De l’érastès-érôménos à la place de l’analyste interprétant en tant que semblant
24 juin 2025

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Marie-Christine LAZNIK
Le Grand Séminaire

Introduction 

 

Si j’ai accepté la très gentille invitation de Jean-Luc Cacciali ce soir, même si malheureusement je ne peux pas être d’habitude avec vous car ce quatrième mardi est depuis des décennies celui de notre groupe de recherche sur l’autisme, c’est pour pourvoir comprendre mieux ce que nous sommes portés à faire dans cette clinique des limites. En effet, mon intérêt pour le sujet : la clinique des bébés à risque d’autisme et leur mères éperdues d’angoisse.

 

De quelle place l’analyste opère ? Qu’est-ce qui a valeur interprétative et mutantes dans ses mises en scènes. Car comme vous verrez, mise scène, il faut bien qu’il y en ait si nous voulons que ce bébé refermé et sa mère désespérée puissent se rencontrer. Ce qui m’autorise dans ces mises en scènes, c’est la façon dont Lacan pratiquait avec moi. Mais dans ses séminaires, pourrions nous trouver matière pour en rendre compte ?

 

 

1 – Mon expérience avec Lacan à partir de 1972 

 

J’étais une petite impertinente qui ne voulait pas de lui comme analyste. Je m’étais retrouvé chez lui parce que tous, dont Czermak, m’envoyaient lui demander avec qui je devais reprendre une analyse étant donné que j’en avais fait une analyse au Brésil avec un bionnien. Comme c’était lui qui connaissait bien l’école anglaise, me disait-on, il saurait m’aiguiller sur la personne qui convenait. J’avais trop de problèmes pour souhaiter faire une analyse avec le grand Monsieur. Lui, intéressé par mon manque de désir le concernant n’a pas cédé (Laznik-2008)[1]

 

Son travail de séduction – pour me faire passer de l’éromenos (l’aimée) à l’érastès : celle qui est manquante – m’a beaucoup servi plus tard dans ma clinique avec les bébés et les mères.

 

2 – Quelques éléments du séminaire sur le transfert dans sa disparité subjective

 

 

Dès la première leçon de l’année Lacan énonce :

« La psychanalyse exige au début un haut degré de sublimation libidinale. L’extrême décence qu’on peut bien dire maintenue de la façon la plus ordinaire dans la relation analytique, dans cette position, la plus protégée de toutes, celle du cabinet analytique, cette position de l’amour y devient encore plus paradoxale. J’entends partir – c’est toujours lui – de l’extrême de ce que je suppose, s’isoler avec un autre pour lui apprendre quoi ? Ce qui lui manque. Situation encore plus redoutable si nous songeons justement que, de par la nature du transfert, ce qui lui manque, il va l’apprendre en tant qu’aimant. Je ne suis pas là pour son bien mais pour qu’il m’aime. Est-ce à dire que je doive lui apprendre à aimer ? Assurément. »

 

Ce sont là des citations textuelles. Deux leçons plus tard, on est donc le 30 novembre 1960 :

« La position de l’érastès et de l’érôménos, de l’aimant et de l’aimé, telle que la dialectique du Banquet nous permet de l’introduire, c’est la base, le tournant, l’articulation essentielle du problème de l’amour. Le problème de l’amour nous intéresse en tant qu’il va nous permettre de comprendre ce qui se passe dans le transfert, la cause du transfert. »

 

Semaine suivante : « Cette appréhension de l’autre telle qu’elle se produit dans le couple érastès-érôménos, qui a organisée toute la méditation sur l’amour depuis Platon jusqu’à la méditation chrétienne, cet être de l’autre dans le désir n’est point un sujet. L’érôménos, « c’est aussi bien au neutre pluriel, les choses de l’enfant aimé, en tant qu’il est visé dans le désir comme objet aimé. »

 

Cette histoire, il l’a sortie de l’enfant aimé ! Voilà l’enfant, cité par Lacan. Nous voyons ça dans la clinique qui m’a servie à poser mes questions ce soir. Écoutons Lacan :

