Tout homme est un animal, sauf à ce qu’il se n’homme.[1]
Cette phrase de Lacan m’a paru tout particulièrement convenir pour illustrer mon propos d’aujourd’hui. En effet, ce n’est que d’être écrite qu’elle peut produire son effet, à savoir l’équivoque par laquelle lalangue donne à entendre que c’est d’être nommé qu’un homme est un homme. (Et c’est peut-être là que se trouve condensée la question de l’ Urverdrängung, le refoulement primitif, à savoir ce qui va permettre au petit parlêtre de trouver son habitat dans le langage en tant que sujet, et de passer ainsi du besoin au désir, de l’instinct à la pulsion.)
J’entrerai dans mon propos d’aujourd’hui en évoquant mon premier cours de maths en classe de 5ème, celle où, à l’époque, avait lieu l’initiation à cette chose énigmatique qu’est l’algèbre. Le professeur, l’air goguenard, sort de sa poche une boite d’allumettes qu’il agite devant nous, en demandant : « Combien d’allumettes dans cette boite ? » Après avoir repoussé chacune des réponses proposées à sa devinette et alimenté ainsi un certain suspense, le professeur nous livre enfin sa réponse : « Il y en a petit a ». Ce fut ma première rencontre avec ce fameux petit a. Y avais-je entendu petit tas, c’est bien possible, avant qu’il n’écrive au tableau une lettre : a. En tout cas, lorsque bien plus tard, j’ai entendu parler de l’objet petit a, c’est avec l’impression d’avoir à faire à une vieille connaissance ! Et c’est ce qui, après un parcours qui a pris un certain temps, m’a conduit au titre que je vous propose aujourd’hui : la lettre « a ».
On me dit souvent « on voit bien que ce qui t’intéresse, c’est parce que tu as été ou tu es encore linguiste », et ce matin, quand notre collègue Michel Hennis m’a à son tour fait cette remarque, je lui ai dit : « je crois que c’est prendre les choses à l’envers, il faut les prendre dans l’autre sens : si je suis devenu linguiste, c’est parce que j’étais animé par certaines questions dont, comme beaucoup d’entre nous, il m’a fallu un certain temps et quelques années d’analyse pour m’apercevoir de quoi il s’agissait.
C’est à partir de là que je vais tenter de soutenir que l’objet a, c’est une lettre, ou plus exactement quelque chose d’ordre littéral. Quand Lacan dit que cet objet, il n’en a pas eu l’idée, mais qu’il a écrit objet a, le nommant ainsi d’une simple lettre, cela conduit à s’interroger sur le rapport de la lettre au signifiant, sur le rapport de la lettre à l’inconscient.
Concernant le rapport de la lettre à la dimension sonore de la parole, le signifiant ne peut pas être séparé de sa littéralité, pour une raison que RSI nous permet d’éclairer, à savoir que le symbolique, pure différence, doit bien être imaginarisé, c’est à dire ramené au corps, à des différences perceptibles par le corps. Ce qui rend alors possible de distinguer un signifiant d’un autre signifiant, c’est sa littéralité, littéralité qui, avant l’apparition de l’écriture, est déjà là sous les espèces à la fois du symbolique (le phonème) et de l’imaginaire (les sons effectivement produits ou perçus). « Par quoi, dit Lacan dans “l’Instance de la lettre dans l’inconscient”, l’on voit qu’un élément essentiel dans la parole elle-même était prédestiné à se couler dans les caractères mobiles qui, Didots ou Garamonds se pressant dans les bas-de-casse, présentifient valablement ce que nous appelons la lettre, à savoir la structure essentiellement localisée du signifiant [2] ». Ce qui revient à dire que le phonème appartient bien à l’ordre littéral.
