Le monde est ainsi fait : pour dénouer un noeud,
il faut parfois l\’emmêler encore plus
pour qu\’il se démêle mieux !
Alexei Sossinsky, Noeuds, Seuil, 1999.

Figure 1
Le noeud borroméen a été au centre de l\’enseignement de Lacan les dix dernières années ; il s\’agissait de donner aux analystes une écriture et une autre façon de penser, de penser les concepts (peut-on encore parler de concepts ?) qui jusque là leurs avaient été transmis. Le noeud borroméen (figure 1), c\’est cette structure qui lie les trois dimensions de l\’imaginaire, du symbolique et du réel et ce lien se fait d\’une façon assez extraordinaire : les dimensions de l\’imaginaire, du symbolique et du réel ne font pas chaîne deux à deux, je veux dire que si vous les considérez deux à deux ces dimensions sont indépendantes, par exemple l\’imaginaire ne fait pas chaîne avec le symbolique, deux à deux l\’imaginaire et le symbolique sont indépendants, de même réel et imaginaire, réel et symbolique mais le noeud se fait à trois.

Figure 2
Voici le noeud borroméen (figure 2) tel que Lacan le dessine dans la conférence dénommée La Troisième, soit Le Troisième Discours de Rome et ce noeud, vous le voyez dessiné comme celui de tout à l\’heure mais avec des inscriptions et des signifiants qui sont placés en différents lieux de ce noeud borroméen mis à plat. Il y a au centre l\’objet a et dans les différents triangles qui sont découpés par ce noeud borroméen mis à plat, Lacan a inscrit les jouissances, jouissance phallique en bas, jouissance de l\’Autre à gauche, c\’est la jouissance autrement dite féminine et un autre genre de jouissance en haut à droite (qui s\’entend grâce au mot d\’esprit : j\’ouis sens), c\’est la jouissance du sens. Dans ce noeud borroméen tel que Lacan le dessine dans La Troisième nous retrouvons aussi des signifiants freudiens, il y a à l\’intérieur du cercle du symbolique la mort, à l\’intérieur du cercle du réel, la vie, cela renvoie au texte de Freud Au-delà du principe du plaisir où Freud découvre l\’existence d\’une contrainte de répétition au-delà du principe du plaisir. Nous voyons aussi dans ce dessin les instances freudiennes du préconscient et de l\’inconscient, le terme de préconscient est en rapport avec celui de représentation. Mais cette topologie vient rompre avec la topologie pourrait-on dire freudienne puisque dans ce texte Au-delà du principe du plaisir, tout à fait explicitement la topologie y est celle d\’une boule, une boule avec une surface sphérique qui justement représente le système perception-conscience.
Mais si le noeud borroméen se présente comme une structure, où est donc la dynamique dans cette structure ? Si nous sommes amenés à nous en servir, à nous y intéresser, il faut bien en faire quelque chose et en partant des indications de Lacan où peut-on trouver la dynamique dans le noeud borroméen qui permettrait de nous repérer dans la direction des cures ? Par exemple dans La Troisième Lacan nous donne une indication, il nous dit que l\’interprétation en quelque sorte vient réduire le symptôme. C\’est à dire que la dynamique du noeud borroméen en ce qui concerne l\’interprétation consiste à resserrer la partie basse, entre R et S au niveau du symptôme avec les petits traits, il s\’agit de resserrer en cet endroit pour réduire le symptôme au moyen de la seule arme de l\’analyste, c\’est-à-dire de l\’équivoque signifiante. Si Lacan quelque part, évoque des épissures du noeud, donc une modification radicale de sa structure, il semble écarter cette possibilité ailleurs. Sans parler d\’une modification radicale de structure, comment concevoir une dynamique du noeud ?
Pour parler de dynamique, il est nécessaire de considérer une des caractéristiques de cette topologie nodale, c\’est la souplesse des noeuds en question. Ces noeuds sont construits à partir de consistances, les trois cercles, Imaginaire, Symbolique et Réel et ces consistances ont cette particularité d\’être souples si bien que nous pouvons avancer que nous n\’avons jamais en clinique affaire à un noeud borroméen mis à plat de la façon réduite (vous avez ici, figure 1, un noeud borroméen qui est mis à plat avec un nombre minimal de croisements) mais nous pouvons avancer en supposant que les noeuds avec lesquels nous travaillons sont la plupart du temps des noeuds embrouillés, ce sont des noeuds embrouillés avec une certaine complexité qui sont mis à plat. Pourquoi mis à plat ? Parce qu\’il semble bien que la mise à plat soit une condition de travail avec ces noeuds. En effet, c\’est uniquement au niveau des mises à plat du noeud c\’est-à-dire de la représentation à plat du noeud qu\’on peut découper les triangles où vous voyez ici, mort, vie, corps, objet a. Si vous considérez le noeud réel dans l\’espace vous aurez bien du mal à définir ces différents secteurs. Que reste-t-il dans le noeud réel déployé dans l\’espace ? Il reste des points de coincements. Si vous manipulez un noeud dans l\’espace vous allez avoir des points d\’arrêt, des points où ça coince, ce qui nécessite le croisement de toujours trois consistances puisque deux consistances glissent l\’une sur l\’autre, c\’est lorsqu\’il y a l\’intervention d\’une troisième consistance que ce point de coincement va se réaliser. Or ces points de coincement dans l\’espace, rien ne les différencie les uns des autres, c\’est-à-dire que vous n\’arrivez pas à distinguer les points de coincement où vous pourrez inscrire l\’objet a, le point de croisement où vous pourrez inscrire le sens, vous n\’avez pas autant de secteurs distincts que sur une mise à plat. La mise à plat fait intervenir la représentation et donc l\’imaginaire, or cet imaginaire, cette représentation, c\’est une des dimensions du noeud, ça fait partie du noeud, donc cette mise à plat c\’est là-dessus que nous devons travailler.

