J’entends la plupart des couples, rencontrés dans ma clinique, dire qu’ils voudraient avoir un ou des enfants pour leur transmettre leurs valeurs. Pourtant, en ce qui concerne la famille, nous pouvons tous constater que les enfants ne prennent pas nécessairement ce que l’on aurait voulu transmettre. Dans l’après-coup, certains parents pourront se dire que leur enfant aura pris tel mimique, tel accent, telle habitude ou intérêt, mais aussi tel ou tel signifiant et même tel patrimoine génétique, mais cela ne dépend pas de la volonté de ses parents. D’autant plus que la dimension inconsciente et la responsabilité subjective sont impliquées tant du coté des parents que des enfants.
C’est d’ailleurs dans cette collaboration avec des généticiens et leurs patients que j’ai pu me rendre compte que ce que les parents nommaient des « erreurs » ou des « fautes de transmission », n’était qu’une façon d’habiller ce vœu de transmettre ce qu’il y a de mieux dans le patrimoine et d’espérer dans certains cas pouvoir limiter la transmission de telle maladie héréditaire ou de tel gène défectueux. Cette transmission, qui opère à leur insu, est source d’une culpabilité parentale importante. Le rêve de la maitriser rencontre là une butée incontournable malgré les progrès évidents dans le dépistage et les diagnostics précoces de certaines maladies.
Sans être exhaustive, nous pourrions dans un premier temps remarquer que ce qui se transmet dans la famille concerne la langue, le nom, les rites et un faire avec la jouissance.
– La langue, avec ses intonations, ses accents, ses expressions dites familiales, est une langue chevillée au corps. Elle se distingue de la langue de l’apprentissage scolaire.
– Le nom donne une place tant générationnelle que sexuée. Par ce nom est inscrite la reconnaissance symbolique de ce que l’enfant n’est pas le produit unique de sa mère. Ce nom l’inscrit dans une lignée, une histoire, assure à l’enfant son identité et lui offre l’abri nécessaire à une vie désirante.
– Par la famille se transmettent aussi les rites, ceux qui entourent la vie, la mort et les franchissements des étapes de la vie. Que ce soit sur fond religieux ou laïque, c’est le plus souvent par la famille qu’un enfant est ainsi introduit au tissu de paroles rituelles prononcées, bordant le réel du sexe et de la mort.
– La famille transmet également par l’éducation, cette limite de ce qui se fait et ne se fait pas, ce qui servira d’appui pour la future vie collective de l’enfant. Mettre au monde un enfant c’est non seulement le mettre au monde des signifiants mais aussi l’introduire dans ce qui rendra ce monde viable ou au contraire inviable et qui donc se rapporte à la distinction, la distribution et la délimitation des jouissances.
La transmission familiale concerne la transmission des modalités de jouissance, à savoir comment pour un enfant vient se signifier ce que les parents ont fait avec la question de l’impossible. Et là nous pourrions interroger les modalités contemporaines de l’impossible. Tout en retenant que si les modalités changent c’est toujours de l’impossible et de ce qui y fait obstacle qu’on jouit. Ce qui n’est pas de l’ordre de l’impossible est repris par l’ordre phallique et procure aux uns et aux autres ce que l’on peut appeler le plaisir. Ce que l’enfant interroge c’est la façon dont ses parents se sont arrangés avec cette question de l’impossible.
Ce qui, au sein des familles, se transmet également c’est la façon dont, dans cette famille, le Un est articulé à la dimension de l’Autre. Les fêtes de familles, en tant que commémoration du Un, sont révélatrices de la possibilité d’inscrire, ou non, ou avec beaucoup de difficultés, la dimension d’altérité au sein de la famille.
Nous pourrions dire aussi que transmettre la névrose, quand on parle de névrose familiale, c’est transmettre une modalité de jouissance. L’amour du père et son envers, la haine du père, renversement si fréquent pour un jeune à l’âge de la puberté, au début de l’adolescence, viennent faire limite à cette jouissance. L’enjeu de cet amour et de cette haine c’est la limite de ces jouissances.
Nous pourrions donc reprendre la question et dire que le désir de fonder une famille, s’il est désir de transmettre des valeurs, nous pourrions l’entendre comme ce qui devrait recouvrir le défaut. C’est pourquoi l’arrivée d’un nouvel enfant suscite tant d’espoir, celui entre autres de pouvoir rêver que la nouvelle génération accomplira ce que la précédente n’aura pu. D’où l’intérêt de poser la question sous la forme négative : qu’est-ce que les parents espèrent ne pas transmettre ? Et là nous pourrions souligner que ce que les parents souhaitent ne pas transmettre, ce sont leurs défauts (à ne pas entendre au sens moral), ou pour le dire en d’autres mots leur symptôme. Pourtant peuvent-ils faire autrement ? Le désir n’est-il pas lié au manque et donc au défaut ? Dans la leçon du 5 juin 1963 sur L’Angoisse, Lacan distingue la faute du défaut. « Ici que le désir soit manque est fondamental, nous dirons que c’est sa faute principielle, faute au sens de quelque chose qui fait défaut. Changez le sens de cette faute en lui donnant un contenu dans ce qui est l’articulation avec quoi ? Laissons-le suspendu. Et voilà qui explique la naissance de la culpabilité et de son rapport avec l’angoisse.»