« Ce qui amorce le mouvement c’est ce désir pour l’objet aimé que, si je voulais l’imager, je comparerais à la main qui s’avance pour atteindre le fruit, quand il est mûr, pour attirer la rose qui s’est ouverte, pour attiser la bûche qui s’allume soudain. Entendez-moi bien pour la suite que je vais dire. J’ébauche devant vous ce qu’on appelle un mythe. Vous allez le voir au caractère miraculeux de la suite de l’image. »

 

Je n’ai rien inventé, j’ai pas dit un mot qui ne soit pas de Lacan. Je continue, c’est toujours Lacan.

 

« Nous sommes partis de l’Amour (avec un grand A), comme Dieu, qui se manifeste dans le réel. Comme tel nous ne pouvons en parler qu’en mythe. »

 

Voilà qu’il nous sort ce mythe. Alors on va essayer d’y arriver ici. J’y vais.

 

(M. C. Laznik projette un film d’un bébé de 3 mois d’âge corrigé en utilisant la prosodie du mamanais): On ne m’avait pas dit que t’étais une beauté, Oh la la ! Et puis je m’étire, on m’a déjà dit que tu tiens très bien tes deux petites mains, mais oui ! On m’avait pas dit que t’étais de toute beauté, on m’avait pas dit que c’était une belle surprise et oui, t’es très belle !

 

 

Dans cette clinique, l’analyste a un double travail à accomplir, permettre à la mère de se sentir entendue, qu’elle puisse ne pas être blessée par le « miracle » que l’analyste accomplit avec son bébé en l’animant. Ensuite lui permettre de se sentir aimée par l’analyste pour que le « miracle » entre guillemets, puisse se reproduire avec elle-même, nous savons que le terme miracle est celui de Lacan.

 

 Partons d’un fragment clinique, là je vous l’ai mis en place, que nous allons tisser avec ce que Lacan nous apporte en 60 dans ce séminaire, ce fameux mythe.

 

Dans la première partie de cette séance, la mère raconte le chemin de croix par lequel elle est passée pendant les deux premiers mois de sa fille :

— Je suis sûre que vous allez être formidable ! Papa et Maman sont des co-thérapeutes formidables ! je lui réponds.

 Il est très important de soutenir d’emblée les compétences parentales. Dans ce cas, comme dans d’autres innombrables, la mère avait été destituée de sa capacité de sentir ce qui se passait pour son bébé, et par le corps médical – dont elle en fait partie – et par sa famille.

Dans la seconde partie de la séance, il m’incombe d’animer ce bébé si peu présent, de faire advenir de cet objet un sujet qui veuille s’adresse à l’analyste. Je dois accomplir ce que Lacan appelle le miracle de l’amour (7/12/1960).

J’installe Inès sur un petit matelas avec les pieds, les épaules et les mains surélevés par un coussin d’allaitement. L’inorganisation corporelle de ces bébés est telle que, livrés à eux-mêmes, sur une surface plane, il leur est difficile d’entrer en contact.

Une fois son corps installé, je dois trouver des raisons de me laisser émerveiller. Quand j’y arrive, ma voix présente des pics prosodiques particuliers, ceux du mamanais, (Laznik-2007) auxquels répondent même les bébés devenus plus tard autistes . Je vais m’adresser à une Inès encore un peu endormie :

 

(M.C. Laznik projette une nouvelle vidéo d’Inès. Elle lui chante « Les marionnettes », puis avec la prosodie du mamanais) : Ben t’as des yeux magnifiques, la nana aux yeux bleus ! J’suis contente de te rencontrer, bonjour, et oui, j’adore les sourires des bébés aussi, oui, t’es très belle, très souriante, le beau sourire !

 Il faut beaucoup d’imagination. Coucou, y’a maman et papa qui sont venus avec toi de Paris. Mais tu sais très, très bien prendre tes petites mains dis donc ! (Inès émet un son.) Ah bon ! Tu me racontes. Ah tu faisais un gros dodo dans le porte bébé, t’es trop mimi toi, t’es trop chou ! (Inès émet un son.) Oui ,c’est vrai ? Je l’pense aussi. (Nouveau son d’Inès.) Ah oui, j’suis d’accord avec toi. T’es un trop beau bébé toi !

