Joyce était-il fou ?
19 janvier 1994

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NUSINOVICI Valentin
Textes
Psychoses-Névroses-Perversions

De tout ce que Lacan a dit et écrit à propos de Joyce on ne retient souvent qu\’un diagnostic et un schéma. Diagnostic d\’une psychose restée pratiquement latente grâce à l\’activité littéraire et schéma des trois ronds R, S, I maintenus par le rond du sinthome dans un nouage pseudo-borroméen.

A réduire ainsi la lecture lacanienne du \”cas\” Joyce on tire des indications concernant la clinique des psychoses non déclenchées (on a ainsi pu en faire le cas type de la psychose non déclenchée) et d\’autres sur l\’intérêt de favoriser la constitution d\’un sinthome, mais on s\’intéresse peu à ce qui serait le rapport à l\’analyse de patients dont on jugerait le cas proche ou comparable à celui de Joyce, génie mis à part.

\”Joyce était-il fou ?\” C\’est la question que pose Lacan dans la 6eme leçon du séminaire Le sinthome (le 10 février 1976). Il prévient qu\’il ne va pas la résoudre ce qui ne l\’empêche pas de parler à la fin de la leçon de folie (il n\’utilise pas le terme de psychose) et de parler aussi de Verwerfung de fait.

Dans les leçons suivantes il parlera de \”soupçon\” à propos du rapport de Joyce à la parole, parole qui semble lui être imposée (17 février) de même qu\’à propos de son rapport au corps, de son \”laisser tomber du corps\” (11 mai). Beaucoup interprétent ces passages comme une affirmation de la psychose.

Six jours après la dernière leçon (le 17 mai 1976) Lacan rédige la Préface à l\’édition anglaise du séminaire XI, où il écrit ceci : \”Je ne parlerai de Joyce où j\’en suis cette année, que pour dire qu\’il est la conséquence la plus simple d\’un refus combien mental d\’une psychanalyse, d\’où est résulté que dans son oeuvre il l\’illustre. Mais je n\’ai fait encore qu\’effleurer ça, vu mon embarras quant à l\’art où Freud se baignait non sans malheur\” (1) Outre une invitation à la prudence dans les considérations sur l\’écriture joycienne, il y a là comme une ponctuation après le séminaire, comme un bilan provisoire très resséré qui mérite de retenir l\’attention, bien que ces lignes ne soient quasiment jamais citées.

Deux questions sont d\’emblée soulevées

Ce \”refus de la psychanalyse\” a t-il valeur de trait structural et pourrait-il nous aider à appréhender d\’autres cas ?

Lacan en arrive-t-il à cette formulation qu\’on peut juger incomplète parce qu\’il n\’a affaire qu\’à des écrits (et qui sont loin d\’avoir la transparence de ceux de Rousseau) ou est-ce l\’introduction du noeud borroméen qui vient modifier les repérages cliniques traditionnels ?

Quoiqu\’il en soit il peut sembler logique de reprendre le questionnement à partir de ce point et de chercher d\’abord à expliciter ce refus de la psychanalyse.

Le refus du signifiant maître

Il est clair qu\’il ne s\’agit pas chez Joyce du simple refus d\’entreprendre une psychanalyse – celle-ci fût-elle gratuite puisqu\’on sait qu\’une riche américaine avait proposé de lui assurer le financement d\’une cure avec Jung ! Il s\’agit d\’un refus beaucoup plus radical : Joyce qui était informé sur la psychanalyse, en particulier par Ettore Schmitz (Italo Svevo en littérature) en parlait comme d\’un chantage (2) et Lacan dit que s\’il a \”freudenedé ce fredonnement\” c\’était avec aversion.(3)

Aversion pour quoi ? Sans doute pas comme il était commun pour l\’aspect sexuel de la théorie freudienne, mais probablement aversion pour le transfert. Lacan cite dans le séminaire une lettre évocatrice : \”Des gens de Zurich, écrit Joyce à sa protectrice Miss Weaver, se sont persuadés que je devenais graduellement fou et m\’ont incité à aller dans une clinique où un certain Dr Jung (le Tweedledum suisse à ne pas confondre avec le Tweedleder viennois Freud) s\’amuse aux dépens (dans tous les sens) des messieurs-dames qui ont une araignée au plafond.\” (4)

Apprécier sur des écrits ce qu\’il en est du transfert est plutôt délicat, ce qui peut nous guider, dans la mesure où le transfert est fondamentalement appel à l\’Autre, c\’est d\’examiner son rapport à la divinité, à la prière, à la confession. De Jésus il écrit, par exemple, que \”sa figure lui avait toujours paru trop lointaine, trop dépourvue de passion et qu\’il n\’avait jamais adressé de toute son âme une prière fervente au Rédempteur\” (5) et de l\’Église que ce n\’était pas une église mère mais une église dure, masculine, répressive. Cet éloignement, cette dureté, ce caractère masculin et répressif que désignent-ils sinon le signifiant maître ? A ce qui vient présentifier le pouvoir du S1 Joyce refuse tout appel. \”C\’est à Marie, vaisseau de salut plus faible et plus engageant qu\’il avait confié ses affaires spirituelles\” (6)