La « faute de » peut être lue comme l’envers du « dé-faut », et la culpabilité produite par la faute comme l’envers de l’angoisse produite par le défaut. Aucun objet ne parviendra donc à recouvrir cette dimension du défaut puisque celui-ci est, comme le souligne Ch. Melman dans son séminaire du 14 février 2002, de structure, lié à la structure langagière, lié à ce qui fait trou dans le signifiant, « à ce trouage qui met en place un réel, un irréductible, un impossible ». Si la culpabilité engendre des réponses sacrificielles dans l’espoir d’un pardon, l’angoisse due au manque vise cet objet par lequel le sujet pense obtenir l’accord du grand Autre.
Aucun enfant, fusse-t-il le plus merveilleux ne peut remplir cette fonction d’objet à nourrir le désir de l’Autre, quand bien même il aura été rêvé à cette place. La transmission des valeurs familiales pourrait donc aussi revêtir cette illusion de pouvoir enfin se mettre en ordre avec la demande du grand Autre.
Il y a donc un double mouvement dans la transmission. Ce qui nous renvoie à ce que Freud rappelle en reprenant la citation de Goethe à propos de l’héritage : il ne suffit pas de le recevoir, mais il faut encore l’acquérir. Acquérir l’héritage pour le faire sien mais aussi pour pouvoir le transmettre. Comment entendre ce que Freud indique par cette remarque, sinon qu’il s’agit d’un travail qui engage le sujet. Un travail qui implique que cette acquisition ne sera possible qu’à la condition d’une perte, celle de vouloir garder intact, intouché, ce qui a été transmis. Un travail qui ne pourra se faire qu’à partir d’un constat : celui des failles ou des trous dans l’héritage. Ce ne sera d’ailleurs qu’à partir de ces creux, de ces ratages que du nouveau sera possible. Ce qui fait le lit de l’inhibition c’est de penser l’héritage comme plein, ou de penser l’œuvre comme déjà achevée. Nous savons que transmettre à l’identique est impossible à moins d’être mortifère. Le vivant de la transmission se loge dans les failles même de ce qui se transmet.
Le double mouvement dans la transmission est donc celui d’accepter de recevoir ce qui nous vient de l’Autre, et celui de reprendre cela à son compte, ce qui suppose de l’entamer, de le transformer, d’en perdre un bout afin de se l’approprier. Cette appropriation se fait en partie à l’insu de la personne mais pas sans son acquiescement.
Je terminerai par quelques questions en chantier issues de ma rencontre avec ces nouvelles familles.
Peut-on penser qu’à défaut du nom, qui semble perdre sa valeur symbolique de nomination en tant que traversant les générations, (les couples de femmes rencontrées dans le cadre de demande d’IAD n’évoquent presque jamais cette transmission du nom, d’autant qu’elles ont à faire à un donneur a-nonyme, qui ne désire pas transmettre son nom), qu’à défaut de patrimoine génétique connu et repérable (les couples ne s’interrogent que très rarement sur l’origine des donneurs et sur cette part de réel avec lequel l’enfant aura à faire), il s’agira de faire tenir la famille principalement par des liens d’amour, donc par une consistance imaginaire ?
Seul l’amour devrait venir faire consister cette famille mais l’amour est fragile et capricieux et se retourne aisément en son envers qui est la haine.
Si la famille est de plus en plus réduite à une jouissance privée et non inscrite dans un ordre qui la traverse, ne pourrions-nous entendre les demandes de consultations de jeunes parents nous sollicitant pour des interventions de type psycho-éducatives comme effet de pertes de repères de ce qui ne leur a pas été transmis ou dont ils ont refusé voire récusé la dimension de transmission symbolique ?
Enfin nous pourrions rappeler un dernier point, à savoir que la transmission ne va pas de pair avec la transparence, signifiant fort à la mode aujourd’hui, puisque la transmission nécessite un temps d’opacité, avant que les effets de cette transmission ne puissent être repérables. La part inconsciente et la responsabilité du sujet sont engagées dans tout vœu de transmission. De facto ce n’est ni transparent ni prévisible. Toute transmission nécessite donc une certaine patience.
Et nous savons que la patience n’est pas sans souffrance, au sens où une lettre en attente se dit lettre en souffrance.