Voilà j’ai son regard.

Cela continue le mythe de Monsieur Lacan parce qu’il dit : « Cette main qui se tend vers le fruit, vers la rose, vers la bûche, qui soudain flambe, son geste d’atteindre, d’attirer, d’attiser, est étroitement solidaire de la maturation du fruit, de la beauté de la fleur, du flamboiement de la bûche. » Fil faut y aller quoi.

 

 

(Vidéo, nouvel extrait. On entend Inès babiller.) Ah oui, tu aimes beaucoup parler. Maman m’avait pas dit que tu parlais beaucoup. C’est vrai ? Ah bon. (Elle parle à la place d’Inès) : Madame Laznik, moi j’aime beaucoup être relationnelle, même quand vous vous mettez dans le coin et que vous me compliquez la tâche, je mets mes petits yeux dans le coin pour vous suivre. J’aurais un petit jouet pour toi, est-ce que tu aimes bien les petits jouets ? Tu as juste trois mois et normalement on commence à s’intéresser aux petits jouets à trois mois, et comme t’es née avant l’heure …  M.C. Laznik s’adresse à la mère : « Oh, là ! Vous avez vu ? »

 

Là j’ai le sourire, là elle s’ouvre. Le mythe de Lacan continue : « Quand dans ce mouvement d’atteindre, d’attirer, d’attiser, la main a été vers l’objet assez loin, si du fruit, de la fleur, de la bûche, une main sort qui se tend à la rencontre de la main qui est la vôtre, et qu’à ce moment-là c’est votre main qui se fige dans la plénitude fermée du fruit, ouverte de la fleur, dans l’explosion d’une main qui flambe, ce qui se produit là, c’est l’amour. »

 

Je vous en montrerai un exemple plus clair. Là l’analyste a un autre rôle, celui d’interprète dans le sens banal de traducteur, parce qu’il ne faut pas que les parents, surtout la mère se sente destituée dans toute son inquiétude. Là on lui fait le miracle de Lacan.

 

(Nouvelle vidéo où on voit le bras d’Inès qui se tend. M.C. Laznik s’adresse à la mère) : Je ne pense pas du tout que vous vous êtes trompée. Là elle est très bien installée, on lui fait des éloges, elle est très contente. (Inès émet des sons.) Eh oui, là je montre tout ce que je sais faire de beau, que je sais faire des sourires, et que je tends ma petite main.

Vous voyez, là, l’analyste qui prête sa voix, c’est l’analyste qui fait tous les textes, il parle à la place du bébé. Il faut dire qu’à trois mois on ne parle pas encore.

Alors là, voyez, comprendre ça en termes d’amour de transfert, érastès, érôménos, c’est pas très compliqué. Qu’est-ce qu’il fabrique l’analyste, qu’est-ce qu’il fout là ? C’est quand même très particulier, ça marche, il n’y a pas de doute, ça fonctionne comme ça, ça marche, c’est d’ailleurs la seule façon pour que ça marche, mais de quelle place ? C’est un peu bizarre.

 

Est-ce que Lacan l’aurait abordé dans  l’Acte Analytique ? L’Acte Analytique c’est 68. L’époque n’est plus la même, les analysants de Lacan ne sont plus des collègues qu’il faut qu’il séduise comme quand il a prononcé Le Transfert. Ses analysants, c’étaient les Laplanche, Pontalis et autres qui ensuite sont partis. Il fallait y arriver, c’était pas du donné d’avance.