Figure 3

Figure 4
Mais lorsque nous avons affaire à un noeud embrouillé et que nous le mettons à plat, en général il ne va pas se présenter sous une forme réduite, il va se présenter sous une forme complexe. C\’est comme lorsque vous essayez de démêler une ligne de pêche. Si vous avez embrouillé votre fil, lorsque vous essayez de le démêler, il n\’y a pas de véritable noeud dans votre fil, mais il est tout à fait embrouillé et vous allez mettre beaucoup de temps à le désemmêler. Dans votre opération vous allez rencontrer des moments où cela va se coincer, est-ce qu\’il s\’agit d\’un véritable noeud ? Non, vous allez pouvoir peu à peu défaire ces faux noeuds. Il y a des opérations en théorie des noeuds qui réalisent ce démêlement, ça s\’appelle en topologie les mouvements de base de Reidemaster. Il y en a trois et seulement trois qui ne changent rien à la nature du noeud mais qui vont si vous le voulez défaire des faux croisements, des croisements qui ne sont pas de structure. Vous avez donc (figure 3) un mouvement simple en haut qui défait une boucle, un mouvement au milieu qui sépare deux boucles superposées et un mouvement en bas qui vient faire glisser un brin du noeud sur deux autres brins croisés. Ce sont des mouvements qui sont toujours réalisables sur une projection d\’un noeud embrouillé et ces mouvements vont permettre peu à peu de réduire le noeud embrouillé et d\’en faire un noeud réduit minimal où cette fois-ci les croisements ne vont plus être des croisements supplémentaires mais vont être des croisements de structure, c\’est-à-dire qu\’en général vous arrivez à des croisements de ce type qui sont des trikels (figure 4) que vous ne pouvez plus réduire. Ce sont précisément ces triskels qui se trouvent dans le noeud borroméen dans sa représentation habituelle qui est une forme réduite du noeud. Comme Christian Fierens dans son livre Logique de l\’inconscient (De Boeck, Bruxelles, 1999), mais d\’une façon différente, je fais l\’hypothèse que ces mouvements réalisent des opérations de l\’analyse. Par exemple dans le mouvement du haut si vous considérez que la boucle est le fil signifiant, il y a un rapprochement entre deux points du fil signifiant et l\’opération consiste à défaire cette boucle. C\’est ce que nous faisons quand nous interprétons, que nous jouons sur l\’équivoque à condition que le signifiant et le signifié soient présents dans le discours du sujet, vous faites un rapprochement signifiant entre ces deux éléments qui étaient jusqu\’alors dans un rapport inconscient et vous défaites en quelque sorte une boucle. Peut-être que les trois mouvements de base correspondent à trois modes d\’intervention différents de l\’analyste. Il y a quelque chose qui se produit dans la logique des noeuds et qui n\’existe pas ailleurs, qui n\’existe pas dans d\’autres domaines, c\’est à mon avis quelque chose propre aux noeuds et qui peut être assez éclairante. Lorsque vous réduisez un noeud embrouillé grâce à ces trois mouvements que je viens de décrire, lorsque vous réduisez un noeud embrouillé, il est naturel de croire qu\’en général vous pouvez le réduire pas à pas, c\’est-à-dire que si vous avez au départ un noeud à sept croisements, grâce à un mouvement de base, vous le réduisez en un noeud de six croisements etc. Vous voyez, il semble que vous pouvez toujours réduire ce noeud jusqu\’à obtenir un nombre minimal de croisements qui sont alors de structure. Dans certain cas, c\’est impossible. Il y a ici (figures 5 et 6) par exemple deux choses qui ressemblent à des noeuds mais ces deux enlacements, ces deux noeuds sont en fait réductibles dans un noeud trivial, c\’est-à-dire qu\’ils sont de simples ronds mais qui se trouvent emmêlés de telle sorte qu\’ils donnent l\’illusion d\’être noués. Voyez, ils sont très peu différents, et si vous les déployez dans l\’espace très vite vous allez pouvoir les réduire l\’un et l\’autre, en faire un simple rond, un simple cercle (je m\’inspire d\’un noeud présenté par erreur dans le livre de Sossinsky comme non simplifiable, p. 68, en fait, il n\’est pas simplifiable à une correction près). Si vous appliquez dans le plan les opérations que je vous ai décrites tout à l\’heure, ces opérations vont permettre de réduire le noeud du haut (figure 5) qui comporte sept croisements, il va pouvoir être réduit par une suite d\’opérations, mais le noeud du bas (figure 6) lui va résister, vous ne pourrez pas le réduire pas à pas. C\’est-à-dire que vous allez pouvoir le réduire mais à condition de le compliquer. Il va falloir passer du noeud à sept croisements à un noeud à neuf croisements pour pouvoir le réduire peu à peu à la suite d\’un certain nombre d\’opérations au noeud final c\’est à dire ici, un simple rond. Donc il y a là quelque chose qui est propre au réel du noeud, c\’est-à-dire que pour pouvoir désemmêler, il faut commencer par un emmêlement supplémentaire. À mon avis, c\’est quelque chose qui répond tout à fait à notre intuition d\’analyste, c\’est-à-dire que lorsque le transfert s\’installe, ça se présente souvent comme une complication supplémentaire qui peut prendre la forme de la production de nouveaux symptômes, par exemple quelqu\’un qui n\’était pas du tout angoissé et qui le devient extrêmement en début d\’analyse. Il se produit en somme des croisements supplémentaires qui ont un certain nombre d\’effets. Mais ce sont dans certains cas des nouages supplémentaires nécessaires pour pouvoir désemmêler.