Ce refus se confirme quand il est dit de Richard son porte-parole dans les Exilés, qu\’il aspire à être délivré de toute loi, de toute contrainte, ou quand Joyce écrit, dans une lettre \”je hais Dieu et la mort\”. Le signifiant maître est aborrhé parce qu\’il contraint, limite, détermine la castration.

On comprend dès lors que le Portrait de l\’artiste en jeune homme, que l\’on peut lire comme une quête de l\’amour de Dieu, se conclue sur ce constat : \”J\’ai essayé d\’aimer Dieu. Il apparaît aujourd\’hui que je n\’ai pas réussi. C\’est très difficile\”.(7) Il ne réussit pas à aimer Dieu parce que l\’amour du Père – la Père-version dit Lacan – implique la castration, mais son constat ne modifiera pas sa position, il n\’en deviendra pas pour autant athée. Il dira plus tard qu\’il n\’a connu que l\’amour de Dieu et qu\’il est un catholique errant. On peut peut-être repérer ici ce que veut dire Lacan quand il avance (le 13 janvier 1976) que son symptôme est d\’être enraciné dans son père tout en le reniant : il continue à rechercher l\’amour du Père tout en refusant la castration.

Ayant constaté qu\’il n\’a pas réussi à aimer Dieu Joyce ajoute ceci : \”J\’ai essayé d\’unir ma volonté avec la volonté de Dieu, minute par minute. En cela je n\’ai pas toujours échoué. Cela je pourrais peut-être le faire encore…\” (8) Cette union de sa volonté avec celle de Dieu n\’est-ce pas l\’indication de son voeu de ravaler le S1 en effaçant la disparité qu\’il détermine et qui est constitutive du transfert ?

Son oeuvre, dit Lacan, va être animée par le désir de faire que son nom devienne plus grand que le S1, mais son rapport au monde que sera-t-il dès lors qu\’il refuse ce qui règle les rapports humains ? Joyce dit que les seules armes qu\’il s\’autorise à employer seront : Le silence, l\’exil et la ruse. (9) Et sans doute, à moins de revenir sur son refus n\’a-t-il pas d\’autre choix : les jeux d\’opposition, de contestation, de séduction et d\’identification à l\’égard du S1 qui caractérisent la névrose et la perversion ne sont pas pour lui.

\”Une personne qui se respecte ne veut pas rester en Irlande mais fuit au loin, comme d\’un pays qui a été visité par un Jehovah courroucé \”, dira-t-il dans une conférence en Italie. (10) L\’exil, on le sait, a été la caractéristique de son existence. Quant au silence et à la ruse nous verrons comment ils se manifestent.

L\’amour-propre

Quand Joyce dit que, plutôt que la psychanalyse, mieux vaudrait revenir à la confession (11), cela pourrait sembler un propos banal si nous n\’étions pas renseignés sur ce que signifie pour lui la confession.

Après le très long et très effrayant sermon sur l\’enfer qui constitue le morceau de bravoure du chapitre III du Portrait, le collégien Stephen remonte terrifié dans sa chambre \”afin de rester seul avec son âme\”.(12) Il pense à ses péchés et conclut \”un pacte avec son coeur\”. Puis il adresse une prière à la Vierge pour qu\’elle le guide vers Jésus. Cela ne suffit pas à l\’apaiser mais l\’idée de la confession est intolérable : non seulement il éprouverait de la honte à avouer ses folies, \”à dire cela avec des mots\” mais il a l\’impression que \” son âme, suffoquée, impuissante, cesserait d\’exister\”. En définitive, il s\’y résout et ce qu\’il éprouve d\’abord, avant le soulagement, c\’est le sentiment d\’avoir été vaincu. Viendra ensuite une période où il s\’adonne à la religion, mais il éprouvera le sentiment qu\’il se confesse toujours en vain, peut-être parce que \”cette première confession hâtive, arrachée par la peur de l\’enfer n\’aurait pas été bonne\”. (13)

Qu\’est-ce que l\’âme pour Joyce ? A vingt ans il écrit à une lady dont il attend de l\’aide :\”tout est inconstant sauf la foi en l\’âme qui peut tout changer et qui remplit de lumière cette inconstance. Et bien que donnant l\’impression d\’un homme chassé de son pays comme un mécréant, je ne connais pas d\’homme qui ait une foi comme la mienne \”. (14) Il est clair que l\’âme est pour lui, comme il est ordinaire \”ce qui permet à un être de supporter l\’intolérable de son monde\”. (15) Mais ce qui est singulier c\’est qu\’elle est présentée comme l\’objet même de sa foi et non comme ce qui le lie à l\’Autre et s\’exalte dans la confession.

