Exposé fait en décembre 1997 à Bruxelles
dans le cadre de la préparation du séminaire d’été.
(thème : le séminaire de Lacan ” L’Angoisse “)
Parmi les questions abordées dans le séminaire X “L’angoisse”,
celles qui concernent le désir du psychanalyste sont évidemment
des plus importantes. Les formulations décisives sont encore à
venir – il en viendra dès le séminaire suivant “Les quatre
concepts” -, mais tout au long de celui-ci Lacan soutient l’interrogation
sur ce que doit être ce désir, souligne l’insuffisance des réponses
qui ont été données et apporte de nombreuses indications.
J’avais proposé comme thème pour cette réunion Désir
de l’Autre, désir du psychanalyste dans l’idée d’examiner
comment Lacan partant de la formule “le désir de l’homme est le
désir de l’Autre” introduit le désir du psychanalyste. Aujourd’hui
le titre qui me paraît convenir au travail fait est Désir de
reconnaissance et désir du psychanalyste, il est donc un peu plus
précis tout en renvoyant toujours à la formule “hégelienne”
de Lacan.
Que le désir de l’homme soit le désir de l’Autre signifie, si
l’on entend désir de l’Autre au sens objectif du génitif, que
le désir spécifiquement humain à comme seul objet le désir
de l’Autre – et non pas un objet du monde – et qu’il est désir d’être
reconnu par lui. Ceci, c’est ce que Lacan reprend de Hegel et de la lecture
de Hegel par Kojève, la nouveauté, pas si mince, étant
qu’il l’applique au désir inconscient. Que les rêves du sujet en
analyse s’adressent à l’analyste apparaît ainsi davantage comme
la manifestation d’un désir de reconnaissance que comme la réalisation
d’un désir et à de nombreuses reprises, au début de son
enseignement, Lacan va faire valoir que la reconnaissance du désir ne
peut se faire que par la médiation de la parole, ce qui lui permet d’ouvrir
d’autres perspectives que celles des théories et techniques en vigueur
(la relation d’objet où l’objet est un objet du monde ou un objet imaginaire,
ou bien comme l’analyse des résistances qui tourne à la lutte
entre le moi de l’analyste et celui de l’analysé). Du coup on saisit
très bien qu’il n’y aura jamais d’analyse si les conditions de la cure
ne permettent pas au désir de se déployer dans ses diverses manifestations.
Cependant la question qui se pose alors, est de savoir quel type de reconnaissance
le désir peut trouver dans la cure. En effet telle qu’on peut l’envisager
à partir de Hegel la reconnaissance du désir implique l’intersubjectivité
et c’est bien à partir du lien de sujet à sujet que Lacan parle
de la dialectique de la reconnaissance et de la façon dont elle se réalise
concrètement dans la communauté humaine, mais dans la cure, en
raison de la disparité fondamentale du transfert que Lacan va démontrer,
il n’y a pas d’intersubjectivité. On peut aussi se demander, au cas où
le désir trouve dans la cure sa reconnaissance, s’il en résulte
pour le sujet de ce désir un savoir sur celui-ci, c’est-à-dire
si cette reconnaissance mène vers la fin de la cure. Quoiqu’il en soit,
on peut souligner que Lacan, quand il cesse de parler d’intersubjectivité,
n’en maintient pas moins que le désir de l’homme c’est le désir
de l’Autre. Mais le désir de l’Autre – cette fois au sens subjectif du
génitif – s’il n’est plus conçu sur le mode de la réciprocité
quel est-il ? Et peut-il y avoir reconnaissance si l’Autre n’est pas un sujet
?
Avant d’en venir au séminaire X dans lequel ces questions sont reprises,
où Lacan reconvoque Hegel pour, d’un bout à l’autre, penser avec
et contre lui, je crois qu’il est nécessaire de s’arrêter au séminaire
VI ” Le désir et son interprétation ” car les précisions
qui y sont apportées sur le fonctionnement du fantasme apparaître
la question de la reconnaissance du désir sous un angle nouveau.
