Nous avons appris par la presse la mort de Jean Oury. C’était un vieux compagnon de route de Lacan, et qui n’a jamais cédé sur les applications d’un savoir qu’il avait repris à son compte. Refusant les compromis, il avait aménagé à La Borde une sorte d’île dont les habitants, psychotiques, étaient sans aucun doute les bienheureux. J’adorais quand il me fallait téléphoner là-bas trouver pour standardiste un fou que j’entendais crier à la cantonade : “Hè ! est-ce qu’il vient aujourd’hui Oury ?” et après rumeur renvoyée :”Y sera là à 4 heures” Fou peut-être mais à sa manière parfaitement fonctionnel. Car c’était là le principe : un fonctionnement qui n’avait pas besoin de fonctionnaires et s’improvisait à mesure. Dans ce cheminement nous fûmes parallèles sans trop nous croiser, question de style je suppose, bien que j’aie sûrement pu envier la thébaïde qu’il s’était aménagée et sans y être invité. Psychothérapie institutionnelle, antipsychiatrie, voire anti-Œdipe avec mon ami Félix, dit Guattari, autant d’efforts balayés par le mercantilisme ambiant : c’est vrai, c’était pas rentable – donc pas sérieux. Oury avait réussi à résister aux diverses évaluations dont sont aujourd’hui cibles les organismes de soins, décisivement comptables, le reste on s’en fiche. On peut s’inquiéter pour l’avenir de son île des bienheureux.
Ch. Melman 22 mai 2014