Je vous souhaite une bonne année. Bien sûr, cela peut vous paraître un vœu pieux en cette année qui s’annonce comme une méchante année, voire même une année méchante. C’est pourquoi j’émettrai un vœu plus précis, le vœu que chacun puisse dans cette ambiance de méchanceté décomplexée trouver les moyens de ne pas se laisser embarquer dans ces affections délétères.
Pouvoir ne pas se laisser embarquer par la méchanceté, c’est l’une des attentes que l’on peut avoir d’une psychanalyse, si l’on considère qu’elle nous permet non seulement de prendre la mesure de combien nous pouvons facilement nous laisser embarquer sur cette pente, mais aussi de repérer quels en sont les ressorts structuraux qui en rendent la rencontre inévitable. Bref, il s’agit non seulement de repérer la méchanceté chez les autres, mais aussi chez soi-même.
Ce terme de méchanceté, si nous en reprenons l’étymologie, peut nous indiquer des éléments structuraux extrêmement précieux la concernant. La méchanceté nous vient du participe présent du verbe méchoir. Ainsi, on pouvait dire d’une phrase, d’une parole qu’elle était méchante à savoir qu’elle tombait mal. On disait une méchante parole, et c’est seulement dans un deuxième temps qu’on a pu dire une parole méchante, qui a pris la signification contemporaine de parole agressive, malintentionnée. Au départ donc c’est quelque chose qui tombe mal, c’est un peu plus qu’une maladresse, mais l’intention hostile n’est pas encore prise en compte. C’est déjà intéressant pour nous de trouver un mot qui nous renvoie à ce qui tombe mal, puisque cela nous met d’emblée sur la piste de cet objet qui jusqu’à maintenant n’a jamais été repéré que dans la cure psychanalytique, à savoir l’objet qui est un objet qui tombe, l’objet a. Et il y a cette évolution du mot qui a vu d’une part le verbe méchoir sortir de notre vocabulaire courant, pendant que le participe présent, qui au départ a une connotation plutôt neutre, a pris une connotation négative, c’est-à-dire une connotation prise dans le principe de plaisir, à savoir dans la capture symbolique et imaginaire qui nous fait incorporer ce qui est bon et rejeter au dehors ce qui est mauvais.
Ce double mouvement que Freud a décrit dans son article sur la dénégation est celui de l’individu qui se défend d’avoir de mauvaises pensées et les rejette sur l’autre pour obéir au principe de plaisir qui vise toujours à paraître aimable pour soi-même et pour les autres. Ce double mouvement se retrouve très facilement dans notre vie sociale et politique où les déclarations hostiles sont masquées dans les affirmations de bonnes intentions qui sont le lot quotidien de notre débat politique, tant à l’échelon local qu’à l’échelon international. Le bon, le bien, c’est ce qui nous appartient, ce qui fait notre identité de toujours, mais il y a ce qui ne va pas, qui est le fait de ces agents étrangers, ces agents du dehors qui sont les fauteurs de trouble, ceux par qui le malheur arrive.
En fait, notre plus grand malheur, c’est d’être pris dans ce principe de plaisir qui nous conduit immanquablement vers les plus grandes catastrophes, lorsque cette confrontation des identités, des unités, des Uns conduit à un affrontement qui vise à une double élimination, l’élimination physique et mémorielle de l’autre. L’histoire, et même la Préhistoire, ne manque pas d’exemples de ces mouvements d’élimination de masse à la fois physique, mais aussi symbolique qui ont conduit à ce que nombre de civilisations se soient éteintes pour laisser place à celle des vainqueurs. Et aujourd’hui, même si nous avons fait des tentatives pour mettre en place une alternance qui puisse se faire sans l’élimination physique et symbolique de l’autre, nous retombons très vite dans la crainte, quand ce n’est pas la terreur, mais aussi la fascination, de revenir à ces modes d’affrontement radicaux.
