Dieu, protège moi du prétendu civilisé, le barbare en moi, je sais comment le tenir
01 juin 2026

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Nazir HAMAD
Billets

       Internet, réseaux sociaux, mass médias et influenceurs patentés ont inauguré pour nous une nouvelle civilisation dans laquelle les malfrats de tout bord tentent de gouverner le monde, avec un certain succès d’ailleurs. Autrefois, on les appelait les brigands, les coupe-gorge, les gredins ou les crapules. Ils se dissimulaient dans les ruelles noires, dans les bois et les forêts épaisses, ou se fondaient dans la foule allégeant les gens de leurs bourses, de leurs montres ou de leurs bijoux. Ils risquaient beaucoup, certes, mais jamais ce risque n’a dissuadé ces malfrats de passer à l’acte. Internet fait mieux. Les malfrats sont tapis derrière leurs écrans un peu partout dans le monde. Ils accèdent à vos adresses e-mail et vous inondent de toutes sortes d’information et de fausses propositions dans l’intention de susciter votre curiosité ou, mieux encore, votre intérêt. Le citoyen lambda est dans le lien social, il croit, ne serait-ce qu’à minima, l’autre, son interlocuteur, et établit avec lui des liens qui donnent au corps social sa consistance et lui assurent la base d’un vivre ensemble possible. Nous savons qu’on peut se tromper, mais on maintient quand-même une certaine foi dans la parole donnée. On n’a pas l’habitude d’avoir affaire à quelqu’un ou à un groupe qui vous ment dans chaque mot qu’il vous dit ou qu’il vous écrit. Un monde mensonger où le faux trouve sa place légitime dans le quotidien de chacun au même titre que le vrai. Le faux fait vrai, tellement vrai que c’est la vérité qui perd sa crédibilité. Un monde où le pervers est roi. Jamais le pervers n’a occupé une place aussi prépondérante. Il est tellement porté, tellement mis en avant par ces nouveaux outils que tout un peuple est susceptible de se laisser berner par les discours ou les actes de tels personnages. On va même jusqu’à les élire comme présidents dans des pays connus pour être au sommet du progrès économique et scientifique.

 

On marche tant qu’on maintient ce minimum de foi dans la parole de l’autre. Il nous faut du temps pour accepter l’idée que cet autre compte sur votre réflexe de faire foi pour vous inonder de faux. Il n’est pas facile d’accepter l’idée que notre monde devient faux, entièrement faux et que croire au moindre mot constitue le début de votre perte. Il nous faut du temps pour apprendre à ne plus croire, à devenir paranoïaque en quelque sorte. Oui, il nous faut un certain temps pour nous rendre compte que l’autre, l’interlocuteur, est un aigrefin blotti quelque part dans le monde et s’adresse à nous sous un faux nom, une fausse adresse et au nom d’une fausse société dans l’intention de nous piéger. Ils sont forts, les pervers sont forts. Ils ont toute liberté d’entrer chez vous tant que vous gardez vos smartphones ou vos ordinateurs ouverts. Ils entrent chez vous que vous soyez dans votre lit, dans vos toilettes ou dans votre salle de bain, peu importe le lieu où vous êtes, ils y sont déjà parce qu’ils arrivent avant vous. Impossible pour vous de les éviter ou de vous en protéger. Ils ont l’ascendance sur vous, et vous ne découvrez que dans l’après-coup que vous êtes pris.

 