C\’est sans doute la foi en l\’âme qui fait de lui \”un génie par le caractère\” selon les termes de son frère Stanislaus. Celui-ci ajoute que James\”a un courage moral extraordinaire et si grand qu\’il espère le voir devenir le Rousseau de l\’Irlande. Rousseau d\’ailleurs, pourrait être accusé d\’espérer secrètement détourner la colère des lecteurs désapprobateurs en se confessant à eux, mais Jim ne peut être soupçonné de cette faiblesse. Il a surtout un égoïsme voulu et orgueilleux et méchant dont il sort parfois, maintenant, pour écrire un poème ou une épiphanie ou se livrer à un caprice ou à une impulsion méprisable. Au début c\’était peut-être une protestation mêlée de désespoir mais maintenant c\’est bien enraciné – ou développé ? – dans sa nature\”. (16)

Il nous faut maintenant tenter de préciser le qualificatif de \”mental\” par lequel Lacan spécifie le refus qu\’a eu Joyce de la psychanalyse. La mentalité, dit-il dans le Sinthome (13 janvier 1976), c\’est l\’amour propre, l\’adoration du corps. C\’est sans doute également l\’adoration de l\’âme puisque celle-ci est \”l\’identité supposée au corps\”. (17)

Qu\’adviendrait-il de l\’âme et du corps s\’ils étaient soumis au S1 ? C\’est à ce niveau que se situe le refus \”mental\”, étant entendu qu\’il n\’y a pas plus pour Joyce que pour Lacan d\’opposition entre âme et corps (la crainte de Stephen lors de \”son premier péché violent\” est \”de voir son corps ou son âme mutilés par cet excès\”. (18) Le refus \”mental\” s\’exprime par la crainte que dans la confession l\’âme cesserait d\’exister, comme par l\’idée que la père-version porterait atteinte au corps : \”voilà ce que cela lui a rapporté [au Christ] sa mission rédemptrice : un vilain petit corps tout tordu que ni Dieu ni l\’homme ne prennent en pitié. \” (19)

La suite de ce passage montre que le prix à payer dans le rapport au S1 est mis en rapport avec la reconnaissance qui devrait s\’en suivre et qui apparaît nullement garantie : \”Il est en de drôles de termes, Jésus, avec ce père qu\’il a. Le père me paraît un tantinet snob. As-tu remarqué qu\’il ne reconnaît son fils publiquement qu\’une seule fois : lorsque Jésus apparaît en grande tenue au sommet du Thabor ?\”

Il y aurait eu refus de la psychanalyse parce que celle-ci aurait évoqué à Joyce le rapport au S1 et le caractère trop incertain de la reconnaissance par le père. Un \” hérétique de la bonne façon \” voilà, dit Lacan, ce qu\’il a été (18 novembre 1975). Hérétique parce qu\’il refuse l\’orthodoxie, l\’amour de la castration c\’est-à-dire, topologiquement, le noeud borroméen à quatre. De la bonne façon parce que ce refus le mène au sinthome c\’est-à-dire à l\’invention d\’une écriture.

Un transfert exigeant

  Si le transfert tel qu’il s’organise en fonction du S1 est récusé par Joyce, n’y a-t-il pour autant chez lui aucune disposition transférentielle ? Il y a un personnage, Cranly, que Stephen recherche pour se confier à lui et obtenir son avis, et un passage du « Portrait » montre bien qu’elle est son attente. « Stephen se rappelant très vite comment il avait dit à Cranly le tumulte, l’inquiétude et la nostalgie de son âme, jour après jour et nuit après nuit sans obtenir d’autre réponse que le silence attentif de son ami, eût volontiers comparé ce visage à celui d’un prêtre coupable écoutant la confession de ceux qu’il ne pouvait absoudre, s’il n’avait gardé dans la mémoire le regard de ses sombres yeux féminins » (43). L’attente de disponibilité, de réponse, d’absolution et de soutien par un regard « féminin », comme le fait qu’une telle relation soit difficile à maintenir, sont en rapport avec le refus du S1, mais peut-on parler ici de transfert ?

Il y a un argument en ce sens : quand Stephen s’éprouvre trahi, il décide que rien ne l’empêcherait plus de « déchiffrer comme il l’entendait l’énigme de sa propre position », c’est donc qu’il avait espéré pouvoir la déchiffrer avec un autre, mais cela il ne le dit que sur un mode négatif et après la rupture.