 

 En 68 c’est du donné d’avance, et d’ailleurs il est le maître incontestable. Ce qu’il nous a expliqué, de ce que j’ai compris :

L’analyste est en place d’objet a, cause du désir et l’analysant pense savoir quelque chose de son manque, à cause de cette place de l’analyste. Nous sommes passés d’un discours sur l’amour de transfert à un discours sur le désir. Moi j’ai l’impression que ce séminaire était plus axé sur la fin de l’analyse, sur le passage de l’analysant à l’analyste lui-même, et au changement de place que cela supposait. Je n’ai pas trouvé, mais je n’ai peut-être pas bien lu, comment l’analyste arrive à devenir objet a, cause du désir de son analysant, mais je n’ai peut-être pas bien lu et si vous pouvez m’éclairer les parties que j’ai mal lues, je serais très contente.

 

Dans ma clinique avec les tout petits, le bébé ne demande rien, la mère, désespérée, non plus, donc personne ne met l’analyste en place d’objet a. Nous sommes beaucoup plus dans une situation telle que Lacan la décrivait dans Le Transfert.

 

Alors qu’est-ce que c’est que ce théâtre, ce jeu que je dois faire et que les collègues qui vont ranimer ces bébés font ?

 

Un ami brésilien de Rio de Janeiro Antonio Quinet, analyste des Forum, a écrit un livre là-dessus qui existe aussi en français Quinet – 2021)[2]. Il étudie le rôle de l’analyste entre le semblant et le théâtre. Pour lui, comme l’acteur du théâtre grec, l’analyste dans l’utilisation de ces semblants comme objet a, doit être porte-voix et porte-regard. Il cite Lacan dans …Ou Pire, l’analyste doit être « porte-voix de se montrer comme masque, je dis ouvertement porté, comme dans la scène grecque ».

 

Lacan dit d’ailleurs, leçon du 10 mai 72, toujours dans …Ou Pire : « L’analyste ne fait pas semblant, il occupe la place du semblant. Il l’occupe légitimement parce que, par rapport à la jouissance telle qu’il a à la saisir dans les propos de celui qu’au titre d’analysant, il cautionne dans son énonciation de sujet, il n’y a pas d’autre situation tenable ». Alors ça c’est un petit résumé. Quinet le voit mieux que ça, il est intéressant.

 

Je me suis aperçue que le semblant chez Lacan, je ne savais pas très bien ce que c’était. Pour moi, le semblant était resté dans le faux-semblant à la façon dont on l’utilise dans le langage.

 

J’ai été sauvée par un article de 2008 de mon ami Nusinovici qui avait travaillé sur le signifiant semblant, le 14 juillet 2008, c’était dans des textes qui s’appelaient ‘Les concepts psychanalytiques’. Dans le Robert historique de la langue française il a découvert qu’audixième siècle, le participe présent subjectivé « semblant » veut dire apparence. Cela n’a pas ce caractère péjoratif qu’on lui connait. C’est une apparence, c’est neutre, positivé comme adjectif. À partir du 17ème, ça prend un caractère d’apparence trompeuse. Nusinovici a une petite phrase très mignonne : « Lacan requinque le semblant, au sens du XVIème siècle, il lui redonne bonne apparence, et il en subvertit le sens. Le semblant n’est pas imitation ou représentation d’une chose réelle ». Et il rappelle que la première fois où Lacan cite le semblant, c’est dans Les psychoses, c’est la façon dont il le reprendra dans D’un discours qui ne serait pas du semblant, c’est à propos des arcs en ciel.

 

À partir de là j’étais perdue, j’ai demandé l’aide des collègues. Il y avait un petit cartel à Lyon sur le semblant avec Annie Delannoy, Isabelle Masquerel et Francesca Comandini[3]. Ce n’était pas du tout évident. Je ne comprenais pas pourquoi Lacan était aller chercher ce terme avec sa valeur médiévale qui n’est plus usitée en français de nos jours et qui du coup prêtait à erreur. Quinet l’avait facilement récupéré pour une raison très simple, c’est que semblant en portugais n’a que le sens médiéval du mot en français, il n’a pas pris ce mauvais chemin, donc pour lui, ça ne posait pas de problème. Il ne veut dire qu’apparence,  et plutôt une apparence brillante, positive. C’est le sens du terme aujourd’hui encore.

