Troisième Journée « Corps et Finitude »
le 28 novembre 2025 à l’Institut National du Cancer à Rio de Janeiro
Mon hypothèse est que le rôle des luttes pour la libération des peuples des anciennes colonies portugaises dans l’avènement de la démocratie est démenti dans la culture portugaise. Cette hypothèse inclut une autre, plus vaste et profonde : la violence du colonialisme y est également démentie.
Le signifiant « esclaves » dans la culture portugaise
Maria Belo, dans sa thèse, a observé que pour les descendants des esclavagisés et des maîtres dans les cultures française et anglo-saxonne, quoique différemment, l’esclavage fonctionnait « comme ce traumatisme originel réélaboré dans la littérature, parfois dans des pages magnifiques, dans l’idéologie ou dans les fantasmes particuliers ». En portugais et dans la lusophonie, en revanche, « ce traumatisme et son fantôme ne semblent pas susciter les mêmes fantasmes » ; de plus, « la question de l’esclavage revenait systématiquement dans le discours banal sur le racisme en langue française (mais aussi anglaise), et était pratiquement absente de ce discours en langue portugaise », ce qui était manifeste dans la comparaison entre leurs littératures respectives (2007, 96)[1]. Cette constatation corrobore l’hypothèse d’un démenti de l’esclavage et de la violence du colonialisme — démenti qui, selon moi, se révèle inscrit dans l’homophonie de la nomination de la révolution de 1974.
Un savoir inconscient se fait entendre dans la phonétique du nom de la révolution : Révolution des Œillets (cravos en portugais), qui, par homophonie en portugais (Révolution des [Es]claves/cravos), fait surgir le signifiant esclaves. Le son esclaves, son image acoustique, se dessine et s’entend clairement à partir de l’expression « des Œillets (cravos) ». Cette interprétation originale a rencontré une grande résistance : lorsque j’ai commencé à en parler, en 2019, les réactions étaient de l’ordre de l’étonnement, comme si cela relevait de l’absurde — ce qui n’était évidemment pas le cas dans le milieu psychanalytique, où la proposition fut bien accueillie. En effet, la culture portugaise ne montre guère d’intérêt pour la psychanalyse, présentant des résistances à son entrée dans l’espace public, politique et culturel. Cette constatation, non étrangère à la question du démenti, soutient la perspective que je développe ici.
La décolonisation portugaise ne fut pas, comme on l’affirme souvent, une conséquence bureaucratique, logistique et mal gérée de la Révolution des Œillets. Ce ne fut pas un processus pacifique — il y eut une guerre coloniale : la décolonisation fut la conséquence des luttes pour l’indépendance des peuples colonisés, c’est-à-dire des descendants des esclavagisés. À ces hommes et à ces femmes qui luttaient pour leur identité et leur indépendance, contre l’exploitation effrénée dont ils étaient victimes, l’ancien régime portugais donnait le nom de terroristes. Le Portugal fasciste a résisté pendant treize longues années au processus de décolonisation.
Mais, malgré le constat qu’il s’agit du pays européen à avoir conservé le plus longtemps son empire colonial et mené une guerre coloniale tardive, le Portugal demeure attaché à la croyance d’un colonialisme bienveillant, comme si la violence inhérente à la colonisation, à la traite esclavagiste, à la guerre et à la décolonisation constituait un impossible à symboliser.
La continuité entre le discours du colonialisme et le discours du capitalisme
Selon Aimé Césaire, colonialisme et capitalisme sont continus, car tous deux fondés sur l’exploitation, la déshumanisation et la violence (2023) : le capitalisme ne serait qu’une sophistication de la logique coloniale, et ce que l’Europe a pratiqué dans les colonies — oppression, racisme, exploitation — reviendrait sous la forme du fascisme, thème aujourd’hui très actuel. Il est nécessaire de comprendre « comment la colonisation s’emploie à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir » (Césaire, 2023, 13)[2].