On lit dans ce séminaire VI que le désir n’a pas d’autre objet
que le signifiant de sa reconnaissance et on se demande alors quelles conséquences
a le rencontre d’un tel signifiant pour le sujet. Et puis on apprend qu’il ne
s’agit pas d’un signifiant qui serait énonçable mais qu’il s’agit
de l’objet a. Et Lacan dit ceci : admettons, si cela a un sens, qu’il parvienne
à quelque chose du sujet inconscient, qu’il y parvienne en tant que signifiant
de sa reconnaissance, voeu de le rencontrer, eh bien, ce qui se passe alors
c’est que le sujet n’est plus là, il est passé du côté
du a. Vous voyez ce que cela signifie : quand la reconnaissance que le
désir recherche est obtenue il n’y a plus de sujet pour y assister, la
condition même de cette reconnaissance, c’est son abolition. Il y a donc
à distinguer reconnaissance du désir et reconnaissance du sujet
désirant (et a fortiori reconnaissance imaginaire qui concerne
le moi). Ce que dit Lacan dans ce séminaire – et on ne peut pas ne pas
être étonné de l’entendre traiter de plagiaire de Hegel
ou d’hyperkojévien – c’est que le désir ne trouve sa reconnaissance
que dans le fonctionnement du fantasme. Il est donc clair que si le désir
de reconnaissance est moteur de la cure, la reconnaissance obtenue laisse le
sujet dans l’ignorance de ce qu’est l’objet cause de son désir.
C’est en ce point que Lacan introduit le désir du psychanalyste : il
est, dit-il, ce à quoi le désir du sujet en analyse doit s’affronter.
Le terrain de cet affrontement, si on peut dire les choses ainsi, c’est l’intervalle
entre les signifiants puisqu’il est le lieu de la conjonction-disjonction du
sujet barré avec l’objet a. C’est là que par son intervention
l’analyste a à venir déranger le fonctionnement silencieux du
fantasme, et c’est pourquoi Lacan considère que la coupure est un mode
d’intervention efficace. Il faudrait, dit-il, “que la cure soit comme
un récit qui serait tel que le récit lui-même soit le lieu
de la rencontre dont il s’agit dans le récit”. C’est-à-dire
que la cure ne soit pas uniquement le récit de la rencontre, puisque
le récit de la rencontre dont il s’agit – celle du désir de l’Autre
– ne peut être qu’un mythe recouvrant le réel, en l’occurrence
le mythe individuel du névrosé ; mais qu’il y ait effectivement
rencontre avec la désir de l’Autre. Une rencontre qui devrait tout au
désir du psychanalyste, et cela pour permettre que l’analyse du fantasme
ne se cantonne pas à la dimension diachronique, celle du scénario,
mais le touche aussi, le heurte dans sa dimension synchronique, la plus fondamentale
et la plus cachée.
Ceci peut apparaître bien formel et éloigné de la pratique
mais je crois qu’on peut lui donner un éclairage clinique avec le texte
de 1951 ” Intervention sur le transfert “. Certes à l’époque
le terme de désir de l’analyste n’a pas encore été avancé
mais il est question dans ce texte du contre transfert de Freud à l’endroit
de Dora et vous savez que dans ” L’Angoisse ” un des chemins que prend
Lacan pour en arriver au désir de l’analyste est justement le problème
du contre-transfert. Le contre-transfert de Freud, soutient-il, se manifeste
en ceci qu’il revient constamment sur l’amour que Dora porterait à M.