Dans notre histoire européenne récente, nous nous sommes affrontés avec une méchanceté, une cruauté terrible avant de nous réconcilier et de tenter une collaboration et une entente inédite dans l’histoire de l’humanité. Ce projet récent et original ne peut que nous paraître fragile et même naïf, maintenant que la bise des conflits internationaux, traditionnels, est revenue, mais il est un projet qui aujourd’hui semble le seul à pouvoir défendre ce lien fragile que l’on appelle la démocratie. En 2022, au moment où certains prédateurs ont révélé de quoi ils étaient capables, un ancien ministre des Affaires étrangères a pu dire que l’Europe, c’est les Bisounours dans Jurassic Park. Cette formulation ne manque pas de justesse tant elle fait ressortir la place que l’amour tient dans notre vie politique et sociale en Europe, et tout particulièrement en France. Elle fait aussi ressortir cette culpabilité européenne légitime qui est née de ce désastre des deux guerres mondiales, culpabilité qui lui a fait revisiter de manière plus ou moins heureuse son passé glorieux et dominateur, dans un monde où la confrontation des puissances était la règle absolue. Mais là où l’Europe peut paraître fragile et même naïve, c’est dans son ignorance du fait que les quatre cinquièmes de l’humanité vivent sous des régimes autoritaires quand ce n’est pas totalitaires pour qui cette introspection est nulle et non avenue, quand elle n’est pas combattue avec la plus grande férocité.
Nous le voyons bien notamment dans un pays où l’écart entre les dirigeants et son peuple s’est profondément élargi jusqu’au point d’un affrontement dissymétrique dans lequel le pouvoir en place utilise des moyens de guerre pour faire taire sa jeunesse qui n’adhère plus du tout à ses signifiants maîtres. Nous avons l’exemple de cette bipartitions extrême entre ceux qui sont du côté du Un, et qui se revendiquent d’une identité immuable, adossés qu’ils sont sur la croyance en l’existence d’un texte incréé, d’un texte qui fait Un dans l’Autre. C’est au nom de ce texte que les maîtres de ce pays ont pu demander les plus grands sacrifices à son peuple, sacrifices économiques mais surtout sacrifices de leur vie et de leur liberté, de leur liberté de désirer. L’une des premières mesures prise par ces maîtres à leur arrivée au pouvoir a été de voiler celles qui ont le rapport le plus étroit, le plus intime avec le lieu de l’Autre, les femmes. Il s’est agi de faire en sorte qu’elles ne viennent pas perturber l’ordre qu’il s’agit de faire régner dans l’espace domestiqué par les signifiants maîtres, par le Un dont l’unicité et l’homogénéité est prétendue venir de la perfection du texte sacré. Il s’est agi non seulement de faire du Un dans l’espace public, c’est-à-dire de l’épurer de toute référence Autre vécue comme hostile, mais par là même, de venir légiférer dans l’espace le plus intime qui soit pour chacun, à savoir ce qui concerne son désir. Il est précieux de savoir que dès la mise en place de ces mesures, les principales concernées ont manifesté leur désaccord qui a rencontré une répression de plus en plus ferme et même violente allant jusqu’à la mutilation et à la mort des dites intéressées. Ces évènements politiques méritent plus que jamais notre attention. Il me semble que cela constitue une première dans l’histoire que des femmes se retrouvent, en revendiquant pour la reconnaissance de leur place Autre et de leur désir, initiatrices d’un mouvement de contestation d’un pouvoir dont il est juste de dire qu’il est paranoïaque. Je dis bien paranoïaque, c’est-à-dire psychotique, dans la mesure où les tenants de ce pouvoir ne laissent plus aucune place à ce qui pourrait être Autre, à ce qui pourrait laisser un espace entre les injonctions des signifiants maîtres et la réponse qui peut leur être donné. Nous avons affaire à un pouvoir qui maltraite la vérité, selon plusieurs modalités, d’une part en affirmant qu’il n’y a d’autres vérités que celle contenue dans les impératifs qu’ils énoncent, et d’autre part dans le silence qu’ils imposent au constat qu’ils ne suivent en rien les préceptes qu’ils entendent faire respecter par le plus grand nombre. Ce refus de l’autre dénoncé comme ennemi et porteur de toutes les fautes, de tous les vices vire à l’abjection, comme cet exemple plus parlant que d’autres en témoigne. En effet, après avoir tué les enfants du pays qui n’adhèrent plus à leurs commandements, ils sont allés jusqu’à vendre le cadavre de ces enfants à leur famille pour qu’elle puisse honorer leur mémoire par une sépulture. Nous avons là un comblement de l’espace qu’il y a entre les deux morts, la mort biologique et la mort symbolique, comblement qui a pour effet la mort du sujet du désir, dont l’une des issues possibles se trouve dans les passages à l’acte dans lesquels ces jeunes engagent la seule chose qui leur reste, leur vie. C’est là la seule issue possible pour ne pas méchoir dans le réel, et pouvoir passer au rang de signifiant.