Avec l’apparition de l’écriture, d’abord simple encoche, trait, rayure ou point, pour arriver aux divers mode d’écriture en usage, on aboutit à ces petites lettres dont Lacan dit à propos d’Aristote qu’elles sont le « comble de l’écrit » lorsque il inaugure une ère nouvelle pour la logique en choisissant de désigner par une lettre plutôt que par un terme de la langue une place d’argument dans une proposition. Ce qui montre en quoi « le langage se perfectionne quand il sait jouer avec l’écriture », offrant, comme avec le a de mon professeur de mathématiques, la possibilité d’un calcul à partir d’un nombre que l’on ne connaît pas. Ce qui se passe là, c’est un type de nomination : on nomme quelque chose d’une lettre, ce qui, à la différence d’un signifiant de la langue, permet d’échapper à l’emprise du sens et ouvre ainsi l’accès au réel[3].
Mais qu’en est-il de la lettre en tant que formation de l’inconscient ? Il y a tout lieu de considérer que si l’inconscient, structuré comme un langage, est constitué de lettres, ces lettres dont la caractéristique essentielle est que, sans avoir été écrites, elles peuvent néanmoins êtres lues. La pratique de la cure nous montre d’ailleurs que ces lettres ne se limitent pas nécessairement aux lettres de l’alphabet, même si celles-ci en font bien évidemment partie, d’autant que l’on est plus ou moins alphabétisé[4].
Cet inconscient, c’est dans la cure qu’il trouve à s’organiser en discours, de manière à cerner le texte qui a fait de moi ce que je suis. C’est à dire ce texte qui git dans l’inconscient et que je ne connais pas mais qui continue à faire de moi ce que je suis. Or ce texte, fait des lettres qui sont venues s’inscrire dans l’inconscient à partir des discours qui ont été tenus autour de moi, n’appartient comme tel à aucune langue[5]. C’est une séquence littérale hors sens qui, si elle est liée à mon histoire, l’est dans un sens bien particulier dans lequel la question de la nomination joue un rôle central, c’est-à-dire la façon dont le petit bonhomme ou la petite bonne femme a été appelé ou nommé. Et c’est en tout cas à partir du moment où on s’aperçoit de l’existence d’une telle séquence (même si elle reste pour l’essentiel inaccessible) que l’on peut voir à quel point l’histoire dont je suis censé être le résultat peut faire écran à ce qui, en structure, bien plus que le récit (roman ou biographie), s’en est inscrit.[6]
Il est clair que c’est à partir d’un dire que cette question de la nomination (celle du nom propre, nom dit de famille et celle du prénom) prend effet : il faut bien qu’il y ait eu quelqu’un pour dire qu’il ou elle va s’appeler ainsi, et il faut aussi que ce dire ait pu être en quelque sorte enregistré quelque part dans l’Autre pour que sa valeur d’acte puisse prendre effet, avoir un efficace. Ce qui se passe, c’est que nous avons le plus grand mal à ne pas donner corps à l’instance à laquelle se réfère la nomination, instance dont le père n’est jamais pourtant que le représentant. Et c’est la question du nom du père, du père nommant, dont on peut s’apercevoir à quel point c’est une fonction plus qu’un être au fait par exemple qu’aux enfants trouvés il est bien donné un nom, que ce soit par l’assistance publique, le curé ou toute autre instance ayant autorité pour cela. Le père en tant qu’origine de la nomination n’est alors même pas une personne, mais simplement ce qui, dans l’ordre humain, va permettre que soit nommé, et donc que prenne place dans la communauté des hommes, le nouvel arrivé.
A la différence du patronyme, quasi automatique à partir du moment où un enfant a été « reconnu » et qui authentifie la filiation[7], la question du prénom donne à entendre quelque chose d’un vœu de la part des parents, de ceux qui nomment. C’est en tout cas un élément dont Lacan montre bien ce qu’il a de déterminant pour le sujet :
La place que l’enfant tient dans la lignée selon la convention des structures de la parenté, le pré-nom parfois qui l’identifie déjà à son grand-père, les cadres de l’état civil et même ce qui y dénotera son sexe, voilà qui se soucie fort peu de ce qu’il est en lui-même : qu’il surgisse donc comme hermaphrodite, un peu, pour voir ! […] Cela va bien plus loin, aussi loin que la loi couvre le langage, et la vérité la parole : déjà son existence est plaidée, innocente ou coupable, avant qu’il vienne au monde, et le fait ténu de sa vérité ne peut faire qu’il ne couse déjà un tissu de mensonge. C’est même pour cela qu’en gros il y aura erreur sur la personne.