L’Europe a quelque chose à apprendre des luttes africaines de libération et de décolonisation. Reconnaître ce passé colonial commun n’a pas pour but de victimiser les colonisés et de culpabiliser les colonisateurs, mais de comprendre les mécanismes d’oubli et de retour de la violence, et d’élaborer symboliquement cette violence non inscrite — car c’est la seule manière de construire des sujets émancipés et une société civilisée. Comprendre comment les empires s’organisent pour abrutir, aliéner et opprimer dans l’exercice du pouvoir est fondamental dans la lutte contre la violence et la tyrannie, que est, à mon sens, notre tâche principale et urgente, et la psychanalyse, l’outil le plus approprié pour ce faire.
Fantasme, fétiche, démenti et le savoir révélé dans la Révolution des Œillets
Dans la psychanalyse lacanienne, le fantasme a la nature du langage : il fonctionne comme surface couvrant le réel et incluant diverses représentations ; il a un caractère transindividuel et articule le symbolique et l’imaginaire. Maria Belo précise que le fantôme, en tant que scène mettant en jeu le désir, bien que se déclinant en formations diverses, est « structurellement semblable pour tous dans une même structure culturelle, mais spécifique dans la manière dont, parlant dans son histoire, il se construit pour chacun » (2007, 93)[3]. Tout indique que la violence du colonialisme, l’esclavage, nécessitent encore une élaboration symbolique et imaginaire dans la culture portugaise, puisque — telle est ma perspective — cette violence est démentie.
Ni Freud ni Lacan ne limitent le démenti à la psychose ou à la perversion, et le reconnaissent à l’échelle culturelle comme forme de suspension de l’insupportable. Lacan note que le démenti de la castration est le mécanisme propre du discours capitaliste — autrement dit, le capitalisme promeut, et est promu par, une relation à la réalité relevant du démenti de la perte et de la parole. Le démenti est une défense plus archaïque que le refoulement, car il évite le conflit psychique. Le sujet dément consciemment la réalité, maintenant une « double inscription » et suspendant le conflit au lieu de le résoudre : il sait, par exemple, que nous fûmes l’un des plus grands colonisateurs et marchands d’esclaves, mais ne veut pas savoir.
Selon l’hypothèse que je propose, ce savoir est démenti et revient, de manière chiffrée, inscrit dans la nomination de la Révolution qui, finalement, fut celle des esclaves — mais cette désignation n’est pas entendue. Malgré l’abolition de l’esclavage, jusqu’à la fin de l’empire colonial s’est maintenue une situation de domination et d’exploitation analogue à celle de l’esclavage.
C’est dans le texte Le fétichisme (1927) que Freud théorise plus clairement le démenti, mécanisme de défense qui institue le fétiche. À propos du fétiche, écrit : « l’horreur de la castration érige pour elle-même un monument », monument qui est à la fois « signe de triomphe sur la menace de castration » et « protection contre elle ».
Le mot français fétiche dérive du mot portugais feitiço[4], issu de la translittération du créole portugais feitiço. Ce terme était utilisé par les commerçants africains de la Côte de Guinée au XVIᵉ siècle et, comme le souligne Maria Belo, il possède le sens que lui attribuent la psychanalyse et la philosophie : une chose en substitution d’une autre. Or, considérant « le souci de trouver dans notre langue la traduction qui permette le mieux de travailler la psychanalyse, compte tenu du poids de la langue dans l’inconscient » et « la manière dont notre langue agit en chacun de nous »[5] (Belo, 2007, 109), je défends l’usage de feitiço en portugais.
Chez Freud, le feitiço est lié à l’idée du démenti de la différence sexuelle, et chez Marx, au fétichisme de la marchandise[6].