Une seule femme

Dans Les Exilés Richard aspire à une coaptation parfaite : la femme penserait et comprendrait au contact du cerveau de l\’homme et son corps éprouverait de la jouissance au contact du corps de l\’homme. Robert lui rétorque que Dieu a écrit de son doigt dans le coeur des hommes la loi selon laquelle ils ne doivent pas se donner à une seule créature mais à beaucoup.(20) Remarque humoristique qui, à sa manière, pointe bien que le désir diverge toujours de la demande. Divergence qui se produit dès lors que le signifiant du phallus exerce ses effets et qui entraîne qu\’il ne peut y avoir de rapport sexuel. Lacan souligne (le 13 janvier) que dans Les Exilés Joyce témoigne de la carence du rapport sexuel.

Or il est remarquable que dans sa vie privée – tout au moins dans ce que nous en savons par les lettres à Nora (21) – s\’établit ce que Lacan nomme \”un drôle de rapport sexuel\”.(le 10 février) Il n\’y a pour lui qu\’\”une seule femme\”, c\’est-à-dire – car il lui arrive évidemment de s\’intéresser à d\’autres – que Nora est celle à qui s\’adressent à la fois la demande d\’amour (demande d’un amour qui vaudrait pour absolution) et le désir. Elle est alternativement, voire simultanément, la Vierge et la putain.

Ce qui permet de préciser les choses, c\’est que le silence qui prévaut ordinairement à l\’endroit du S1 n\’a pas cours dans cette relation qui tente de s\’en affranchir. Les \”poses flamboyantes\” qu\’il prend devant les autres et qui de lui un \”imposteur\” ne sont pas de mise. Il lui dit tout à la fois que \”ses ambitions sans bornes sont les forces directrices de sa vie\” et qu\’il est \”un enfant trop impulsif pour vivre seul\”, \” un gros enfant auquel les choses les plus insensées ne cessent de venir à l\’esprit\”, qu\’elle doit donc aimer, conduire et protéger. Lui qui lance à la fin du Portrait\”Je pars… façonner dans la forge de mon âme la conscience incréée de ma race \” lui demande :\”prends-moi au tréfonds de ton âme et je deviendrai alors en vérité le poète de ma race\”.

Il voudrait ne former avec elle qu\’\”un seul être\”. Lacan souligne que rien ne doit s\’interposer entre eux et en particulier pas les enfants. Ce qui ne signifie pas qu\’il n\’aime pas les enfants, il a le désir d\’en avoir, il est très affecté lorsque survient une fausse couche, mais la naissance d\’un enfant le met dans une position critique : il boit et il semble que ce soit dans cette circonstance que sa jalousie soit apparue.

\”A l\’intérieur de cet amour spirituel que j\’ai pour toi existe aussi un désir sauvage, bestial, de chaque pouce de ton corps\”, lui écrit-il. Mais qu\’en est-il du désir dès lors qu\’il est pris dans cette demande de faire un ? Il dépend de son autorisation à elle, de sa stimulation continuelle : elle doit lui dire et lui écrire, la première, les mots \”sales\” qui l\’exciteront. Dès lors il n\’a plus aucune décence et lui qui \”n\’emploie jamais d\’expressions obscènes\” \”dépasse les bornes de la pudeur\”.

Deux fantasmes qu\’on peut dire pervers sont prévalents : baiser Nora tandis qu\’un étron sort de son corps et se faire fouetter par elle. Dans le premier fantasme l\’Autre est complété puis décomplété, la chute de l\’étron correspondant au maximum de l\’excitation. Nora est ainsi toute, puis manquante et dès lors Joyce en revient à sa grande préoccupation : la faire manger pour qu\’elle grossisse et qu\’elle ressemble à une vraie femme. (les conseils concernant le cacao reviennent régulièrement dans les lettres et l\’on sait qu\’à la fin d\’\” Ulysse \”, Bloom quand il rencontre enfin Stephen ne manque pas de lui offrir une bonne tasse de cacao). Lacan dit qu\’au regard de sa femme il a les sentiments d\’une mère, qu\’il croit la porter dans son ventre (le 13 janvier).

Le deuxième fantasme – fantasme masturbatoire qui ne semble pas avoir jamais été réalisé – s\’énonce comme le fantasme d\’être battu par la mère. Manié par elle, l\’emblème du phallus en devient excitant, mais il y a une différence avec la structure masochiste : Joyce n\’éprouve aucun attrait à se faire objet. Quand il se sent repoussé et se compare à un sale cabot que sa maîtresse a cinglé de son fouet et chassé de sa porte, c\’est pour exprimer sa désolation. Dans ce fantasme comme dans le premier le désir reste toujours subordonné à l\’amour, en quoi sans doute Joyce n\’est pas, comme Lacan l\’indique (le 11 mai) un vrai pervers.