La clinique des transsexuels est d’ailleurs là pour nous rappeler à quel point la question de « être dit homme ou être dit femme » est au centre de la demande adressée à l’Autre, l’inscription officielle ayant été à leurs yeux une erreur qu’il convient de rectifier.
Le prénom fait intervenir ce que le christianisme réalise avec le baptême (qui marque l’entrée dans la vie de la chrétienté en même temps qu’est attribué un prénom), mais que l’on retrouve dans toute culture. D’ailleurs le verbe baptiser est bien employé pour “donner à quelqu’un le nom qui sera le sien”. Quelles que soient les conséquences du choix de tel ou tel prénom pour le nommé, sur quoi nous reviendrons dans un instant, ce choix fait intervenir quelque chose du désir conscient ou inconscient des nommants, même lorsque ce choix s’inscrit dans des traditions culturelles comme donner le nom d’un aïeul, d’un frère ou d’une sœur décédés, un prénom marqué du point de vue d’une appartenance nationale ou religieuse, ou encore d’un saint ou d’un héros. En tout cas, il n’est pas rare que le nommé s’interroge sur les motifs du choix de son prénom, quitte à se penser déterminé par ce choix, comme il peut également penser l’être par son patronyme. La question se pose alors de donner un peu d’air à ce qui peut se présenter comme une fatalité. La cure, dans la mesure où elle contribue à cerner le texte gravé dans l’inconscient sous forme, entre autres, de lettres en relation avec son nom, peut permettre de prendre quelque distance avec le sens attribué à ce qui est avant tout une séquence de lettres dont les équivoques signifiantes conduisent à mesurer à quel point elles n’ont par elles-mêmes aucun sens, ce qui ne les empêche aucunement d’être porteuses d’effets de sens plus ou moins heureux ou malheureux, mais dont le surgissement peut avoir ce caractère bouleversant pour le sujet que la clinique ne manque pas de nous révéler.
Cette inscription du nom comme séquence littérale et non comme signifiant apparaît bien au fait qu’un nom ne se traduit pas, même si sa transposition ou sa translittération dans une autre langue que celle dans laquelle il a d’abord été formulé n’est pas non plus sans conséquence. L’apparition de l’Etat civil a été déterminante pour l’inscription du nom comme écrit, les mêmes noms pouvant avoir été transcrits différemment, même pour les membres d’une même famille. La lettre écrite est en la matière seule à faire foi, quelques contorsions qu’elle puisse apporter à la prononciation. En effet, si la lettre de l’écrit vient bien de la lettre déjà présente dans la parole, la façon d’écrire un nom propre n’aura rien d’automatique, de même que la phonétisation d’un nom écrit est loin d’aller de soi : en atteste le fait qu’il existe le plus souvent plusieurs graphies pour un même nom lorsqu’il est dit, et plusieurs prononciations possibles pour un même nom lorsqu’il est écrit. D’où le caractère ironique du fameux « Comme ça se prononce ».
Si la nomination (nom et prénom) telle qu’elle s’inscrit pour un sujet est bien affaire de lettres, c’est-à-dire d’éléments qui se situent au cœur du nouage borroméen et qui, comme tels participent des trois dimensions, réel, symbolique et imaginaire, on comprend mieux la proposition de Melman qui définit la lettre comme molécule de plus de jouir. Ce qui nous renvoie à la façon dont Lacan définit le plus de jouir : si, comme le dit Freud dans “Au delà du principe de plaisir”, la répétition de la jouissance rencontre une limite qui est la mort, « alors est-il possible que la vie comporte cette possibilité de répétition qui serait le retour à ce monde en tant qu’il est semblant ? »[8] Et plus loin : « L’écriture n’est, depuis ses origines jusqu’à ses derniers protéismes techniques, que quelque chose dont le langage serait la chair. C’est bien en cela qu’elle démontre que la jouissance, la jouissance sexuelle, n’a pas d’os […] Mais l’écriture, elle, pas le langage, l’écriture donne os à toutes les jouissances qui, de par le discours, s’avèrent s’ouvrir à l’être parlant. Leur donnant os, elle souligne ce qui était certes accessible, mais masqué, à savoir que le rapport sexuel fait défaut au champ de la vérité, en ce que le discours qui l’instaure ne procède que du semblant.»[9]
Ce plus de jouir, c’est-à-dire l’objet a en tant que cause du désir, est donc difficilement séparable de ce qui avant tout s’écrit, à savoir la lettre. Et les lettres, quelles qu’elles soient (celles que retient l’écriture ou celles qui animent les formations de l’inconscient) sont toujours tombées de la parole, de même que toute nomination participe d’un dire.