Figure 5

Figure 6
Une autre conséquence de cette topologie du dénouage peut être ici évoquée : avant d\’être réduit rien ne distingue un croisement qui va pouvoir être effacé d\’un croisement irréductible, de structure. Dans le noeud borroméen réduit, il y a quatre croisements de structure sur le cercle du symbolique, deux avec le réel, deux avec l\’imaginaire. Ces croisements correspondent à quatre signifiants au moins, mais chaque signifiant peut être d\’une part remplacé par un signifiant voisin, il peut d\’autre part être tout autre si une réduction antérieure porte sur tel croisement plutôt que sur tel autre. La seule contrainte topologique ne concerne que le nombre minimal de signifiants. Cela n\’est pas sans effet sur notre conception de la cure qui ne peut plus être la mise au jour d\’un savoir inconscient sous la forme d\’une formule littérale élémentaire, telle que le fameux pordjeli de Serge Leclaire, du moins une telle formule qui cristallise un croisement du noeud, ne peut plus être considérée comme un chiffre secret à dévoiler une fois pour toute. La cure n\’est pas le vidage d\’un sac de signifiants jusqu\’au dernier, c\’est plutôt le démêlement d\’un noeud embrouillé, il s\’agit de défaire les faux nouages responsables éventuellement d\’autant d\’effets : symptômes, inhibitions, angoisses, jusqu\’à rencontrer le noeud irréductible de structure.
Notes :
(*) : transcription revue par l\’auteur d\’une intervention au congrès de l\’Association Psychanalyse et Médecine du 25 et 26 novembre 2006, ce travail a été présenté une première fois sous une autre forme à Poitiers au colloque \”Du trinitaire et ses nouages\” organisé par l\’Ecole Psychanalytique du Centre Ouest les 11 et 12 décembre 2004