Je vais maintenant revenir à partir de cet entre deux morts à ce que j’ai dit précédemment sur la bénédiction que peut ou non recevoir un enfant à sa venue au monde, pour le préciser. Il n’a échappé à personne que les conditions d’accueil d’un nouveau-né sont éminemment variables, et que cet accueil se fait sur deux versants, l’un qui concerne la satisfaction de ses besoins que sa prématurité rend incapable, et cela pour longtemps, de satisfaire par lui-même, et l’autre concerne le dispositif symbolique dans lequel il peut naître, et tout particulièrement la nature symbolique du lien qui existe entre ses deux parents, lien qui est lui-même conditionné par les liens que ses parents ont avec leur propre famille et leur propre communauté. Comme nous le savons, ce lien est une mésalliance plus ou moins sévère en fonction de la maladie du langage, de la maladie de l’idéal qui sévit dans le milieu ambiant. Parce qu’il y a un problème, parmi tant d’autres, c’est qu’il n’y a pas de communauté sans Un et sans Autre. On ne peut pas comme ça dire qu’on va partager ça harmonieusement, ça ne marche pas comme ça.
En disant simplement qu’il y a de l’Un et qu’il y a de l’Autre, et en ne considérant que les relations entre papa et maman, vous avez une petite combinatoire simple dont nous pourrions faire un petit tableau, où d’un côté papa et maman sont très attachés à leur Un , à leur trait unaire , à leur idéal, et ça risque de faire des étincelles puisque forcément leur Un ne sera pas le même, et d’un autre côté papa et maman vont être du côté Autre, et là le lien risque d’être flottant sinon inexistant, et entre ces deux extrêmes vous pouvez avoir papa du côté du Un et maman du côté de l’Autre, ou l’inverse.
Pour ce qui concerne l’accueil de l’enfant, Il a à se faire sur les deux versants à la fois, puisque nous ne manquons pas de nous interroger sur les mystères qui font que même au sein d’une fratrie où les conditions de subvenue aux besoins et de place dans un monde symboliquement ordonné sont assez semblables, nous constatons des disparités d’accueil considérables, qui font que pour certains enfants ça paraît facile alors qu’avec d’autres c’est difficile, ce qui se manifeste par une succession de heurts parfois très violents qui peuvent se poursuivent sur une vie entière.
L’accueil du côté Autre se fait par une satisfaction inconditionnelle du besoin, c’est-à-dire sans s’occuper de savoir si cet enfant est bien ou mal né par rapport l’idéal qui ordonne le monde dans lequel il vit. Cet accueil a le rapport le plus étroit avec ce que nous appelons l’amour, et avec le corps, le corps que Lacan situe comme étant le lieu de l’Autre.
Ce rôle d’accueil a été dans de nombreuses traditions confié aux femmes, et c’est un trait de notre modernité que de voir les hommes, à savoir le père des enfants se soucier de plus en plus de cet accueil au niveau du corps, et au niveau du besoin. Ce souci est même politisé, puisque le temps d’arrêt de travail après la naissance de l’enfant a été allongé, pour favoriser leur implication des pères dans la satisfaction du besoin des enfants. Ce souci de l’accueil inconditionnel de l’enfant se poursuit, et là encore avec des mesures politiques, par la faveur qui est donnée à la demande de l’enfant. L’enfant est ainsi supposé connaître ses besoins, et le devoir qui est fait aux parents est d’obéir au supposé savoir inné de l’enfant. Comme vous le savez cela nourrit un débat très riche actuellement sur l’éducation des enfants, débat qui mérite d’être enrichi par la prise en considération de ce qu’est l’amour, à savoir une demande qui outrepasse très largement la satisfaction des besoins. La demande d’amour est une demande de combler la détresse originaire, l’hilflososigkeit, et nous pouvons même la considérer comme une demande d’éternité. Lacan, avec le mythe de la lamelle, nous a fait entendre cette part d’éternité que nous perdons à la naissance, part de nous-mêmes qui restera irrémédiablement réelle.