Pour se référer une fois de plus au « Fiat lux » du récit biblique, il illustre à quel point il est difficile d’évoquer la création sans que l’acte de création y apparaisse comme un acte de langage. Ainsi, pour le premier mot de la Bible, Berechit, la traduction la plus courante, “Au commencement” pourrait avantageusement être remplacée par “Pour commencer”, ce qui situe le commencement dont il s’agit, non pas comme le commencement de toute chose, mais comme le commencement d’un récit dans lequel il s’agit de la création par le langage du monde dans lequel nous vivons : un dire qui sépare la lumière et les ténèbres. Quant à la nomination des animaux par Adam, il est clair qu’il fallait bien, primo que le langage existât pour que la demande en puisse lui être faite de nommer les animaux, et secundo, qu’il y ait une langue permettant de les désigner, ne serait-ce que comme « celui-ci » ou comme « celui qui a telles particularités »[10] De ce point de vue, les peintures rupestres pourraient bien être une forme d’écriture, permettant de dire quelque chose à partir d’une figuration dont le trait sur la muraille permet de parler. C’est en ce sens que l’écrit « étend considérablement le champ de ce qui peut se formuler dans le langage», sans pour autant être un métalangage, puisque l’écrit ne vient pas d’ailleurs que du langage lui-même.
Au delà du nom et du prénom, nominations symboliques qui prennent appui sur l’instance qui en constitue la garantie, d’autres dénominations ont pu elles aussi – surnom, sobriquet, diminutif – laisser leurs marques dans l’inconscient. Mais de tous ces discours tenus autour de moi, et même avant ma naissance, quelles lettres se seront inscrites, non pas dans ma mémoire, mais dans mon inconscient ? Que sera-t-il resté des diverses appellations dont un sujet peut être l’objet, que ce soit en jouant sur son nom, tel trait physique ou trait de caractère, son origine géographique, ethnique ou religieuse ? A côté de l’identité qu’est censée me garantir le patronyme, quelles identifications seront liées au fait d’avoir été dit « bâtard », « nègre », « youpin », etc ?[11] Autrement dit, comment échapper aux effets de ces divers modes de nomination ?
Peut-être me faut-il ici nuancer davantage : les lettres dont je dis qu’elles constituent le texte inscrit dans l’inconscient ne se bornent sans doute pas à des effets de nomination, pas plus que toute nomination ne s’inscrit automatiquement dans l’inconscient.
Quant aux appellations dont j’ai pu faire l’objet, Rébecca Majster me suggère qu’il s’agit davantage de dé-nomination que de nomination, dans la mesure où leur effet (sinon leur intention) est de porter atteinte à la nomination qui m’a accueilli en tant que parlêtre.
La cure analytique offre en tout cas la possibilité de cerner ce texte qui s’est gravé dans l’inconscient en tant que séquence littérale, séquence de lettres à partir desquelles s’organisent ma jouissance, mon symptôme, mon désir.[12] Or le plus de jouir spécifique pour qui habite le langage, c’est précisément ce à quoi Lacan donne le nom d’une lettre, en l’appelant « objet a ». D’où la difficulté de séparer les lettres en tant que matériau de l’inconscient et les propriétés qui sont justement celles de l’objet a.
