L'Autre et l'identité (Hommage et questions à Édouard Glissant)
12 juillet 2007

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CATHELINEAU Pierre-Christophe
Textes
Antilles



Je voudrais vous dire combien votre oeuvre poétique résonne en nous de recueil en recueil et combien nous sommes honorés de vous entendre ici parler de votre travail et de votre rapport à la langue. Mais je voudrais avant toute chose lire un poème qui dans le années 60 allait devenir, me semble-t-il, phrase annonciatrice de ce que vous avez rencontré dans votre réflexion par le Traité du Tout-Monde :

"Nous descendons camarades
Ecaille après écaille en peau rêche ni sue
Hors le vif où terre mise nous dévalons
Sans voir l’au-bond de notre sève
Sans main soudée au tuf
Tous contre tous à jamais dans le rire
A peine secret de marin

Et moi plus sourd que mer j’ai tiraillé
Aux champs de l’Un
D’un van de mots hors le couteau de glaises
Safré de roches qui fêlait ici
L’autre récit."

Il y a dans ce dernier vers plus que l’ébauche d’un programme, un souffle dont trente plus tard vous déployez pour nous les axes. La beauté de la métaphore ne nous fait pas oublier l’incise de l’effet de sens, qui, comme le thème caché de la symphonie, parcourt le Traité du Tout-Monde .

Vous tiraillez aux champs de l’Un d’un van de mots pour un autre récit.

C’est très précisément la question de l’Un que vous interrogez dans cet ouvrage, lorsque vous opposez l’identité-racine, et mortifère, à l’identité rhizome pour en appeler à l’avènement d’un monde rythmé par le rhizome. Je vous lis :

"L’idée de l’identité, comme racine unique, donne la mesure au nom de laquelle ces communautés furent asservies à d’autres, et au nom de laquelle nombre d’elles menèrent leur luttes de libération.

Mais à la racine unique qui tue alentour n’oserons-nous pas proposer par élargissement la racine en rhizome qui ouvre Relation ? Elle n’est pas déracinée : mais elle n’usurpe pas alentour."

De l’identité-racine nous savons, nous analystes, que Freud a su se déprendre, lui qui fût presque le seul parmi les intellectuels de l’entre-deux-guerres à mettre en garde ses contemporains contre ce qu’il appelait à propos des nationalismes renaissants le narcissisme des petites différences dans ce Malaise dans la civilisation où il constatait l’exacerbation des différences nationales et régionales et y décelait la cause des conflits identitaires. Il en analysa la structure dans Psychologie des masses et analyse du Moi, en montrant que l’identification à un trait, fût-il le plus dérisoire comme la moustache du Führer, suffisait à précipiter un peuple dans la célébration d’un idéal qui fait de l’étranger un ennemi et du minoritaire un bouc émissaire.

Donc en lisant ces lignes, nous retrouvons ce qui nous est familier et nous nous réjouissons que votre mise en garde contre l’identité-racine soit inscrit au frontispice d’un traité qui, comme vous le dites vous-même, est une poétique. La poétique que vous proposez nous sort de l’ornière des racines nationales, régionales et communautaires.

Oui, mais pour quelle alternative ? Ce que vous annoncez est un rhizome. Il m’est alors apparu que pour échapper à ce Un enfermant et exclusif de la racine, vous en appeliez à un Autre récit et cet Autre récit il me semble que vous en avez rencontré une esquisse, qui devient esquif sur lequel vous traversez l’océan des mondes disparates et l’esquive par laquelle vous évitez l’écueil, le legs pesant de l’Universel et de l’Un dans sa tradition occidentale, occidentée, dirait Lacan.

Je fais ici allusion au développement de Gilles Deleuze dans son livre Mille Plateaux en son introduction :

"Résumons les caractères principaux d’un rhizome :à la différence des arbres ou de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoient pas nécessairement à des traits de même nature (…). Le rhizome ne se laisse ramener ici ni à l’Un ni au multiple. Il n’est pas l’Un qui devient deux, ni même qui deviendrait directement trois, quatre, cinq (…). Il constitue des multiplicités linéaires à n dimensions, sans sujet ni objet, étalables sur un plan de consistance, et dont l’Un est toujours soustrait (n-1). Un telle multiplicité ne varie pas ses dimensions sans changer de nature en elle-même et se métamorphoser (…). Le rhizome n’est fait que de lignes : de segmentarité, de stratification, comme dimensions, mais aussi ligne de fuite ou de déterriorisalisation, comme dimension maximale d’après laquelle, en la suivant, la multiplicité se métamorphose en changeant de nature."