L’autre accueil est celui dans le symbolique, et cet accueil va progressivement passer par la rencontre que l’enfant va faire avec le Un, c’est-à-dire dans un premier temps, avec l’idéal du moi de chacun de ses parents, et ensuite la rencontre avec les idéaux du moi, les traits unaires qui régissent notre vie sociale, ce qui commence très tôt avec la nounou, la crèche, les grands-parents, et bien sûr l’école qui constitue pour nous une étape et un repère important. S’il est notoire que si, jusqu’à il y a peu, les enfants n’étaient pas acceptés à l’école s’ils ne contrôlaient pas leurs sphincters, cette exigence a cédé devant le nombre d’enfants qui ne répondent plus à cette exigence, et à la force de la demande des parents d’accepter cela. C’est à l’école donc qu’il est délégué la charge de s’occuper des réactions affectives des enfants qui négocient avec ce qui peut se présenter comme du Un dans l’Autre, l’effort que constitue non seulement le contrôle des sphincters, mais aussi le contrôle de la motricité afférente aux affects négatifs générés par les échecs de ces efforts. Il apparaît aujourd’hui que faute de pouvoir répondre à cette demande infinie d’amour notre institution scolaire s’étiole petit à petit en rendant impossible le travail de ses enseignants.
Mais cet accueil dans le symbolique tourne autour d’une étape qui est bien au-delà des visées de l’institution scolaire, à savoir l’inscription dans un lignage, et dans la suite des générations par la participation à la reproduction sexuée. Un exemple comme ça de ce heurt est l’exemple d’une fillette dont je me suis occupé il y a il y a déjà quelques temps, c’est une fillette qui n’apprenait rien à l’école et qui manifestait une agressivité, une méchanceté terrible à l’égard de ses semblables. La mère m’avait dit que les choses avaient commencé d’une manière qui semblait être une harmonie, une harmonie accomplie pendant les deux premières années de sa vie tout marchait bien, pour le sommeil, les repas, tout ça glissait, et puis il arrive avec la naissance de sa petite sœur que cette gentille petite fille … son papa est tout content et il l’amène pour aller voir sa petite sœur et sa mère à la maternité, et là au bas de l’escalier de la maternité, blocage, mais un blocage radical, impossible de la faire monter. Elle a piqué une colère monstrueuse. Il n’a pas été possible de la faire rencontrer sa mère et sa jeune sœur, et ce blocage s’est poursuivi par un refus radical de toute contrainte, absolument toute contrainte. Et lorsque je l’ai reçue elle était, je sais plus si elle était en fin de grande section … enfin toujours est-il qu’elle ne pouvait pas rentrer en cours préparatoire parce qu’elle présentait une débilité qui était une débilité moyenne, assez sévère alors qu’elle n’avait rien d’organique, et si jusque-là le démarrage avait été parfait comme je vous le disais, À partir de ce moment-là, elle a refusé à peu près tout ce qui pouvait se présenter comme un savoir. À ce très jeune âge cette confrontation à ce qui est évidemment à deux ans reste une énigme absolument gigantesque, ce qui peut concerner la naissance, la sexualité et ce nouage comme ça de la sexualité à la mort… Toujours est-il qu’à partir de là elle n’a rien voulu en savoir et ça a été un refus définitif pour ce qui la concerne.
L’entrée dans la fonction phallique passe forcément à un moment ou un autre par un heurt, heurt qui peut faire plus ou moins traumatisme. Pour cette fillette qui est maintenant une jeune femme, ce traumatisme est resté insurmontable. Il y a lieu de se demander comment parents et enfants peuvent s’arranger entre eux pour accomplir le franchissement de cette étape maturante et accéder au désir.
