Le retour, non celui du fils prodigue mais du père que l’on n’attendait pas, accueilli avec admiration et soumission par le fils aîné et suspicion, angoisse et révolte par le cadet. Retour qui joue à la fois sur ce père qui revient, douze ans après être parti du foyer familial sans que les fils en connaissent les raisons et qui en revenant, toujours sans explications, octroie à ses fils le droit d’être adultes. Retour d’un père, dont le souvenir s’entretient de vieilles photos, seuls liens qui figent une origine imaginaire mythique et sont autant de traces d’un passé révolu, photos qui deviendront les témoins du passage également entre un hier et un aujourd’hui et seront les preuves d’une réalisation symbolique lorsque le père, dans l’après-voyage, figurera finalement par son absence.
Ce film n’est pas sans analogie biblique, parfois à contre-pied. Le premier repas, ouverture du périple, évoque la Cène, le père trônant dans le silence et partageant le vin, symbole du sang qui sera versé. Puis, figure d’Abraham, ce père prodigue, apparemment riche, qui veut faire offrande à ses fils d’une victime expiatoire, piètre voleur à ses heures, mais que les fils refusent de punir. Le naufrage ou la dérive qui n’a pas lieu quand l’esquif, qui transporte les trois exilés du monde de la gynécée, tombe en panne au milieu de nulle part et la dernière image du père sans vie, allongé dans la barque à l’instar du Christ mort de Mantegna. Ce père, compromis entre Noé et Moïse, qui apportant la loi, distribue les gratifications et marque le plus souvent les limites, sera l’instigateur, sur ses propres traces, d’un nouveau chemin pour ses fils. Ce cheminement commun fera passer les enfants par les trois dimensions : imaginaire, symbolique et réel.
Ce père mutique, avare de confidences, se révélera donc celui de la transmission. Ces images d’un père, économe en paroles mais dispensateur d’actes et de connaissances pratiques, peuvent être lues selon la théorie freudienne. Ce film met en effet en scène le meurtre du père. Le père de la horde primitive, susceptible de convoiter des femmes observées dans le rétroviseur de la voiture, ce père, qui peut être le rival à qui l’on dérobe le couteau, est celui qui transmet le phallus à ses fils, symbolisé par cette tour dont l’ascension se révélera fatale pour lui, mais qui sera une révélation pour le cadet. Le Retour s’achève sur la disparition du père, sa mission accomplie, seul moment où ses deux fils, à l’unisson, l’invoquent comme tel.
Ce film fonctionne en boucle, en retour, clôturant le cycle de l’enfance pour ouvrir sur l’âge de la virilité, la mort du père en étant le sacrifice. Désormais les deux enfants pourront faire la route, seuls.