“Je cherche le lieu et la formule”,
Arthur Rimbaud.
C’est sur ces deux séances, celle du 15 mars et celle du 19 avril, du
séminaire l’Insu-que-sait-de l’Une-bévue… que je me suis
appuyée pour avancer dans la question du style.
Ceci parce que Lacan, tout en proposant aux analystes de s’en inspirer dans
leurs interventions, propose plusieurs définitions de la Poésie
qui vont l’amener jusqu’au mot d’esprit.
Je vais donc suivre le parcours tracé dans ces séances.
Dans les premières pages du séminaire du 15 mars 1977, Lacan
parle de la psychanalyse ” comme pouvant être une escroquerie…
une escroquerie qui tombe juste par rapport à ce qu’est le signifiant,
dit-il, soit quelque chose de bien spécial qui a des effets de sens
” et il évoque le S1 qui paraît promettre un S2.
Il met l’escroquerie du côté des effets de sens, soit du côté
de l’Imaginaire, et il la rapporte ” au poids de la duplicité
de sens qui est commune, dit-il, à tout signifiant “.
” S2, n’est pas second dans le temps mais a un sens double et le
mot sens, dit-il, est plein de lui-même “.
En effet, on sait bien que dès que l’on parle de quelque chose, on évoque
obligatoirement son contraire ; le signifiant dans la mesure où il est
coupure, où il délimite un bord, évoque autre chose que
ce qu’il dit et produit un au-delà.
Le signifiant phallique, en même temps qu’il interdit la Jouissance de
l’Autre (Réel), évoque, entre les dits, cette même Jouissance
et creuse la place pour un au-delà : l’être n’est pas préalable
au signifiant mais produit par lui.
Et on voit bien comment, au lieu de laisser vide ce Réel, cet au-delà,
l’Imaginaire peut venir lui donner consistance, en lui supposant le recel d’une
vérité dernière sur la Jouissance, en lui supposant une
intention dont on pourrait venir à bout.
En effet, on sait que le sens se nourrit de lui-même et que si on lui
laisse la bride sur le cou, il peut filer dans un enchaînement sans faille,
de signification en signification, cherchant à réaliser sa vocation
totalisante qui serait de dire pleinement le sujet, de cerner son identité.
Car le sens dans son obstination ne connaît pas les trous dans lesquels
il s’engouffre allègrement : il explique, il légifère,
il veut rendre raison, il veut tenir le dernier mot et donc la solution universelle
bonne pour tous. Il hante les scènes de ménage, les reproches,
les regrets, il enfle les rumeurs et soutient les croyances en un autre monde
meilleur et donc aussi notre croyance dans un rapport sexuel qui unirait complémentairement
homme et femme.
Mais comme nous le savons, il est impossible d’atteindre l’Un totalisant, celui
qui unifierait toutes les significations et celui-ci est obligé de se
diffracter en du un par un.
Le signifiant ne tient donc pas ses promesses imaginaires, ce qui n’est pas
sans produire des remous, c’est-à-dire des symptômes variés.
A “cette escroquerie qui tombe juste par rapport à ce qu’est
le signifiant dans ses effets de sens” l’analyse et l’analyste participent
nécessairement : ne serait-ce que lorsque, à la demande qui lui
est faite, au départ, par un analysant – demande que grâce à
la cure un sens arrêté vienne dire pleinement le sujet et l’assurer
de son identité – l’analyste répond ni par oui ni par non mais
en faisant valoir l’équivoque signifiante qui, elle, est de l’ordre du
symbolique – et qui n’est possible que parce que le langage justement ne dit
pas le réel.
En effet, nous dit Lacan, un peu plus loin dans le séminaire, il
s’agirait d’incarner le sens d’une façon correcte. Et l’équivoque
est ce qui va permettre un retournement quant au sens, c’est-à-dire
qu’elle va faire subir un traitement à l’imaginaire en portant un coup
d’arrêt à la fuite imaginaire du sens, à l’enchaînement
quasi-automatique des significations en vue d’un bouclage du sens – et ce coup
d’arrêt, l’équivoque va le porter en nouant les significations
entre elles par l’intermédiaire d’un décrochage, d’un hiatus,
autour d’un trou.
Rappelons que l’équivoque opère grâce à l’homophonie,
soit la matérialité sonore du signifiant et l’écriture,
grâce à la grammaire et grâce aux paradoxes de la logique,
qui permettront de trouer cet Autre trop plein de sens, d’en révéler
la limitation par un Réel qui lui n’a aucune espèce de sens et
résiste à la symbolisation.