Pour vous donner un exemple : seul le démenti peut expliquer l’indignation de la population portugaise face à l’intervention artistique sur le monument nationaliste du Padrão dos Descobrimentos — un graffiti, d’une magnifique calligraphie, en bleu et rouge, portant l’inscription « Blindly sailing for monney, humanity is drowning in a scarllet sea[7] » (sic), le 9 août 2021. L’auteure présumée, une étudiante parisienne en Arts, Leila Lakel, fut identifiée dans la presse portugaise ; certains évoquèrent une peine de prison pouvant aller jusqu’à cinq ans. L’émoi général contre cette intervention reposait sur une argumentation du type : « les Français ont été bien pires que nous dans la colonisation, qu’elle aille donc chez elle écrire ces choses-là ». L’effacement de l’inscription, filmé et applaudi, fut d’une rapidité inusitée.
J’évoque cet épisode parce qu’il illustre parfaitement le fonctionnement du démenti : Le monument des Découvertes, en tant que monument au triomphe du colonialisme et protection contre la reconnaissance de sa violence, explique la rapidité avec laquelle fut effacée la cifre poétique reliant la souffrance des réfugiés[8] à l’exploitation capitaliste et à la colonisation, comme si ce passé incarnait un insupportable irréconcilié. Ce cas montre clairement que la croyance en un colonialisme portugais bienveillant ne peut être interrogée, au mépris du rôle du Portugal dans l’esclavage colonial, du processus tardif de décolonisation et des treize années de guerre coloniale.
Je pense que le refus de savoir lié à l’origine du mot fétiche dans feitiço est un autre symptôme du démenti du colonialisme dans la culture portugaise: on ne veut pas savoir les relations coloniales, surtout ce qui concerne le goût, la jouissance, qu’elles ont impliquées pour l’empire portugais ; d’où une tendance à ignorer que fétiche provient de cette rencontre marchande et coloniale. En omettant feitiço, on omet du contexte colonial ce qui concerne la jouissance — sexuelle et d’usufruit.
Depuis une dizaine d’années, enfin, un investissement artistique et académique important a émergé pour élaborer et inscrire ces questions inconscientes et actives dans les cultures portugaise et africaine, effort ayant contribué à ce que cette élaboration fantasmatique puisse advenir.
Conclusions
J’ai cherché à démontrer que, comme culture, nous démentons la violence du colonialisme et l’importance du processus de décolonisation du siècle dernier dans la construction de la démocratie portugaise. J’ai signalé le retour du signifiant esclaves dans la nomination de la révolution et le maintien de l’ignorance quant à l’origine de fétiche dans feitiço, comme signes de ce démenti dans la langue : esclaves comme ce signifiant impensé de la culture portugaise, revenant dans la désignation de la Révolution des Œillets, révélant le passé commun et intense partagé avec l’Afrique.
J’ai indiqué, à partir de Lacan et Césaire, la continuité entre discours colonial et discours capitaliste, pour justifier la nécessité de problématiser aujourd’hui un passé traumatique et oublié. J’ai suivi l’indication de Césaire : comprendre les mécanismes qui abrutissent le colonisateur, en proposant le démenti comme mécanisme promoteur de cet abrutissement. Le démenti devient ainsi un mécanisme de fonctionnement et de maintien de ce circuit inarrêtable de réappropriation de la plus-value ; il devient un concept fondamental pour penser non seulement les marges, mais aussi la contemporanéité, pour penser les mécanismes de subordination imposés par le discours dominant et, grâce à la psychanalyse, créer de nouvelles raisons[9] — c’est-à-dire de nouveaux discours — de lien social qui échappent au discours capitaliste qui entrave le désir et aliène les sujets.
Traduction Carla Branco
Révision Maria Belo
Bibliographie
Belo, Maria. 2007. Filhos da mãe. Lisboa : Edeline Multimedia.
Césaire, Aimé. 2023. Discours sur le colonialisme suivi de Discours sur la négritude. Trad. Denise Paiva. Lisboa : VS Editor.
Freud, Sigmund. 2014. « Le fétichisme ». In Œuvres complètes, vol. 17, trad. Paulo César de Souza. São Paulo : Companhia das Letras (édition originale 1927).