Sur la question du rapport entre ma formation de linguiste et mon intérêt pour les questions qui touchent à la lettre, à lalangue, à la grammaire, je dois dire que la relation est le plus souvent perçue à l’envers : ce n’est pas d’avoir été linguiste que je m’intéresse à ces questions, mais c’est, au contraite, d’avoir été travaillé par ces questions qui m’a fait m’orienter vers cette discipline, comme si elle était en mesure de m’aider à m’en débrouiller. Il a fallu l’analyse, et nommément lacanienne, pour me permettre de pousser ma question jusqu’au point où je m’en ouvre aujourd’hui, et en particulier au joint de la question de la lettre et de la nomination.
Je suis né à une époque pas très facile, au printemps 1940, d’un père communiste allemand qui m’a reconnu et d’une mère juive polonaise qui n’a pas été en mesure de le faire officiellement, ce qui a fait de moi ce qu’on appelait un enfant naturel. En 1941, mon père a dû retourner en Allemagne, laissant derrière lui une mère et son enfant. En 1942, ma mère et moi avons été arrêtés par la police de Vichy dans la fameuse rafle dite du Vel’d’Hiv’ qui nous a fait aboutir au camp de Drancy. Quelques jours avant la rafle on m’avait fait baptiser, m’attribuant à cette occasion le prénom de mon parrain, qui n’était pas celui que mes parents m’avaient donné mais qui devait devenir mon prénom « usuel ». Baptisé dans la religion catholique et fils d’un père non juif, ma mère a pu faire en sorte que je sois confié à mon parrain et ma marraine, quelques jours seulement avant la déportation qui devait l’emporter et à laquelle elle m’a ainsi permis d’échapper. Dès lors, j’ai été nommé du prénom et du nom de mon parrain, jusqu’au moment de l’entrée en classe de sixième, où il ne fut plus possible, comme ça l’avait été à l’école communale, de m’inscrire sous un nom et un prénom qui n’étaient pas ceux de l’état civil. Il a donc fallu qu’on m’annonce que je ne m’appelais pas comme-ci, mais que je m’appelais comme-ça, ce qui n’empêcha pas qu’il y eut des lieux où je continuais à être connu sous le nom de mon parrain. Mon analyste, Melman, a très vite repéré l’importance de cette question du nom dans ce qu’il a appelé ma « biographie ». Aborder mon histoire sous cet angle, celui de la nomination et des lettres ainsi « en souffrance » ne pouvait qu’attirer mon attention sur la résonnance chez moi de la remarque de Lacan que, de la lettre caractère à la lettre épistole il ne faut voir nulle métaphore. En effet, c’est bien des années plus tard que m’ont été transmises les lettres que ma mère avait écrites de Drancy, avant et après ma libération[13]. Ces lettres me donnaient accès aux nominations qui avaient été inscrites pour moi et qui devaient si longtemps continuer à se montrer d’autant plus insistantes et à la fois interdites qu’elles avaient longtemps été comme interdites de séjour, ce qui en faisait au sens le plus strict, des « lettres en souffrance ».
Si je me permets ainsi de mentionner des faits personnels, c’est pour tenter de faire saisir en quoi ces questions de lettres et de nomination sont au cœur même de la question de ce qu’est pour moi l’analyse, à savoir comment envisager que « le symptôme cesse, (là il faut bien une virgule) de se lire ».
Quant au travail de RSI sur la question de l’écriture du nœud borroméen et de sa lecture, il a l’immense mérite de rendre sensible le fait que Inhibition, Symptôme et Angoisse sont dans la structure du parlêtre et qu’ils ne deviennent à proprement parler pathologiques qu’à partir du moment où rien ne leur oppose résistance. C’est ainsi que si l’on peut espérer, par l’équivoque signifiante, ruiner le sens dont se nourrit le symptôme, cela ne suffira pas à le supprimer, dans la mesure où c’est du réel de la lettre qu’il s’origine. Rien d’étonnant donc à ce que ce soit toujours à partir de son symptôme, de son « petit bout d’inconscient » que l’analyste travaille. S’imaginer qu’il puisse se débarrasser de son inconscient et fonctionner dans un savoir désinfecté de ce qui fait son inscription singulière, à savoir la séquence littérale dont je dis ici que la lettre « petit a » est le nom, elle-même étant la trace dans l’insconscient de l’objet que Lacan a nommé de cette même lettre. Lacan lui-même n’indique-t-il pas dans RSI que son enseignement, c’est ce que lui dicte sa pratique, « ce que je dis est un frayage qui concerne ma pratique. » Et si ce qu’il dit peut éclairer notre pratique, il n’empêche que sa pratique n’est pas la nôtre. Pourrons nous alors relever le défi et faire en sorte que ce que nous disons soit aussi un frayage qui concerne pour chacun sa pratique, frayage que seul semble permettre l’appui pris, pour chacun de nous, sur son petit bout d’inconscient ?