Et maintenant je vais avancer dans la lecture du séminaire du 15 mars
et vous lire un passage où Lacan va parler de la poésie en l’opposant
à l’escroquerie du sens, poésie dont il nous dit qu’”
elle relève d’une violence faite à l’usage… qu’elle est
imaginairement symbolique : ça s’appelle la vérité,
dit-il, notamment sur le rapport sexuel, à savoir que, comme je le
dis peut-être le premier, le rapport sexuel, il n’y en a pas. “
Imaginairement symbolique, c’est-à-dire que contrairement à l’usage,
elle ferait valoir et elle forcerait le symbolique dans l’Imaginaire : le son
et la lettre viendraient travailler le sens, et ainsi la poésie opérerait
comme l’équivoque de façon à réduire les effets
de sens imaginaires.
Mais voici ce que dit Lacan :
La parole pleine est une parole pleine de sens, la parole
vide est une parole qui n’a que de la signification… c’est parce que le mot
a double sens qu’il est S2, que le mot sens est plein de lui-même…
Le propre de la poésie quand elle rate,
c’est de n’avoir qu’une signification, d’être pur noeud d’un mot avec
un autre mot… Comment le poète peut-il réaliser ce tour de force,
de faire qu’un sens soit absent ? En le remplaçant ce sens absent, par
la signification. La signification n’est pas ce qu’un vain peuple croit. C’est
un mot vide, c’est ce qui s’exprime dans le qualificatif mis par Dante sur sa
poésie, à savoir qu’elle soit amoureuse… l’amour n’est rien
qu’une signification… Le désir lui a un sens mais l’amour – tel que
j’en ai déjà fait état dans mon séminaire sur l’éthique,
soit tel que l’amour courtois le supporte – l’amour est vide. “
Rappelons que dans l’amour courtois, tel du moins que Lacan le définit
dans le séminaire sur l’Ethique, la Dame, c’est-à-dire l’objet,
est élevée à la dignité de la Chose – das Ding –
que plus tard il nommera S(A), le signifiant du manque de signifiant dans l’Autre
; la Dame est donc élevée au niveau de l’Autre réel absolu,
en soi inaccessible mais aussi parfaitement vide – inhumaine, dépersonnalisée,
dira-t’il, dénuée de toute consistance imaginaire, de toute espèce
de sens : c’est une signification vide.
Le sens que le tour de force du poète va rendre absent, va évider
afin de dégager les bords de la signification vide, c’est bien celui
qui orienterait vers la promesse d’un terme, vers la promesse d’un bouclage
du sens sur un dernier mot, sur un savoir quant au bon objet universel de la
Jouissance.
Il s’agit bien là de la mise en place de l’Autre symbolique en tant
qu’il est troué, symbolisé par S(A), et qui signifie qu’il y a
de l’innommable, du hors-langage et qui n’est rien d’autre, dit Lacan, que l’impossibilité
de dire le tout sur le vrai ou encore qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre
ou encore que le sujet n’est que représenté par un signifiant
auprès d’un autre signifiant…
Cette substitution, celle d’une signification vide au sens, bien qu’elle soit
sans cesse à refaire, sera radicalisée, me semble-t-il au terme
d’une analyse et c’est peut-être une des façons d’en nommer la
fin, c’est-à-dire que paradoxalement le terme d’une analyse, ce soit
la fin de l’attente d’un terme.
Ou encore, ce serait accepter d’advenir comme sujet aboli et divisé
par le savoir inconscient qui nous constitue et nous commande à notre
insu, et non comme sujet qui s’accomplirait pleinement en prenant connaissance
de cet inconscient. Charles Melman, dans Les Nouvelles études
sur l’Inconscient, rappelait que cette acceptation avait été
l’acte de Freud, acte à l’effectuation duquel nous sommes tous conviés.
Peut-être à partir de là, les effets de sens ne seront
plus orientés vers l’attente de la Jouissance qui ferait défaut
et dès lors les corollaires de cette attente, c’est-à-dire le
renoncement et le sacrifice pour l’amour du père en vue d’obtenir le
bon objet qui n’existe pas, perdront peut-être quelque peu de leur aspect
contraignant et inhibiteur.
Et peut-être aussi, assurés d’un savoir sur l’efficace de l’équivoque
qui nous ouvre la dimension de l’Autre, saurons-nous en tirer un parti qui nous
soit favorable et ouvrir quelques fenêtres.