Le rapport à Nora est-il caractéristique de la psychose ? Difficile de l\’affirmer quand Lacan commence par dire que c\’est à partir de sa pratique analytique qu\’il s\’en fait une idée. Quant au mot \”folie\”, s\’il revient sans cesse dans les lettres, c\’est pour dire la brutalité, la bestialité, le caractère insensé du désir, sans que celui-ci apparaisse délirant ou xénopathique.

La folie de Joyce

Il faut d\’abord noter que Lacan emploie le terme de folie dans le Sinthome en lui donnant une grande extension : ce n\’est pas un privilège d\’être fou, dit-il (le 10 février) puisque chez la plupart le symbolique, l\’imaginaire et le réel sont embrouillés au point de se continuer l\’un dans l\’autre, et il propose alors un premier noeud pour rendre compte du cas de Joyce (fig.1)

Il faut ensuite préciser que le rapprochement que fait Lacan, avec deux cas de psychose plutôt massifs, a ses limites.

Le premier cas est celui dont il a rapporté les Écrits inspirés en 1931. Il l\’évoque lorsqu\’il se demande par quoi Joyce a été inspiré (le 10 février). La patiente en question recevait ce qui allait devenir ses écrits sur un mode déjà formulé, certaine qu\’ils avaient un sens mais qui lui restait fermé. La difficulté est que Joyce ne témoigne pas d\’une \”inspiration\” de ce type. Lui s\’épuise à la tâche, peut rendre compte de la façon si complexe dont il procède et des effets qu\’il veut obtenir (quand on lui dit que ses écrits sont triviaux il répond qu\’ils sont bien aussi parfois quadriviaux).

La question de \”l\’inspiration\” rebondit le 17 février. Lacan qui a eu l\’occasion d\’examiner le patient resté célèbre sous le nom d\’\”homme aux paroles imposées\” (22) en rapproche Joyce et c\’est – comme le note Marcel Czermak – un virage dans le séminaire. Pourtant on peut se demander jusqu\’à quel point le cas de Joyce est équivalent. Certes, il y a le fait qu\’il n\’est pas plus étonné que ça des hallucinations de sa fille qu\’il qualifie de télépathe. Il y a le fait qu\’il a eu lui-même des hallucinations auditives mais nous n\’avons à cet égard que des renseignements indirects (23) et les passages de ses oeuvres qui évoquent peut-être ces phénomènes sont d\’interprétation délicate (24). Et en définitive ne peut-on pas dire que Lacan va procéder à un virage en sens inverse lorsqu\’il mettra en avant le refus de la psychanalyse ? On ne voit pas en effet qu\’une telle remarque puisse être faite à propos de l\’homme aux paroles imposées, puisque Marcel Czermak rapporte que le transfert n\’avait abouti qu\’à épurer sa psychose et que Lacan avait considéré que c\’était habituellement tout ce qu\’on obtenait dans ce type de cas.

Le 10 février Lacan emploie l\’expression deVerwerfung de fait qu\’à ma connaissance il n\’a pas utilisée ailleurs et qu\’il faut bien prendre le risque d\’interpréter. Le terme semble indiquer qu\’il n\’y aurait pas à proprement parler de forclusion du Nom du Père. On peut alors se demander si Joyce appréhende le registre symbolique de la paternité. Citons d\’abord ce qu\’il dit de la nationalité : \”La nationalité – si ce n\’est pas une fiction commode, comme tant d\’autres auxquelles le bistouri de nos savants modernes a donné le coup de grâce – doit trouver sa raison d\’être stable dans quelque chose qui dépasse, qui transcende et qui informe des réalités changeantes comme le sang et la parole humaine.\” (25) (le terme de parole renvoie dans ce texte à telle ou telle langue parlée). La nationalité, énonce Joyce, ne se soutient que d\’un élément symbolique, cet élément nous pourrions le qualifier de Nom du Père collectif, étant entendu que Joyce ne serait en rien tenté par sa fétichisation.

Nous nous permettrons d\’extrapoler à la paternité ce qu\’il dit de la nationalité. On connaît la formule d\’\” Ulysse \” sur la paternité fiction légale (26), on est tenté de la lui faire prolonger à la façon de la précédente : \”On peut envisager la paternité comme une fiction légale… s\’il n\’y a pas quelque chose qui dépasse, qui transcende et qui informe.\” Notre hypothèse est que la forclusion proprement dite ne serait pas compatible avec la capacité à situer le signifiant comme fondateur.

Joyce, nous l\’avons vu, sait ce qu\’impose le S1. Avançons en prenant le risque de forcer les choses, que d\’un côté il sait ce qu\’exige le langage et le refuse et que de l\’autre il situe la nécessité du Nom du Père. Ce serait le pacte symbolique, lequel rend la castration acceptable, qui ne serait pas établi. Pourquoi ne le serait-il pas ?