 Quand il est pris dans le piège, le loup sacrifie sa patte afin de sauver sa peau. Est-ce vraiment le prix à payer, si oui, à qui et pourquoi ? Le loup ne se pose pas de telles questions, il accepte son statut d’animal sauvage suffisamment opportuniste pour prélever aux humains la dîme sur les animaux vivants. « L’homme est un loup pour l’homme », disait un philosophe. Est-ce qu’on se méfie assez de l’autre, celui qu’on ne connait pas suffisamment ?  Non, parce que personne ne sait comment s’en protéger. Accorder notre confiance à ceux qu’on connaît est-elle la bonne protection ? Non, puisque le sage nous dit : « Dieu, protège moi de mes amis, mes ennemis je sais comment les prendre. » Alors, faut-il se protéger de tout le monde ? L’ennui, à se méfier de tout le monde, c’est notre monde qui devient invivable. Chacun finit par se retrancher dans son îlot et ne se laisse plus facilement aborder. Le choix est difficile entre vivre seul, ou accepter de faire confiance. Pour vivre en société, on est condamné à accepter le risque que l’autre nous fait courir. D’ailleurs c’est le prix à payer pour rester dans le lien social. La métaphore que le philosophe suggère, établit une certaine hiérarchie du mal dans laquelle le loup apparaît comme supérieur à l’homme dans sa capacité de nuire. Prendre le loup comme l’agent absolu de malfaisance ne se justifie pas. L’homme est potentiellement aussi nuisible au loup qu’à l’homme. L’homme est fait d’un ensemble inexorable de contraires. Il peut être infiniment humain mais cela ne le protège pas pour autant du monstre tapi en lui. L’homme est doué d’intelligence et c’est pour cela qu’il est capable d’inventer des pièges dans lesquels l’animal se laisse prendre. Il peut aussi être mauvais, voire très mauvais. « C’est dans sa nature d’homme », nous affirment les connaisseurs de l’âme humaine. C’est pour cette raison que toute société se protège en érigeant la loi comme instrument de protection de droits fondamentaux. « Dans une démocratie, tous les hommes sont égaux devant la loi », répète-t-on à tue-tête. Une répétition nécessaire pour rappeler aux hommes en permanence que personne ne peut être au-dessus de la loi. Seulement, la loi n’a pas de maitre pour la protéger comme le fait le chien de garde. Le chien ne se trompe pas de maitre. La loi, c’est connu, s’interprète, se contourne, se prête à l’art de lecture de ceux qui savent la manier, c’est-à-dire l’armée redoutable des avocats. La loi, c’est connu, elle est faite pour protéger l’homme de l’homme, mais cela ne va pas de soi, puisque les juristes sont capables de la faire tourner à vide. La justice finit par trancher dit-on, mais rien ne garantit que la justice soit juste à coup sûr.

 

La loi protège certes, mais c’est la même loi qui permet aux malfrats d’agir en toute illégalité tout en étant protégés eux aussi par la loi. Une armée d’avocats s’affairent à opacifier les affaires à tel point que la loi se perd dans les interminables dédales juridiques planifiés par les juristes. Quand on voit le film «  Le Parrain », il est difficile de désigner le plus néfaste dans cette entreprise mafieuse. Est-ce le parrain Corleone, ou est-ce Tom Hogan, son avocat ? Ou quand on a affaire aux malfrats d’internet, à un Alexandre Bauer, Patrick Duval ou Jacky Bompard, j’espère que si ces personnes existent en dehors d’un scénario de malfaiteurs, qu’ils me pardonnent, ou leur cabinet d’avocats ? En tout cas, on nous dit que l’avocat prend en charge un dossier, il ne prend pas en charge un agressé ou un agresseur. C’est à partir des éléments d’un dossier qu’il établit le plan de défense de son client.

 

Si l’homme est un loup pour l’homme c’est dans sa nature, mais non pas en tant qu’animal sauvage, mais en tant qu’homme. Allez savoir pourquoi une personne consacre sa vie à voler dans le métro par exemple, à cambrioler des maisons, à employer son intelligence à escroquer ses semblables. Pourquoi consacre-t-il son temps et son énergie à tromper l’autre en vue de lui soutirer ses trois sous au lieu de faire comme lui, travailler ? Escroquer est un travail à plein temps, pourrait-on me répondre, et on n’aura pas tort. C’est un travail oui, mais semblable au travail des mauvaises bactéries dans un corps qu’elles arrivent à infecter.

 

Les hommes sont à l’image des autres espèces. Il y a les ouvriers, les soldats, les profiteurs, les parasites et bien d’autres. On peut aimer les uns, détester les autres, mais quoiqu’on pense chaque catégorie trouve sa place naturelle dans la cité. La vie s’organise de la sorte, et c’est la faute de personne. Que des gens trouvent leur place en tant que malfaiteurs, cela s’inscrit dans l’ordre des choses. Les parasites sont là et ils ont leur place légitime, aussi légitime que la place des honnêtes gens. Ils sont aussi protégés par la loi. Cependant, la légitimité de chacun ne résout pas pour autant le mystère du destin de chacun. Pourquoi l’un devient parasite et cherche à se nourrir du sang de ceux qui travaillent ? Et pourquoi encore, un autre ne succombe-t-il  pas à la tentation du mal malgré les difficultés qu’il endure dans son travail ou dans sa vie personnelle ou familiale ? Mystère.

