi. « Jour de colère » à l’Opéra National de Nancy Lorraine
20 juin 2026

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Norbert BON
D'autres scènes

Après La création de Haydn en 2024, l’Opéra National de Nancy Lorraine risque une nouvelle proposition audacieuse avec la mise en scène de la Messe de Requiem de Verdi par César Vayssié qui amène en contrepoint de la musique et du texte « un concert ciné », projection où culmine le Dies irae, le jour de colère de l’apocalypse, selon le texte même du requiem, « Jour de larmes que ce jour-là où lhomme coupable ressuscitera de la cendre pour être jugé » : des corps arrachés à leur sommeil éternel pour comparaitre, « les maudits étant réprouvés et assignés aux flammes cruelles »1. Des corps en hardes, sanguinolents, bavant, copulant, meurtris, souvent morcelés par les plans serrés et le rythme cascadé des images. Une représentation de l’apocalypse qui suit le propos de Verdi qui « transforme la prière en drame collectif, entre effroi du jugement dernier, supplication et désir de paix »2. Représentation qui évoque L’enfer de Dante et se situe bien dans la tradition chrétienne mais a pourtant reçu les critiques a priori de catholiques conservateurs et, parait-t-il, de l’épiscopat nancéien, au contraire de l’accueil enthousiaste de la plus grande partie du public.

 

C’est qu’il ne fait pas bon révéler aujourd’hui la vérité pulsionnelle et fantasmatique qui, chez chacun, couve sous la respectabilité nécessaire à la vie sociale. Les psychanalystes sont les premiers à le savoir, objets d’attaques réitérées des chevaliers blancs de l’anti psychanalyse pour « Bouter les psychanalystes hors des tribunaux, de l’université, des établissements de soins, où ils sont déjà largement empêchés par une bureaucratie hors sol, et après ? Interdire leurs livres, qui ont déjà, de fait, disparu des grandes librairies au profit de larges étals de livres de développement personnel sans effort ? Et après … » 3

 

Ce sont en effet, braises sous la cendre, les mêmes motifs qui ont abouti, le 10 mai 1933, aux autodafés programmés et coordonnés par la Deutsche Studentenschaft, la corporation des étudiants allemands, dont des représentants sont chargés d’allumer un bûcher et d’y jeter les livres portant atteinte à « lesprit allemand ». Au premier rang desquels, ceux de Marx et de Freud. Pour ce dernier la phrase incantatoire à prononcer est la suivante : « Contre la surestimation de la vie pulsionnelle qui dégrade l’âme, pour la noblesse de l’âme humaine ! Je jette aux flammes les écrits de Sigmund Freud. […] »4 Ce même jour, plusieurs dizaines de milliers de livres seront brûlés dans les grandes villes d’Allemagne. Et, dix ans plus tard, leurs auteurs, jetés dans les flammes de l’inquisition nazie. Freud ne devra sa vie qu’à sa notoriété internationale et à la diligence de la princesse Marie Bonaparte.5

 

A cet égard, il faut saluer le courage de cette mise en scène où se mêlent l’horreur et l’érotisme et qui alerte sur les signes d’une apocalypse rampante qui menace et voue aux enfers, pas seulement la psychanalyse, mais tout ce qui pense et questionne.

 

Références

1 Guiseppe Verdi, 1874, Messa da Requiem, composé à la mémoire d’Alessandro Manzoni.

2 Messa da Requiem, programme de l’Opéra National de Nancy Lorraine, p. 6.

3 Norbert Bon, 2025, « Contre la psychanalyse : inquisition le retour », freud-lacan.com, https://www.freud-lacan.com/documents-ged/contre-la-psychanalyse- décembre 2025.

4 Elise Petit, Bruno Giner, 2015, Entartete Musik, musiques interdites sous le IIIème Reich, Horizons, p. 47.

5 Norbert Bon, 2019, « La psychanalyse, un art dégénéré ? » freud-lacan.com, https://www.freud-lacan.com/documents-ged/la-psychanalyse-un-art-degene