Lacan rapproche Verwerfung de fait et carence paternelle – une formulation qu\’il qualifiait de \”réponse molle\” dans la Question préliminaire – il parle de transmission du phallus du père au fils ce qui suggère que le père de Joyce n\’a pas assumé sa fonction dans cette transmission. Ce qui est étonnant c\’est que Lacan, qui a répété que le père ne devait pas être un éducateur, dise ici que son père ne lui a rien appris.

Il faut probablement se souvenir de l\’équivoque faite dans Encore à propos du savoir inconscient, de S2. \”Ce savoir, souligne Lacan, il est à prendre, c\’est pourquoi il est fait d\’apprendre\” et il ajoute qu\’il est exigé d\’en payer le prix.(27) Dans l\’Envers de la psychanalyse, il dira que le ventre de l\’Autre est plein de ce savoir et qu\’il faut que quelque chose y vienne frapper du dehors sinon rien n\’en sortira.(28) Ce qui doit frapper du dehors c\’est évidemment S1.

Tout ce que nous savons de John Joyce montre qu\’il ne répondait jamais des catastrophes qu\’il provoquait, c\’était toujours aux autres de payer et spécialement à James (c\’est en tout cas ce que celui-ci en retenait (29)). John Joyce n\’était pas du genre père législateur, à la façon du père de Schreber. Le père schrébérien est celui qui abolit la distance qui sépare le père réel, agent de la castration, du père symbolique et qui par là \”exclut le nom du père de sa position dans le signifiant\”. John Joyce, lui, s\’abrite derrière la référence à son propre père et à l\’amour qui les unit.(30)

Ce qu\’il n\’a pas \”appris\” à son fils concerne les coups du S1.Comment transmettrait-il le phallus alors que lui-même les refuse sans vergogne ? Et s\’il n\’y a pas de transmission du phallus, de reconnaissance symbolique comment son fils serait-il incité à payer le prix de la castration ? Lorsque Joyce évoque l\’histoire de l\’Irlande il situe aussi bien sa propre position. Parlant du \”faux serment\” des anglais il ajoute : \”Comment pourrait-il oublier ? Le dos de l\’esclave oublie-t-il les verges ?\” (31) Et à propos des ancêtres qui ont renié leur langue et en ont adopté une autre \”te figures-tu que je vais payer de ma propre vie, de ma propre personne, les dettes qu\’ils ont contractées \” ? (32)

Il nous semble en définitive que si Lacan parle de folie et non de psychose, c\’est parce qu\’il y a eu un choix subjectif et que c\’est pour la même raison qu\’il s\’interroge – nous allons y revenir – sur l\’intérêt de la cure analytique. (33)

Lapsus de noeud et refus du signifiant maître

Le second noeud proposé par Joyce dans le séminaire et qui est resté connu comme le noeud de Joyce est caractérisé par un \” lapsus \” : R ne surmonte S qu\’en un point ce qui fait que R et S sont solidaires et que I est libre, il y aura donc des conséquences sur le rapport au corps et sur l\’affect qui en dépend.(fig. 2) A quoi correspond ce lapsus (Lacan indique le 11 mai qu\’il est sans doute fréquent ) qui a de tels effets ?

L\’allusion faite à la fin de la dernière leçon du Sinthome au Lust Ich, au narcissisme primaire renvoie probablement à Joyce. Le narcissisme primaire est l\’absence de rapport entre l\’intérieur et l\’extérieur. Comment s\’opère la mise en place d\’un tel rapport, c\’est-à-dire le passage au narcissisme secondaire, c\’est là une question présente depuis le séminaire I (34) : comment l\’homme sait-il qu\’il a un corps, comment, est-il formulé dans le Sinthome, peut-il croire qu\’il a un corps ? La réponse élaborée dans plusieurs séminaires c\’est qu\’il faut qu\’entre en jeu le trait unaire. Le lapsus de noeud indique donc topologiquement la non mise en jeu du trait unaire, c\’est-à-dire en transposant dans un terme introduit ultérieurement, du S1. I étant libre de \” glisser \” , cela rend compte du fait que dans certaines circonstances (la raclée par Héron, les coups de férule par le préfet (35)), le corps de Joyce lui devienne étranger ou bien que l\’affect de colère se trouve évacué.