 

La loi contient en elle les éléments de sa perversion. Et c’est justement dans la faille de la loi que le pervers élit domicile. Le pervers est présent partout. Il est votre voisin, il est votre représentant parce que vous l’élisez, votre guide parce que vous le suivez et votre interlocuteur parce que vous l’écoutez. Dernièrement, vous en avez vus plusieurs. Ils veulent vous conseiller et faire votre fortune.

 

« On ne vous le dit pas, mais on peut gagner 500000 euros par an sans travailler. » Ça a été dit et continue à se dire dans tous les mass médias. Des propos tenus par des journalistes, des hommes politiques, des grands chefs d’entreprise et dont le but clair est de faire la publicité pour les bits coins et les sociétés spécialisées dans ce domaine dont certaines sont connues pour être un nid de malfaiteurs. Ils en tirent les dividendes en toute impunité. Le citoyen lambda avec ses trois sous, se rêve à l’image d’un Musk le bienheureux. Il confie ses trois sous aux trois sorciers de Macbeth, qui surgissent dans la vie de chacun et promettent aux ambitieux qui s’ignorent qu’ils seront rois.

 

C’est toujours les petits malfrats qui dérangent. Ils prennent tous les passants à témoin quand ils commettent leurs petits délits. Il y a une sorte de défi dans ce qu’ils font. S’ils fouillent dans les sacs des touristes, c’est leur façon de partager leurs aventures et de les rendre inoubliables. Un touriste est susceptible d’oublier une ville ou un musée qu’il a visités, mais jamais il n’oubliera le vol qu’il a subi. Ainsi chacun participe à sa manière à la promotion du tourisme local. D’autres vous rendent visite, mais souvent quand vous êtes absent. Ils font des visites éclair et repartent avec vos objets de valeur. Ils vous rendent service en vous débarrassant de superflus et vous font de la place dans vos petits appartements souvent chargés. Eux non plus, on ne les aime pas. Ils violent votre intimité et vous privent des bijoux de famille auxquels vous teniez pour leur valeur affective, ou de vos photographies souvenirs entassées pêle-mêle dans la mémoire de votre ordinateur.

 

Les grands malfrats, on les admire. On ne les confond pas avec les torchons, c’est-à- dire les petits malfrats. Ce sont souvent des gentlemen diplômés. Ils savent ce qu’ils font et s’entourent de beaucoup d’avocats.

 

 Un tel pervers est droit dans ses bottes car il n’a rien à se reprocher. Il exerce son métier en toute légalité. Il a un cabinet d’avocats qui travaille pour lui. Avec eux, on se laisse faire, on les admire tous. Contrairement aux petits, les grands malfrats respectent la loi. Peut-être encore plus que ça. Ils sont amoureux de la loi et en font l’objet de leur jouissance.  Le cabinet d’avocats travaille pour asservir la loi selon la volonté du pervers. Il jouit de la loi.  Il est dans la jouissance toute. il ne sait pas dire ça suffit maintenant, peut-être en ai-je fait de trop !

 

            Il est dans la jouissance toute parce qu’il est l’enfant de sa civilisation. Une civilisation pousse-à-jouir. C’est d’ailleurs vrai à l’échelle individuelle comme à l’échelle internationale. Le prétendu civilisé est droit dans ses bottes. Il a raison, il est sûr de lui, sûr de sa supériorité et sûr de ce qu’il fait. Il a le droit et cela ne se questionne pas. Il a des avions, des chars et sait en user pour convaincre. Il le fait, il est civilisé. Mieux encore, Dieu est de son côté. Il l’inspire, le guide et bénit ses actes.

 

            Rien qu’à écouter ces présidents, ces premiers ministres hauts en couleur, élus démocratiquement par des peuples civilisés, qui nous rappellent jour après jour, que le monde est à leur image et que les hommes sont leurs sujets, vous comprenez qu’il ne vous reste plus de choix possible qu’à vous soumettre ou à disparaitre. Seulement, vous ne disparaissez pas pour longtemps, ces civilisés auto-proclamés possèdent des outils suffisamment puissants pour vous dénicher à cinquante mètres sous terre.