C’est donc à un espace de relations sans commencement ni fin, un espace de multiplicité qui n’aurait aucun Un comme origine et fondement que vous en appelez, en proclamant que le règne généralisé de la Relation, de la Relation des cultures entre elles, des identités entre elles permet de décrire un Tout-Monde qui est totalisant, mais n’est pas pour nous total, puisqu’ aucune totalité universelle ne permet de résumer ce jeu de Relations et d’échanges qui relie les civilisations entre elles et les langues. Autant dire que ce projet poétique a une vraie portée politique.

Ainsi, le long développement que vous consacrez à la pensée médiévale a comme intérêt, et il est grand, de nous faire entendre qu’au départ du temps universel occidental il y avait le Moyen-Age. Vous affirmez avec force que "c’est au détour du Moyen-Age, une fois résolu le sourd conflit qui anima cette époque (entre la pensée dérivante et la pensée du système), que toute la constellation des pensées disparates (…), toute cette constellation de penseurs médiévaux va chavirer en Unique, accompagnant d’une part la constitution de nations antagonistes et d’autre part l’avenue d’une universalité de croyance qui s’exaltera très vite en croyance à l’universel". Ainsi, tiraillant encore aux champs de l’Un le tournant médiéval est pour vous celui de l’université de la raison et de la foi devenu avec la renaissance et les Lumières un idéal d’universalité.

"Pourquoi la rationalité de l’universel est-elle devenue la précieuse prétention, semi exclusive, de cet ensemble de cultures qu’on a appelé l’Occident ?"

C’est par cette question provocatrice que vous ponctuez votre méditation sur le Moyen-Age. Certes le Moyen-Âge que vous décrivez n’a rien de monolithique . Il est enfiévré, haletant, traversé d’hérésies et de controverses, traversé de pensées dérivantes. Certes vous reconnaissez ce que l’amour doit au logos rationnel dans son effort d’articuler des vérités de foi par la raison. Mais vous soupçonnez que l’Occident n’ait trop vite cédé à l’effet de cette généralisation totalitaire sous l’égide de l’Universel, avatar de l’Un, comme à cette inopportune racine dont vous dénoncez l’enracinement. Et pour répondre à cette question nul autre détour que le poème en prose dont vous faîtes suivre avec éloquence votre interrogation. Il nous met sans doute au coeur de votre proposition poétique :

"Je dévale en pensée les espaces et les temps, les fleuves de Chine au silence étale, qui s’étendent en archipels et débordent sur les terres, engouffrant à chaque fois des dizaines de milliers d’hommes et de femmes et d’enfants dans leurs inondations, les calendriers du Ciel qui présidaient aux destinées de L’Empire, et les caches de brousse et la Chaîne des Ancêtres des pays africains, les savanes énergiques sous leurs herbes terrées de chaleur et contes des griots empreints d’une sagesse qui s’élève en arbre ombrageant, les délicats détails des mythologies de l’Inde avec leurs marbres verts et leurs accouplements de gymnastes, des temples pillés des sommets des Andes et la parole détournée des Mythes amérindiens, des chroniques des cents royaumes du temps féodal au Japon, les proverbes en raccourci des pays malgaches et océaniens et antillais et de l’archipel de l’Océan Indien, les splendeurs des déserts et de la rhétorique antéislamique, et les drapures de leurs poétesses, mi-esclaves et mi-déesses, le baroque raide et tout-douce des langues créoles, et combien de florilèges (fleuris) déclamés dans combien d’îles, et les racines de pierre soulevant des dieux dont l’oeil envahit tout."

Cette longue phrase est aussi un programme. Il dit que le multiple est celui-là même qui porte le poème et que la poétique doit son envol non pas à l’Histoire linéaire et au système, mais selon vous à la trace. C’est à la trace que vous vous référez pour justifier cette poétique. Il m’a semblé voir dans cette trace celle laissée par la parole dans le discours, celle de l’oralité. Une oralité à laquelle vous vous rapportez pour penser votre rapport premier à la langue, mais également pour penser la créolisation que vous appelez de vos voeux.

