Marc Darmon appartenait à cette catégorie d’hommes dont la présence finit par devenir si familière qu’on les croit, à tort, presque indissociables du paysage. Certains êtres donnent le sentiment qu’ils seront toujours là — au détour d’un couloir, d’un séminaire ou d’une table de café, un journal à la main.
Ceux qui l’ont croisé au fil des années se souviennent de cette fidélité aux petits rites quotidiens, de cette manière d’habiter le monde sans tapage, presque à l’ancienne. Le midi, au Chai de l’Abbaye, en face de son cabinet, il lisait son journal avec cette présence calme et singulière qui le caractérisait.
Pour beaucoup, Marc Darmon aura été davantage qu’un collègue ou un enseignant : un compagnon de travail, un passeur, parfois un maître — mais d’une autorité qui ne pesait jamais. Il savait accueillir un désir de psychanalyse avec une bienveillance rare.
Parmi les phrases qu’il laissait derrière lui, certaines continuent de résonner avec une force particulière. Il rappelait souvent qu’il fallait conserver une autre activité que celle de psychanalyste, tant cette pratique pouvait devenir dévorante. Il savait sans doute de quoi il parlait. Et pourtant, il refusait obstinément l’idée même de la retraite, comme si quelque chose en lui ne consentait jamais tout à fait à quitter le lieu du travail analytique.
Il savait y faire avec son symptôme — non pas dans l’illusion d’en guérir, mais dans cette manière très singulière d’en faire un mode de présence au monde et aux autres.
Au fil des années, sa voix était devenue de plus en plus fluette. Mais loin de l’effacer, cela produisait presque l’effet inverse : il fallait tendre l’oreille pour l’entendre, et cette attention nouvelle donnait davantage de poids encore à ses paroles. Comme si le silence lui-même commençait déjà à entourer sa voix.
Nombreux sont aussi ceux à qui il aura permis de desserrer un rapport parfois trop théorique ou trop abstrait à l’enseignement de Lacan. Derrière la topologie, les mathèmes et les constructions conceptuelles, il rappelait toujours discrètement qu’il y avait avant tout une clinique, une expérience du sujet, quelque chose qui ne se laisse jamais totalement réduire à l’écriture.
Sa disparition constitue une grande perte pour la psychanalyse. Mais ceux qu’il a marqués savent aussi qu’une certaine façon de parler, de transmettre, d’écouter et même de persister continuera longtemps à vivre.
Certains analystes enseignent une théorie.
D’autres transmettent, sans toujours le savoir, une manière d’habiter le manque.
Marc Darmon était de ceux-là.
Toutes les pensées vont aujourd’hui à ses proches, à ses collègues, à ses analysants et à tous ceux qui ont eu la chance, comme moi, de croiser sa route.