Fuks, Betty B. 2016. « Parla Moïse ! De como Freud criou o conceito de desmentido ». Revista Latinoamericana de Psicopatologia Fundamental, 19(4), 616–629.
Lacan, J. 1992. Le Séminaire, Livre 17 : L’envers de la psychanalyse (1969-1970). Rio de Janeiro : Jorge Zahar.
Lacan, Jacques. 1972. « Du discours psychanalytique ». In Discours de Jacques Lacan à l’Université de Milan, 12 mai 1972. In Lacan in Italia 1953–1978.
Melman, Charles. 2003. L’homme sans gravité : Jouir à tout prix. Entretiens avec Jean-Pierre Lebrun. Trad. Sandra Regina Filgueiras. Rio de Janeiro : Companhia de Freud.
Rimbaud, A. 2009. Œuvres completes (éd. André Guyaux). Gallimard.
[1] Traduction du traducteur. Original portugais: “como esse trauma original reelaborado na literatura, por vezes em páginas magníficas na ideologia ou nas fantasias particulares”, “esse trauma e seu fantasma parecem não suscitar as mesmas fantasias” e “a questão da escravatura retornava sistematicamente no discurso banal sobre o racismo em língua francesa (mas também inglesa), mas estava praticamente ausente nesse discurso em língua portuguesa” (Belo, 2007, 96)
[2] Traduction du traducteur. Original portugais: “como é que a colonização se empenha em descivilizar o colonizador, para o embrutecer” (Césaire, 2023, 13).
[3] Traduction du traducteur. Original portugais: “estruturalmente semelhante para todos numa mesma estrutura cultural, mas específico na forma como, falando na sua história, ele se constrói para cada um” (2007, 93).
[4] La première référence au terme feitiço dans la culture européenne remonte à 1760, avec Charles de Brosses, l’érudit français antimonarchique, qui utilise ce mot pour exprimer la force matérielle de la pensée magique dans son ouvrage “Du culte des dieux fétiches ou Parallèle de l’ancienne religion de l’Egypte avec la religion actuelle de Nigritie” (1760), l’un des premiers travaux théoriques de la discipline ethno-anthropologique. Par la suite, le concept sera repris par des penseurs aussi marquants que Kant, Hegel, Marx et Freud.
[5] Traduction du traducteur. Original portugais: “preocupação em encontrar na nossa língua a tradução que melhor permite trabalhar a psicanálise, tendo em conta o peso da língua no inconsciente” e “a forma como a nossa língua actua em cada um de nós” (Belo, 2007, 109)
[6] Chez Marx, le fétichisme de la marchandise renvoie à une relation entre des choses, qui semble être une relation entre des personnes, et s’applique surtout au passage de la valeur d’usage à l’objet-marchandise.
[7] Naviguant à l’aveugle pour l’argent, l’humanité se noie dans une mer écarlate.
[8] Au premier semestre de 2021, 1 146 décès de réfugiés tentant de rejoindre l’Europe par la mer avaient été signalés, faisant de cette période le semestre le plus mortel depuis 2018. Depuis 2015, on observe une tendance générale à désigner ceux que l’on appelait auparavant des « réfugiés » comme de simples « migrants ». À mon sens, cette désignation implique une perte du statut de réfugié, en plus de constituer une forme d’euphémisme et de banalisation qui accroît la peur et la haine envers ces populations fragilisées.
[9] Référence à l’œuvre poétique d’Arthur Rimbaud:
À une Raison
Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie.
Un pas de toi, c’est la levée des hommes nouveaux et leur en-marche.
Ta tête se détourne : le nouvel amour !
Ta tête se retourne, — le nouvel amour !
« Change nos lots, crible les fléaux, commençant par le temps », te chantent ces enfants.
« Élève n’importe où la substance de nos fortunes et de nos vœux », on t’en prie.
Arrivée de toujours, qui t’en iras partout.