Est-ce à dire que la créolisation des langues qui bien sûr retient l’attention de vos lecteurs soit la proposition même d’une nouvelle identité, une identité du multiple et de la Relation qui tranche avec l’identité-racine. Une identité qui est faite de rencontres.

Mais à cet instant surgissent pour moi plusieurs questions insolubles ? S’il est vrai que la créolisation dessine les contours d’une nouvelle identité- vous le montrez dans tous les contes et les récits dont vous émaillez d’une manière très originale votre propos théorique- à quel monde aurons-nous à l’avenir affaire ?

Vous répondez en disant qu’il s’agit du chaos-monde. Ma question qui est une question naïve de psychanalyste est de savoir si néanmoins le destin des sujets ne reste pas malgré tout tributaire de ces racines dont vous dénoncez l’omnipotence. Si l’on considère que la filiation de nos ancêtres fait parti de ce legs malheureux des racines, comment est-il possible de s’en émanciper ? Le créole ne ressortit pas lui-même d’une certaine forme d’enracinement ?
Ce qui est vrai, et vous le faites sentir de manière saisissante, c’est que cette origine unique à laquelle nous avons trop tendance à nous fier, pour rendre compte de notre identité, n’est pas pensable sans cette Autre part de nous-mêmes qui est cet Autre incarné par d’Autres origines, d’Autres nations, et d’Autres récits des origines. Mais c’est ce qui fait l’originalité de votre démarche que d’inscrire l’étrangeté au coeur du Même, au coeur de l’identité, l’Autre au coeur de l’identité. C’est pourquoi, dites-vous, le rhizomal n’est pas déraciné.

Toute la question est donc pour nous de savoir si nous pouvons de cet Autre multiple pour penser le rapport à notre propre origine, à notre propre filiation, surtout si cet Autre se présente comme multiple, multiplicité des rencontres,des cultures et des langues.

Il y a peut-être là un problème logique. Peut-on partir de ce qui est tout Autre pour penser l’Un ? Il me semble que comme dans Le sel noir, ce texte presque fondateur de votre oeuvre, vous ravivez cette question qui est aussi notre question.

Oui, vous le dites, nous ne sommes pas comme l’ancien maître et l’ancien opprimé. Nous ne partageons plus la croyance que l’identité est souche, que la souche est unique et qu’elle doit à tout balan renchérir.

Oui, nous croyons comme vous que la Relation nourrit l’imaginaire, toujours à imaginer, d’une créolisation qui désormais se généralise et ne faiblit pas. Nous voulons nous garder de la profération que génère l’identité-racine. Notre identité ne se fonde pas sur une essence, elle va vers la Relation. Nous prenons, comme vous le dites si bien en une attaque furtive contre Heidegger, nos distances d’avec les figements bouleversants de l’être.

Cela dit, nous continuons de nous interroger sur ce monde que vous promettez à l’errance et nous nous demandons comment faire de cette Relation à l’Autre que vous chérissez la meilleure assise de l’Un. Vous saluez d’ailleurs au passage les penseurs médiévaux. Vous y voyez la conscience d’une multiplicité nouvelle. Ce fût aussi l’un des aspects les plus novateurs du Moyen-Age.

Il reste que nous vous approuvons quand vous parlez des dérèglements des machines identitaires dont nous avons été si souvent la proie, comme par exemple le droit du sang, la pureté de la race, l’intégralité, voire l’intégrité du dogme, j’ajouterai l’identité nationale. Mais la question reste néanmoins entière : comment faire que la Relation ne soit pas opposée à la filiation ? C’est une question sérieuse à laquelle un psychanalyste sérieux peut être confronté.

Vous écriviez il y a quarante ans qu’ :

"Il n’est bruit que du sang que la mer convoya.
Il n’ est tempête que de sang.
L’amère odeur nous vient,respirez-la, mes houles.
Il n’est bruit
Que de l’obscur encens des peuples qu’on a pris
Au feu de notre temps
Qui meurent à porter l’épais des mers et le relent
de très hautes planètes."