Nous relevons d’une tradition qui a mis la primeur sur l’inscription dans le symbolique, et qui pour cela a exigé énormément de sacrifices du côté des corps, et en particulier aux jeunes mâles. Aussi loin que remonte notre mémoire, il a été demandé aux garçons d’avoir le dédain le plus complet pour leur souffrance physique et même pour leur attachement à la vie. Les garçons ne devaient pas pleurer. Et ils devaient aussi si nécessaire offrir leur vie pour assurer la pérennité du groupe, la pérennité de ses règles de vie.
A prendre les choses ainsi, nous entendons que l’entre deux morts, entre mort biologique et mort symbolique n’est pas seulement une question individuelle, mais aussi une question collective. Au souci de chacun de mener sa vie, grâce à un corps en bonne santé, le plus loin possible, et de reculer le plus tard possible la première mort, s’ajoute le souci de laisser le meilleur souvenir possible, c’est-à-dire de devenir un signifiant au plus près de l’idéal, et d’échapper ainsi à la damnatio memoriae comme disait les romains, qui est une mort symbolique. Et ce souci est aussi un souci collectif. Après tout si la contrainte a été si forte de faire de si grands sacrifices pour la pérennité du nom, du nom de la famille, du nom du peuple, c’est bien que la crainte de la mort d’un nom puisse survenir, et le constat a été tôt fait qu’une civilisation pouvait s’éteindre pour des raisons diverses.
Par contre il existe une crainte contemporaine qui est celle d’une mort biologique collective qui nous est promise à un horizon plus ou moins lointain par les travaux de la science, exemple lorsque le soleil aura fini sa combustion. C’est une échéance lointaine qui nous reste bien sûr abstraite, mais d’autres échéances plus proches, qui nous sont apportées également par les travaux de la science, nous inquiètent de façon plus concrète, comme notamment le réchauffement climatique qui touche nos conditions de vie sur terre. Et puis nous avons une crainte particulière qui n’est pas mince, qui est la crainte, et même la terreur afférente à un conflit nucléaire dont il nous est dit depuis cinquante ans qu’il serait une fin possible de la vie sur terre.
Nous avons bien à considérer ce placement dans l’entre deux morts comme une question autant individuelle que collective. Je vous ai dit déjà beaucoup sur ce que le placement d’un Un dans l’Autre peut générer comme sacrifice, mais il y a lieu de repérer un nouvel appel au sacrifice qui est un appel à sacrifier le Un au bénéfice de la vie, au sacrifice de l’Autre en tant qu’il est le corps.
C’est ce que j’ai eu l’occasion de repérer dans une pièce de Caroline Guiela-Nguyen, Fraternité, un conte fantastique. C’est une pièce, je vous résume pour ce qui m’intéresse pour mon propos ce soir, c’est une pièce assez étrange parce que je n’avais jamais entendu ce type de scénario. C’est pour ça qu’il m’est rentré dans l’oreille. Il y a eu une catastrophe sur terre et la moitié de l’humanité a disparu, et on ne sait pas où, en quoi c’est un conte fantastique. Gogol nous a habitué à des disparitions comme ça où des choses disparaissaient d’un côté et réapparaissaient de l’autre, mais là c’est la moitié de l’humanité qui disparaît et nous avons affaire à une humanité qui est là et qui est souffrante. Elle est souffrante parce qu’elle est endeuillée de cette perte et alors il y a des scientifiques qui s’intéressent à cette souffrance, et ces scientifiques vont établir une corrélation entre la souffrance de ces gens qui n’acceptent pas cette perte et en même temps continuent à espérer le retour des disparus, puisque c’est une disparition, …ce n’est pas comme quand il y a une mort et qu’après la sépulture on commence à faire un travail de symbolisation de cette disparition. Il est certain que le deuil d’une personne disparue est toujours beaucoup plus difficile. Là il y a cette disparition et les scientifiques en viennent à décréter que le retour de ces disparus est lié au mouvement des planètes, et ils ont repéré que le mouvement des planètes se ralentissait. Ralentissement qu’ils mettent en corrélation avec la tristesse des sujets endeuillés. Il y a une espèce de vase communicant entre la cosmogonie et l’intérieur du corps. Après quoi les gens vont se soucier des autres et il y en a un qui va dire que, pour que les gens souffrent moins, il faut leur faire oublier leur passé avec ces gens disparus. Alors ils inventent une machine à oublier. La grande trouvaille de cette pièce de théâtre c’est justement De proposer comme remède ou malheur de l’humanité l’oubli de tout ce qui est de cet héritage de ceux avec qui nous avons vécu, il s’agit de faire oublier notre héritage symbolique.