K, et il est motivé par ses propres préjugés et par le
fait qu’il est pour Dora la métonymie de M. K. Et Lacan d’envisager ce
qui se serait produit si Freud, au lieu d’insister sur la valeur des propositions
de mariage de M. K, s’était mis en jeu comme substitut de celui-ci. Dora,
suppose-t-il aurait alors manifesté son opposition et cela l’aurait conduite
jusqu’à l’objet de son intérêt réel, Mme K. Il y
a là l’indication d’un type d’intervention où l’analyste se met
en jeu comme corps, – non pas comme moi mais comme objet -, au mépris
du bon sens et du bon goût et dans l’ignorance de ce qu’il va produire
comme effet. Sans doute faut-il pour soutenir ce genre d’intervention un désir
assez spécial.
Venons en maintenant au séminaire ” L’Angoisse “. Dans la
deuxième leçon, Lacan part de la formule “le désir
de l’homme est le désir de l’Autre” pour l’écrire de deux
façons : selon Hegel et selon Lacan. Selon Hegel il l’écrit d(a)
: d(A)<a ; d(a) signifie que c’est un objet qui désire, en l’occurrence
une conscience, les 2 points indiquent l’équivalence, d(A) que le désir
de l’Autre n’est pas barré, et <a que le support de ce désir
est a. Selon cette écriture le désir est désir d’un désirant,
désir qu’il me reconnaisse et quant au désir de l’Autre il est
sans ambiguïté : son désir est d’être reconnu pour
moi. Mais si lui-même en attend autant de moi, comment pourrai-je m’éprouver
suffisamment reconnu par lui ? Il ne pourra y avoir d’autre médiation
que celle de la violence.
Avec un tel départ, souligne Lacan, Hegel n’accorde à l’amour,
comme voie de recherche de la reconnaissance, aucune valeur et il est conduit
à négliger l’angoisse. Mutuelle et immédiate, la reconnaissance
qu’offre l’amour est pour lui d’ordre privé et non éthique puisqu’elle
n’expose pas au risque mortel. Et, de même, exceptée la peur absolue
qu’elle est en rapport avec le risque, l’angoisse est jugée comme sans
intérêt dans la dialectique du sujet et de l’Autre.
Pour Lacan le désir de l’homme est le désir de l’Autre s’écrit
: d(a)<i(a) : d(A). Le désir a pour support l’image du corps, c’est
elle qui est proposée et recherchée. Mais dans cette image ce
qui cause le désir n’est pas perceptible et de l’autre côté
le désir de l’Autre est énigmatique. (A ici n’est pas barré).
Cette énigme, angoissante, le sujet tente de l’apprivoiser, et son voeu
pouvait s’énoncer ainsi : que l’Autre s’évanouisse, se pâme
devant l’objet que je suis, déduction faite de ce que je me vois. C’est-à-dire
que le reste, ce qui n’est pas dans l’image, est traité pat le fantasme
comme s’il pouvait produire la pâmoison de l’Autre, comme si non cédé
il pouvait introduire une médiation. Au premier abord, il semble, dit
Lacan, qu’il y ait une médiation. Mais de médiation il ne peut
y en avoir d’autre que la castration et le désir de l’Autre – que le
désir du psychanalyste actualise – vient mettre en cause le fantasme,
vient interroger le sujet à la racine de son être.
Pour en arriver là, il n’y a pas d’autre voie que celle de l’amour,
il faut que le sujet se soit fait aimable et que s’exerce l’amour de transfert.
D’ailleurs Lacan souligne que l’amour de transfert n’est pas une affaire privée
car il y a simultanément un amour dans le réel. Les psychanalystes,
dit-il, sont à cet égard moins perspicaces que Socrate qui savait
dépister sous le transfert l’amour d’Alcibiade pour Agathon (et il cite
à ce propos l’amour de Dora pour Mme K et celui d’un patient de Lucy
Tower pour sa femme).
Une conséquence très précise de la différence d’écriture
entre A et A concerne la fin de la cure : A étant barré on peut
parcourir indéfiniment le réseau des signifiants, il n’y aura
pas de dernier mot. S’il n’était pas barré, on pourrait au moins
en théorie, envisager l’exhaustion du savoir inconscient. Puisque celle-ci
est inenvisageable, la solution du problème de la fin de l’analyse ne
peut venir que de ce que le désir est déterminé par un
objet fini. Cet objet, dit Lacan, ” résout par lui-même tous
les signifiants à quoi ma subjectivité est attachée ”
et ” il est attendu dans l’Autre de toute éternité “.