Dire la beauté de ces vers n’est pas assez. Il convient d’en relater le tumulte de vérités qui sur leur bord jaillissent comme les houles. Vous convoquez ainsi dans le Traité du Tout-Monde pour justifier cette trace à laquelle dans l’oralité vous êtes attaché les bateaux charriant les esclaves et venus d’Afrique, pour dire combien l’encens des peuples pris au feu meurent à porter l’épaisseur de l’eau, mais aussi des météores d’où la langue prend son élan. N’est-il pas vrai ainsi que de ce destin singulier de la Caraïbe vous ne portiez jusqu’à l’incandescence le pouvoir de ce verbe véhiculé par une langue où l’Autre a élu domicile ? C’est ainsi que je veux comprendre la créolisation que vous nous invitez à penser :

"Le fait de la créolisation, par delà ces conditions le plus souvent désastreuses, est d’entretenir relation entre deux ou plusieurs zones culturelles, convoquées en un lieu de rencontre, tout comme une langue créole joue à partir de zones linguistiques différenciées, pour en tirer sa matière inédite."

En vous lisant et en vous écoutant, j’apprends qu’entre les langues et entre les paroles venues de langues distinctes il y a des rencontres. Chaque langue, chaque culture sont cet Autre réel à la rencontre duquel va la parole, lorsqu’elle s’extrait du terreau de ses racines, de la tourbe de son essence.

Le créole est né de ces rencontres.

Si par exemple j’expérimente dans ma langue l’effet de cette créolisation dans le parler dit caillera, celui des banlieues, où les flics sont des keufs, où les femmes sont des meufs, mais où surtout kifer signifie bien aimer, j’entends que le verlan retentit, mais aussi les parlures issues des langues du Maghreb et j’entrevois un peu ce que vous dites de la créolisation à la lumière de cette simple expérience. Je suis donc presque persuadé, lorsque vous dites :

"Je vous présente en offrande le mot créolisation pour signifier cet imprévisible de résultantes inouïes qui nous gardent d’être persuadé d’une essence ou d’être raidi dans des exclusives."

Mais d’un même mouvement je m’interroge sur la fragilité d’une langue, lorsque se pose pour ceux qui l’énoncent la question de la filiation, cette question qui n’est pas mince du tremblement de la référence à l’Un.

Il y des sociétés comme la société brésilienne qui manifestement ont opté pour le multiple et la multiplicité des imaginaires. C’est ce qu’on appelle le syncrétisme et son corollaire d’anthropophagie. Mais ce sont des sociétés traversées par des tensions et des violences et où la rencontre n’ a lieu que dans la violence. C’est pourquoi je ne parviens pas à mettre en suspens cette lancinante question de ce qui est la référence Une dans une culture donnée, dans une langue donnée et qui fait lien.

En tout cas votre oeuvre m’engage à penser à travers la créolisation à côté de cet Un l’Autre et à repartir de cet Autre pour penser l’Un. Il est bien difficile de ne pas souscrire à la critique que vous faites de l’identité racine, de ne pas éprouver la méfiance à l’égard de l’universel,du dogme et des systèmes, de ne pas souhaiter la rencontre, l’appel de l’Autre au-delà des identités. C’est ce qui a porté durant plus de dix ans le groupe de Cordoue que j’anime autour des liens existant entre des universels concurrents, religions ou nationalités.

Mais demeure toujours ce tiraillement aux champs de l’Un dont peut-être nous pouvons au moins dire qu’il se construit sur une faille. C’est la faille où vient puiser votre parole de poète et d’où naît le poème. Il est à l’écoute du nom dans la langue.

"J’ai fait demeure d’un tel cri, où il n’est terre qui se lève ; et aucune grève auprès
des mers où j’ai été
Celui que le cyclone a déjeté, il voit la boue devant sa porte, le sentier qui le conduit
aux nuits où chacun sur la mort vacille.
Et il entend la terre où plus d’un nom fût enfoui
Entends les pays, derrière l’îlet."

Votre essai est à l’écoute des pays, comme l’est votre oeuvre poétique. Quel tressage aurons-nous à inventer pour que ces pays viennent chacun, et chacun à leur tour, à la rencontre de tous les autres ?