A se fier à ce noeud, le glissement de I peut aussi bien abolir le sens. C\’est effectivement ce qui se produit lorsque Stephen se heurte à l\’indifférence de Cranly (\”il se surprit examinant l\’un après l\’autre, au hasard, les mots qui se présentaient à lui, à droite et à gauche, hébété de les voir si furtivement dépouillés de leur sens immédiat\” (36)) ou lorsque se pose la question de l\’engagement dans la prêtrise (\”il imagina sa première nuit de noviciat et avec quelle consternation il se réveillerait le premier matin dans le dortoir… un bourdonnement de mots dépourvus de sens mit en déroute ses réflexions raisonnables\”.(37)

Que se passe-t-il dans ces diverses circonstances ? Il est frappé et, estime-t-il, injustement, ou bien sa demande qu\’il laissait pour une fois se déployer à ciel ouvert n\’obtient pas la réponse attendue, ou encore il se trouve devant l\’éventualité d\’un engagement redouté. Coups, limite, coupure : il s\’agit de la rencontre avec ce qu\’il refuse. Les conséquences – \”mise entre parenthèse\” de l\’affect et aussi, dit Lacan du souvenir – sont, dans mon expérience, particulièrement fréquentes chez les sujets atteints d\’affections psychosomatiques et on sait que ce fut un aspect très important de la symptomatologie de Joyce qui a souffert de troubles oculaires graves (iritis, glaucome…) et qui est mort des complications d\’un ulcère duodénal. Si Lacan n\’aborde pas ce point, c\’est peut-être parce que le noeud qu\’il propose ici ne peut guère rendre compte d\’une attente concernant le réel du corps.

Lorsque Joyce rencontre une limite et en particulier celle du S1 qu\’il refuse, les conséquences que nous avons vues surviennent-elles automatiquement ? Il ne semble pas : lorsqu\’il se résout à se confesser ou lorsqu\’il commet son \” premier péché violent \” et malgré ses très vives craintes, aucun phénomène de ce type ne se produit. Cela montre bien qu\’il y a lieu de tenir compte de modifications dans la position subjective, la question étant de savoir si cela peut aller jusqu\’à \” refaire \” le noeud. Chez Joyce le refus de la psychanalyse clôt la question. Lacan propose de considérer qu\’avec son art, il s\’est fait un sinthome qui arrime I à S-R (fig.3) mais quelque soit le grand intérêt de cette avancée théorique il n\’est guère possible de savoir jusqu\’à quel point le sinthome a été efficace sur l\’état clinique de Joyce, et en particulier sur les manifestations psychosomatiques.

Travail du sinthome et travail de l\’analyse

Lacan s\’est interrogé à plusieurs reprises sur les rapports entre travail du sinthome et travail de l\’analyse. Dans Encore il dit que le texte de Joyce est\”dans le registre du discours analytique\” en soulignant la ressemblance formelle entre l\’écriture joycienne qui est à lire à la lettre et le lapsus.(38) Bien plus étonnant est ce qu\’il avance dans Lituraterre. Joyce n\’eût rien gagné à une psychanalyse car \”il y allait tout droit au mieux de ce que l\’on peut attendre de la psychanalyse à sa fin\”. (39) Le travail de la lettre l\’aurait conduit jusqu\’au réel de son être, ce qu\’il ferait entendre avec l\’équivoque letter/litter. Dans le Sinthome Lacan reprend cette idée : \”il irait jusqu\’à atteindre son réel au bout de quoi il n\’a plus soif\”. (18 novembre 1975)

Pourtant son desêtre lorsqu\’il termine Finnegans Wake n\’est pas celui que l\’on peut espérer d\’une fin de cure. Après ce qu\’il a fait – il a été \”au bout du langage\” – il n\’y a plus rien à faire. Déprimé, il boit et il trouve que la guerre tombe à un mauvais moment : on ne lit pas Finnegans Wake. Il va mourir en Suisse, où il a eu bien du mal à entrer, des suites d\’une intervention sur son ulcère.

A l\’évidence le travail d\’écriture n\’a rien modifié dans le registre de la demande. Joyce disait exiger de son lecteur qu\’il consacre sa vie entière à le lire et parlait du \”lecteur idéal souffrant d\’une idéale insomnie\”. (40) H.-G. Wells ne s\’y était pas trompé lorsqu\’il lui écrivait \”qui diable est ce Joyce qui exige tant d\’heures d\’attention, parmi les milliers que j\’ai encore à vivre pour apprécier comme il souhaite ses caprices, ses fantaisies, ses éclairs de style\”. (41)

Peut-être Lacan tient-il compte de ces éléments quand il finit par mettre en avant le refus de la psychanalyse et par situer le sinthome comme une simple illustration de celle-ci.

La question est alors de savoir s\’il tient Joyce pour analysable. Dans le Sinthome il dit qu\’il regrette de ne pas l\’avoir eu en analyse. (10 février 1976) Dans une conférence dont la rédaction semble postérieure au séminaire, il pense que la psychanalyse eût pu le leurrer de \”quelque fin plate\”. (42) S\’il se soucie ainsi de la fin, c\’est sans doute qu\’il lui semble clair qu\’il eût pu s\’y engager mais que le problème aurait été de ne pas le conduire à se faire \”la dupe du père\”.