Mais je voudrais revenir à la poésie : l’écriture d’un
poème est-elle à même de dégager ce qui ferait le
plus singulier d’un style ?
De quoi est fait le poème ?
Si ce n’est de tout ce qu’il laisse choir au long du parcours de son écriture
et on sait ici que tous les effets de style, les clichés, les poncifs,
tout ce qui fait connivence, consensus, clins d’oeil, bref tout ce qui désigne
une adresse vers un Autre qu’il faudrait combler, dont il faudrait se faire
aimer ou reconnaître, tout cela ne pardonne pas.
Car il s’agit de dégager l’adresse comme étant ce lieu irrémédiablement
troué et donc organiser pas à pas la chute de tout ce qui est
de l’ordre du moi, de l’attendu, du convenu, de l’effet de miroir et le plus
souvent, ce qui nous plaît le plus, ce dans quoi on peut se mirer, ce
à quoi on tient le plus, c’est cela qu’il faudra céder.
Et pour cela, il faut forcer l’usage afin de dire autrement et
afin que surgissent de nouveaux sens. Il faut donc être à l’aise
– c’est ce qu’on appelle les licences poétiques – avec le sens, la syntaxe,
faire jouer la grammaire, laisser libre jeu aux signifiants (double sens, élision,
inversion sujet-objet, etc…)
Du choix des sonorités accordées aux effets de sens dépendront
le choix des mots et l’agencement des phonèmes et le rythme même
du poème ; tous les mots nécessaires et à leur place auront
même valeur, aucun ne sera subalterne.
Et rien n’est plus heureux que l’avènement d’un sens inattendu car ce
que l’on désire, c’est bien cette surprise qui nous fait ressentir notre
division et nous allège.
” L’oeuvre pure, dit Mallarmé, implique la disparition
élocutoire du poète qui cède l’initiative aux mots par
le heurt de leur inégalité mobilisée – il s’allument de
reflets réciproques… “
Et voici comment Dante parle des vocables et de leur lustre dans De
vulgari Eloquentiae : ” Nous sentons certains mots comme féminins,
ou mâles ou puérils. D’autres sont forestiers, d’autres urbains
parmi lesquels il y a les bien peignés ou lissés ou d’autres chevelus
ou hérissés… Seuls restent (pour le poète) les mots urbains,
bien peignés et chevelus parfaitement nobles… “
Il va s’agir qu’au terme du parcours, advienne quelque chose d’irréductible
comme une formule concise, même si elle est luxuriante, une formule ramassée
qui approche au plus près de ce qui constitue l’Autre, soit une batterie
de traits différentiels.
“ Le vers, nous dit encore Mallarmé, qui de plusieurs
vocables, refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme
incantatoire. “
En ce sens, le vers tendrait vers le peu de sens nécessaire à
faire langue commune, c’est-à-dire que pour un sujet donné y aurait
été forcé la métaphore dans son plus grand écart,
aux bord de la langue.
Car le poème ne vise pas à la saisie d’un objet mais plutôt
à rendre compte comme dit F. Ponge de la lacune des mots, soit de la
vérité au coeur de tout savoir, i.e. le non-savoir sur la
jouissance. Au fond, le poème veut dire rien et c’est pour cela que s’il
a des effets de sens, il a aussi des effets de trou, nous dit Lacan.
Ce serait donc dans le poème mené à son terme, pour un
sujet donné que pourrait s’appréhender le plus singulier d’un
style, dans ces bribes signifiantes sonores organisées rythmiquement
par le tissage poétique qui borderaient le trou enfin à découvert
– restes de ce qui a été pour un sujet l’inscription inaugurale
dans le langage et restes de l’opération de symbolisation que fut l’écriture
de ce poème là. C’est ainsi que je peux comprendre aussi la formule
de Lacan : le style, c’est l’objet.
Mais continuons à avancer dans la lecture du séminaire du 19
avril 1977 où Lacan nous dit ceci : certes, il faut se tourner vers la
poésie pour intervenir en tant que psychanalyste mais, et je cite : “La
première chose serait d’éteindre la notion de beau. Nous n’avons
rien à dire de beau. C’est d’une autre résonnance qu’il s’agit
à fonder sur le mot d’esprit… Un mot d’esprit n’est pas beau ;
il ne se tient que d’une équivoque. “
Que serait donc, au-delà de sa singularité, un style qui serait
fondé sur le mot d’esprit, sur l’équivoque, ou encore comment
se servir en tant qu’opérateur de S(A), soit de l’ouverture que nous
propose l’Autre.