Que l’objet ait sa place dans l’Autre, la religion le dit, mais à sa
façon, en proposant une reconnaissance : chacun, de toujours, a sa place
qui l’attend au Ciel, il est bien tranquille car Dieu l’aime (et ne le désire
pas, car quand il se met à le désirer, c’est une toute autre affaire,
voyez Sainte Thérèse ou Schreber). Mais il n’y a pas dans l’Autre
d’instance qui puisse accorder sa reconnaissance, le désir de l’Autre
ignore le sujet, il ne vise que l’objet, il sollicite ce reste, cette perte
(ce que le sujet, dans l’angoisse, interprète comme : il veut ma mort).
S’il y a donc une médiation et un savoir possibles sur l’objet, il n’y
a pas pour autant de reconnaissance dont le sujet pourrait se prévaloir.
Le psychanalyste, dès lors qu’il est situé au lieu de l’Autre,
présentifie un lieu vide de sujet et son désir provoque l’angoisse.
Présentifier un lieu vide de sujet ce n’est pas, bien sûr, faire
le mort, à cet égard Kojève rapporte une remarque précieuse
de Goethe : on aime quelqu’un non pour ce qu’il fait mais pour ce qu’il
est et c’est pourquoi on peut fort bien aimer un mort.
Vous savez que Lacan à propos du moment de la passe, reprend Héraclite
à une passante le terme d’éclair et cite à ce propos Héraclite
(on a aussi cité le Theetete de Platon). En découvrant que Kojève,
lorsqu’il évoque la totalisation du savoir, dit que ” l’homme ne
saisit pas la totalité du réel en un seul mot, comme dans un éclair
“, je me suis demandé s’il n’y avait quand même pas une petite
malice de Lacan à utiliser le même mot pour dire qu’il ne s’agit
certainement pas de viser à saisir la totalité du réel,
mais qu’il s’agit d’accéder au réel qui constitue l’être
d’un sujet et que, justement, c’est peut-être en un éclair que
cela pourrait avoir lieu.
Le désir de l’Autre ne méconnaît, ni ne reconnaît
le sujet, mais il est évident que si ceux qui venaient chez le psychanalyste
n’étaient pas reconnus comme sujet, il n’y aura pas d’analyse. Or il
y en a parmi eux pour qui cette reconnaissance n’est pas acquise. Le travail
préliminaire est parfois d’assurer cette reconnaissance dont le corollaire
est la possibilité de foi en la parole. A ce niveau où le psychanalyste
est un Autre réel il y a intersubjectivité.
Le séminaire s’achève sur l’indication qu’il convient que l’analyste
ait suffisamment fait rentrer son désir dans l’irréductible du
a pour offrir à la question du concept de l’angoisse une garantie
réelle. Il me semble qu’en reprenant l’expression à Kierkegaard,
Lacan fait valoir, avec le terme de concept, qu’il y a une limite à l’angoisse
et cela parce que sa cause est un objet fini (à cet égard insister
sur le caractère diffus d’une angoisse peut être trompeur). L’analyste
aurait donc à offrir à cette limite qui est de structure une garantie
réelle et cela par le placement qu’il fait de son désir dans cet
objet. Dans quel but ? Je me risquerai à avancer que s’il a à
provoquer l’angoisse en sollicitant l’objet a, il a aussi, dans certaines
circonstances, à offrir une garantie à la possibilité de
son franchissement en particulier lorsque l’angoisse est déterminée
par l’engagement que commande le désir, lorsqu’il s’agit, comme le dit
Kierkegaard, de la “possibilité de pouvoir” qu’il tient pour
la forme supérieure de l’ignorance et la plus haute expression de l’angoisse.