Ce qu\’on peut retenir au-delà du cas de Joyce c\’est l\’indication d\’une folie qui serait fréquente et qui consisterait à ne pas se servir du Nom du Père et à se constituer un sinthome. Malgré les obstacles que nous avons vus la psychanalyse n\’y serait pas impraticable. A quoi mènerait-elle ? La question est d\’autant plus ouverte que Lacan hésite dans le séminaire sur la question plus générale de la possibilité du noeud à trois ( c\’est-à-dire la possibilité de se servir du Nom du Père et de s\’en passer, de ne pas constituer de symptome).

On voit en tout cas que l\’idée que la psychanalyse aurait pu conduire Joyce à cette solution banale et non inventive qui est de ne pas se passer du Nom du Père répugne à Lacan. Toutefois s\’il est exact que le sinthome, comme nous avons cru l\’observer chez Joyce, maintienne inchangée la dimension de la demande avec toutes les conséquences qui peuvent s\’en suivre, il y aurait à apprécier, dans les cas qui sembleraient proches du \”cas\” Joyce, ce que peuvent permettre l\’une et l\’autre voie.

Notes

1. J. Lacan, Préface à l\’édition anglaise du Séminaire XI, Ornicar 12/13, décembre 1977, p. 126.

2. R. Ellmann, Joyce, tome II, p. 157, Tel-Gallimard 1987.

3. J. Lacan, Joyce le symptome I, in Joyce avec Lacan, p. 24, Navarin 1987.

4. R. Ellmann, tome II, p. 142.

5. J. Joyce, Stephen le héros, Œuvres, tome I, p.419, Pléiade-Gallimard, 1982.

6. Id. p. 419

7. Id. Portrait de l\’artiste en jeune homme, p. 768.

8. Id. p. 768.

9. Id. p. 774.

10. Id. L\’Irlande, île des saints et des sages, p. 1023.

11. R. Ellmann, tome II, p. 97.

12. Id. Portrait de l\’artiste en jeune homme, p. 664.

13. Id. p. 681.

14. R. Ellman, tome I, p. 134.

15. J. Lacan, Séminaire XX, Encore , p. 78, Seuil, 1975.

16. R. Ellmann, tome I, p. 169.

17. J. Lacan, Encore, p.100.

18. Id. Portrait de l\’artiste en jeune homme, p. 631.

19. J. Joyce, Stephen le Héros, p. 424.

20. Id. Les Exilés, p. 847-848

21. Id. Lettres à Nora Barnacle Joyce, en particulier celles de l\’année 1909, p. 1253-1289.

22. M. Czermak, J. Duhamel, L\’homme aux paroles imposées, Le Discours psychanalytique, N° 7, p. 7-92, Février 1992.

23. R. Ellmann, tome II, p. 341.

24. J. Joyce, Œuvres, tome I, p. 346, p. 877.

25. Id. p. 1017.

26. J.Joyce, Ulysse, p. 204, Galimard 1948.

27. J. Lacan, Encore, p. 89.

28. J. Lacan, Séminaire XVII, L\’Envers de la Psychanalyse, p. 35, Seuil 1991.

\” Ce ventre est celui qui donne, tel un cheval de Troie monstrueux, l\’assise du fantasme d\’un savoir-totalité \”. Saisissante rencontre entre le cheval de Troie qu\’évoque Lacan et Joyce ! Joyce, qui avait très peur des coups, disait d\’Ulysse qu\’il avait inventé le tank. Lui-même réalise dans son \” Ulysse \” le savoir-totalité et l\’épopée du corps humain.

29. J. Joyce, Stephen le Héros, p. 417-419.

30. Id. Portrait de l\’artiste en jeune homme, p. 620 et R. Ellmann, tome I, p. 152.

31. Id. L\’Irlande, île des saints et des sages, p. 1020.

32. Id. Portrait de l\’artiste en jeune homme, p. 730.

33. C. Melman rend compte de la particularité du cas de Joyce en disant que le refoulement ne pourrait pas se faire dans le trou originaire. Trois peuvent-ils tenir ensemble ? Le Trimestre psychanalytique n° 2, 1992, p. 171.

34. J. Lacan, Séminaire I, Les Écrits technique de Freud, p. 192-193, Seuil, 1975.

35. Id. Portrait de l\’artiste en jeune homme, p. 611, p. 580.

36. Id. p. 706.

37. Id. p. 688-689.

38. J. Lacan, Encore, p. 37.

39. J. Lacan, Séminaire XVIII, Lituraterre, Bulletin de l\’Association freudienne, N° 14, septembre 1985.

40. R. Ellmann, tome II, p. 363.

41. Id. p. 251.

42. J. Lacan, Joyce le symptôme II, in Joyce avec Lacan, p. 36.

43  Portrait de l’artiste en jeune homme p. 705-6