Nous assistons là à une cotardisation de la vie sociale par ce ralentissement des mouvements des organes du corps qui sont en continuité avec le cosmos. Lacan lorsqu’il a parlé de la médecine grecque a fait remarquer que dès ses fondements dans l’Antiquité la médecine considérait le corps comme plongé dans une cosmogonie, c’est-à-dire dans un ordre de discours qui faisait commandement. Ainsi, et cela s’est bien entendu dans ces journées de travail sur la suggestion, le commandement est une magie, et une magie qui s’exerce sur le corps. Tout idéal du moi est d’abord appel à la maîtrise du corps. Eh bien dans ce conte fantastique, ce qui est proposé c’est de permettre par l’empathie des uns pour les autres de faire en sorte d’oublier le souvenir des disparus, à savoir les signifiants que nous ont laissé ceux qui nous ont quittés.
Cela est à considérer comme une cotardisation. Le cas princeps de syndrome de Cotard, une femme, disait : la personne de moi-même n’a pas de nom. Et si on lui rappelait qu’elle a été mariée avec telle personne et qu’elle a eu des enfants, elle disait que la personne de moi-même a bien porté ce nom jusqu’à la date qui est la date de son entrée dans cet effacement symbolique, mais pour elle le temps s’est arrêté à ce moment-là, et elle est tombée dans une éternisation, une sensation d’éternité qui s’accompagne d’une douleur incoercible. Dans le conte fantastique, l’une des conséquences qui évidemment n’est pas relevé mais constatable, c’est que si les autres s’invitent en permanence à s’intéresser à leurs proches il n’y a plus la moindre trace de désir, de désir sexuel dans cet intérêt pour l’autre.
Alors, sacrifice du corps pour les fanatiques du Un, ou sacrifice de la mémoire symbolique pour les fanatiques du corps et de l’Autre, l’alternative est aussi douloureuse d’un côté que de l’autre, et tout aussi impossible. Il n’y a pas de Un sans l’Autre, mais aussi il n’y a pas de Un dans l’Autre. À savoir qu’avec quoi que ce soit que nous saisissions pour faire du Un, il y a toujours un reste qui va méchoir, qui va mal tomber. Nous avons pour tradition de le prendre en mauvaise part ce reste, de dire que c’est un déchet ou encore qu’il est méchant, avant d’en faire une faute que tôt ou tard nous allons prendre sur nous, c’est là la culpabilité la plus ordinaire, ou refiler à l’autre, et c’est là la paranoïa la plus ordinaire hélas.
Comme il s’est dit dans ces journées sur la suggestion, la psychanalyse n’a aucun programme politique à proposer, ne relève d’aucune croyance ou religion, mais elle peut nous soulager de la croyance qu’il y en a Un dans l’Autre que nous pourrions faire jouir, ou faire souffrir ou angoisser. La psychanalyse dès l’invention de Freud avec la traudeutung, qui nous amène sur l’ombilic du rêve qui fait limite à l’interprétation c’est-à-dire au procès de symbolisation, c’est à dire aussi à l’appartenance au Un, en vient avec l’invention de l’écriture de l’objet a à prendre au sérieux ce qui dans notre usage de la parole ne peut manquer de méchoir, et qui du coup m’échoit, à savoir que cet objet a est ce que j’ai à prendre le plus au sérieux, comme étant la cause de mon désir.
C’est en quoi cet objet que l’on peut écrire comme étant l’objet a est l’objet le plus anti totalitaire qui soit.