Au fond, que nous révèle l’équivoque en nous proposant
d’autres lectures de ce que nous disons, si ce n’est qu’il y a la dimension
Autre, c’est-à-dire ignorée de nous, aussi bien dans notre propre
discours que dans n’importe quel autre discours et que nous n’avons que le discours
pour la saisir.
Notre richesse, notre capital insu et auquel nous avons difficilement accès,
tient au fait paradoxal que nous ne savons pas ce que nous disons, que nous
ne nous entendons pas, mais ainsi nous avons quelque chance de trouer notre
surdité et de lever quelques refoulements.
En effet face au symptôme qui est réel, dit Lacan, ” c’est
même la seule chose vraiment réelle, c’est-à-dire qui conserve
un sens dans le réel “, dit-il, face à ce qui, du Réel,
bute, revient en se dérobant, questionne sans arrêt, il nous est
parfois possible d’opposer d’autres lectures que nos interprétations
convenues, d’autres lectures qui ” poétiquement ” viennent
traiter l’Imaginaire par le Symbolique, ceci, grâce à l’Autre,
lieu troué, chaîne signifiante toujours ouverte qu’aucun dernier
mot ne viendra fermer ; l’Autre qui en plus n’existe pas, l’Autre qui, avec
la catégorie du Réel nous disait Charles Melman en octobre, pourrait
nous aider à ne pas partager la psychose sociale et à sortir de
la stéréotypie de nos vies conjugales et de nos relations sociales.
A travers la proposition d’une autre lecture, dans le passage d’un sens à
un autre, l’équivoque ouvre un intervalle, décolle un espace,
qui divise le sujet en même temps qu’il crée le désir :
l’interprétation, c’est le désir même, dit Lacan, c’est-à-dire
qu’en ouvrant cet espace, l’équivoque tout en ménageant une place
au sujet, cerne la place de l’objet cause du désir, l’objet a,
comme ce qui reste de l’Autre et garantit son altérité.
Le mot d’esprit en nous révélant par le jeu de la lettre le non-sens
au coeur du sens, nous révèle ce sur quoi repose la signifiance
du discours soit sur la littéralité absolument insensée
et qui ne se laisse pas fixer. En ce sens, l’équivoque révèle
l’inexistence de l’Autre et nous allège d’un poids, entre autres, celui
parfois lourd de nos ancêtres :
“Avant je voyais à travers l’écran, c’est-à-dire
à travers l’art du passé et puis, peu à peu j’ai vu un
peu sans cet écran et le connu est devenu l’inconnu, l’inconnu absolu,
alors ça a été l’émerveillement et en même
temps, l’impossibilité de le rendre. “ nous raconte Alberto
Giacometti dans un entretien avec Pierre Schneider.
Tout cela nous donne quelque espoir, tout d’abord – bien qu’elle ne soit jamais
assurée – d’avoir une petite prise sur le cours de nos existences, ensuite
de n’avoir jamais à chômer
puisque l’Autre est toujours Autre, sa chaîne est toujours ouverte et
puisque le Réel insiste toujours – ce qui nous promet qu’il y aura toujours
des fenêres à ouvrir dans le mur du langage, soit en les ouvrant
” au vol “, soit en les créant et ceci par un travail proprement
poétique, bien que nous ne soyions jamais ” poêtassez ”
comme nous dit Lacan, et donc jamais assurés d’aucune technique.
Et maintenant, je vais terminer sur une histoire édifiante que l’on
m’a racontée : une dame qui devait absolument rencontrer un Monsieur
pour une interview, se voit répondre par cet homme qu’il ne sera pas
libre avant plusieurs semaines. Regardez mon agenda, lui dit-il, tout
est pris, voyages, réunions, colloques, pas une minute de libre avant
un mois… il ne me reste que les nuits… De retour chez elle, la dame
saisissant l’équivoque grammaticale contenue dans ses derniers mots et
reprenant dans son énoncé à elle son énonciation
à lui, ignorée de lui, reprenant le rien pour en faire quelque
chose, lui écrivit ceci : Puisqu’il vous reste les nuits, peut-être
accepteriez-vous que nous nous voyions un soir ? La réponse de l’homme
fut prompte et la soirée des plus intéressantes.
Voilà, ce serait peut-être cela – le style fondé sur l’équivoque
– savoir y faire avec son symptôme.