En effet, il n’y a semble-t-il aucune raison pour que la question qui m’anime comme sujet ne puisse, à la différence de celles dont le moi se croit l’unique dépositaire d’un savoir authentique, rencontrer chez d’autres de quoi alimenter leur propre travail. Je dois dire que c’est ainsi que nous pouvons trouver intérêt à écouter nos collègues au cours de journées comme celles-ci, dans la mesure où chacun nous parle de (à partir de) sa question et nous donne à entendre comment il s’en débrouille.
Si, comme je le propose, la lettre a est bien le nom de la séquence littérale qui pour chacun organise son fantasme, sa jouissance, son symptôme et son désir, alors il n’y a pas un objet a universel qui serait le même pour tous, mais un objet tel que la lettre seule est en mesure de donner accès par la séquence littérale particulière qui pour chacun est au cœur de sa subjectivité.
Reste, comme la remarque n’a pas manqué de m’en être faite, la question du rapport entre la lettre a comme nom de cette séquence propre à chacun, et les quatre objets (sein, fèces, voix et regard) dits a par Lacan. Cela méritera sans doute un prochain développement.
Pour terminer, je voudrais revenir sur deux passages de RSI qui me semblent éclairer mon propos. Tout d’abord, la fin de la leçon du 11 février 1975 :
Il est bien certain que dans l’état actuel des choses, vous êtes tous et tout un chacun aussi inconsistants que vos pères, mais c’est justement du fait d’en être entièrement suspendus à eux que vous êtes dans l’état présent.
Comment ne pas y entendre que « l’inconsistance de l’état présent » tient au fait de rester entièrement suspendu à l’identification à des pères, là où une cure psychanalytique offre la possibilité de se confronter au fait que l’instance en question, loin d’être inconsistante comme un père, ne peut manquer de l’être, inconsistante, dans la mesure où elle n’est jamais qu’un lieu vide.
Et la seconde, à propos du père toujours, dans la leçon du 21 janvier 1975 :
Peu importe qu’il ait des symptômes, s’il y ajoute celui de la père-version paternelle, c’est-à-dire que la cause en soit une femme qu’il se soit acquise pour lui faire des enfants et que, de ceux-ci, qu’il le veuille ou pas, il prenne soin paternel. La normalité n’est pas la vertu paternelle par excellence, mais seulement le juste mi-dieure, soit le juste non-dire, c’est à dire qu’on ne voie pas tout de suite de quoi il s’agit dans ce qu’il ne dit pas.[…] Je vous l’ai dit au passage dans un article sur le Schreber, là rien de pire que le père qui profère la loi sur tout : pas de père éducateur surtout ! Mais plutôt en retrait sur tous les magistères.
Ce passage n’est pas sans évoquer le bulletin de Melman actuellement sur le site de notre association sous le titre « Les Contre-transferts », où il évoque les prises de parti liées à l’histoire personnelle de l’analyste, voire aux restes de sa névrose : « S’abstenir de les entendre peut être utile pour rendre sensible la vacuité du lien visé et donc la vacuité des passions déployées. Mais dans certains cas, c’est le lien lui-même qui risque de disparaître faute des réactions de celui qui dans l’opération s’y trouve logé. » La fonction du père et celle de l’analyste se voient ainsi rapprochées, non sans souligner le fait que la responsabilité de l’un et de l’autre (être le support d’une instance qui, pour être vide, n’en est pas moins réelle) ne diminue en rien la responsabilité du sujet, que ce soit en tant que fils ou en tant qu’analysant.
Cyril Veken