En trop au logis ?
01 novembre 2003

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BON Norbert



Les rencontres "Psychanalyse, psychiatrie : objets perdus, objets présents", organisées sous l’égide de "L’évolution psychiatrique", où ont pu se confronter, notamment, les argumentations de Charles Melman et Daniel Widlöcher, constituent assurément un évènement dans l’actualité de la psychanalyse. Il ne s’agit pas ici d’en rendre compte mais de partir d’un point latéral : à deux reprises, le professeur Lantéri-Laura a évoqué comme visée idéale d’une approche objective du patient les auto-questionnaires, où ce dernier indique lui-même les signes de sa pathologie, sous-entendu en dehors de toute théorie à priori, à l’instar des DSM. Or, qui a pratiqué ces questionnaires, voire travaillé à leur évaluation, sait bien que non seulement la construction du questionnaire (le choix des items, leur agencement, le vocabulaire, etc.) relève d’une théorie, au moins implicite, de ses auteurs, mais encore que celui qui les remplit ne le fait pas indépendamment du sens qu’il suppose à ces signes, dans le savoir de celui à qui il les adresse. Il n’y a de signes que pour un observateur averti. Comme de surcroît ces signes sont ici les signifiants du questionneur, il risque bien de ne recevoir guère plus que son propre message sous sa forme inversée. Comme ce pionnier nouvellement arrivé dans le nord canadien qui coupe du bois en prévision de l’hiver et demande à chaque indien qui passe si l’hiver sera froid, pour, devant les réponses positives, se mettre à couper derechef. Jusqu’à ce que, demandant à l’un d’eux comment ils savent qu’il va faire aussi froid, il s’entende répondre que "quand homme blanc couper beaucoup bois, hiver très froid."

Le "soignant" qui vient avec son questionnaire au devant d’un "malade" qui ne l’a pas sollicité est, aujourd’hui, de plus en plus, tenu dans la méconnaissance de cette dimension. Mais le psychanalyste qui reçoit une personne effectuant, de son propre chef, une démarche à son endroit, dont il ne connaît pas les tenants et aboutissants, ne peut que s’interroger sur ce que lui veut cet analysant, en deçà de ce qu’il lui dit, et corollairement sur ce qui lui est ainsi prêté d’être supposé détenir la réponse à sa demande. Où il apparaîtra que ce rapport à l’objet après lequel il court, son fantasme, organise aussi bien son rapport à l’autre et au monde. À cet égard, il est édifiant que l’argumentation de Charles Melman, remarquable dans son articulation comme dans son adresse, ait pu être considérée comme relevant d’une axiomatique et de l’anthropologie, en opposition à une approche empirique de la réalité psychique telle qu’elle apparaîtrait dans la cure. Ce qui revient à opposer implicitement cette réalité psychique à une réalité matérielle objective, dont la première s’émancipe pour construire un appareil lui permettant l’accomplissement hallucinatoire ou symptomatique des désirs frustrés. C’est sans doute là le point de séparation que voulait marquer, tout au long de ces journées, Daniel Widlöcher et au delà duquel il rejette comme en trop au logis de la psychanalyse ce que Lacan considère comme son véritable apport à elle : l’objet a. "Je crois à la réalité psychique, devait répondre Charles Melman, je crois même qu’il n’y en a pas d’autre." En effet, pour Lacan, suivant en cela le Freud de L’esquisse d’une psychologie scientifique, le rapport du sujet à son plus intime et son rapport au monde ne sont pas en position d’intériorité/extériorité, mais dans une continuité topologique, moebienne. Il n’est donc pas étonnant que Daniel Widlöcher, qui concluait son rapport en disant, en substance, que ce qu’il entend dans la cure, ce ne sont pas des jeux de lettres et de signifiants mais des histoires que l’analysant se construit (son fantasme), ait eu le sentiment que Charles Melman cherchait à l’absorber dans son propos. Car, en effet, les développements lacaniens absorbent la construction freudienne en la resituant comme une pièce maîtresse du discours psychanalytique, celle d’un savoir inconscient en place de vérité. On ne saurait aller au bout de l’analyse du rapport du sujet à l’objet qui cause son désir ($ <> a) sans le rapporter au procès du langage (S1 -> S2) dont procède, en dernière analyse, la perte réelle dont le parlêtre se défend en se racontant des histoires.