 

Qui d’autre avait travaillé cette question ? Je suis tombée sur Nestor Braunstein. Nestor Braunstein est un psychanalyste argentin qui a beaucoup travaillé sur la métapsychologie, et il a écrit un livre qui s’appelle Depuis Freud et après Lacan, déconstruction dans la psychanalyse[4]. Il y a un chapitre sur le concept de semblant chez Lacan. Il est mort en 2022 sinon je l’aurais appelé. Nestor rapproche ce concept chez Lacan de ce qu’il lit chez Nietzsche. Nietzsche, ça a beaucoup à voir avec le théâtre. On connait l’intérêt qu’a eu Lacan pour son livre  Les origines de la tragédie, où il parle de théâtre. Nestor le lit en espagnol où le terme semblant n’est qu’apparence. Pour lui apparence et semblant, c’est la même chose.

 

Nietzsche emploie te terme « Schein » qui, traduit en espagnol, donne apparence. En français aussi la traduction du Schein de Nietzsche c’est apparence.

 

Donc, Nestor Braunstein travaille sur La naissance de la tragédie, texte de Nietzsche que Lacan cite. Lacan cite une trentaine de fois Nietzsche. Pour Nestor, apparence et semblant, c’est la même chose. Donc pour lui, ce qu’il va lire sur ce terme chez Nietzsche vaut pour le semblant de Lacan.

 

Attention ! Le signifiant qu’utilise Nietzsche, c’est Schein. C’est vrai, que ce que Nietzsche raconte sur cette apparence, sur ce Schein, c’est très proche de ce que Lacan nous dit à propos de semblant dans les deux séminaires. Il n’y a rien derrière le semblant qui serait une vérité à dévoiler (Séminaire Ou pire).  Pas plus qu’il n’y a rien derrière le masque du théâtre grec selon Nietzsche.

Nestor Braunstein s’appuie beaucoup sur un philosophe italien qui ne connait pas Lacan mais qui a énormément travaillé sur Nietzsche et le masque. Il est mort aussi, il s’appelle Gianni Vattimo : El soggetto e la masquera, Nietzsche e el problema de la liberazione.

 

Nestor écrit qu’il structure son travail autour d’un axe central, la question du masque : « masque qu’il porte nécessairement comme chacun de nous et avec lequel on peut s’illusionner quant à la possibilité d’un monde différent, d’une tombée du masque. »

 

Nous savons que Lacan ne met rien derrière le masque, pas de tombée des masques. La réponse de Lacan et de Nietzsche est qu’il ne s’agit pas d’abjurer le masque, il n’y a pas une vérité qui permettrait un contact diaphane avec l’être de vérité. Le sujet du semblant et du masque est consubstantiel du discours. Un discours qui ne serait pas du semblant, ça n’est pas possible. Pour Lacan, il y a des sens latents mais il n’y a pas de faux-semblants pour le psychanalyste. La psychanalyse n’est pas une levée de masque.

 

 Lacan dit : « On entend que l’un parle avec l’autre, la prétention à lever les masques qui serait le passage à l’acte, n’a rien de commun avec la sortie de la ronde des discours pour un discours qui ne serait pas du semblant », là, c’est dans Lituraterre.  Et d’ailleurs, parler de faux- semblant ça jetterait la suspicion sur la parole, ajoute-t-il.

 

On voit que si on prend le concept de Schein en allemand chez Nietzsche et le concept de semblant chez Lacan, on retrouve les mêmes énoncés.

 

Cette coïncidence ça sort d’où ? Lacan aurait-il lu Nietzsche en allemand ? Lacan cite dans les séminaires : Zarathoustra, La Naissance de la tragédie et de la Généalogie de la morale.

Pensons aux « origines du théâtre » à cette passion de Nietzsche pour le théâtre. Ce texte peut-il nous aider comprendrai d’où Lacan sort tout ça ?

 

J’essaye de comprendre comment Lacan se retrouve dans la tragédie grecque et dans le masque comme place pour l’analyste. Mais alors pourquoi Lacan est-il allé chercher ce terme qui n’est plus du tout usité dans ce sens-là, il n’a gardé que son sens de faux-semblant ?

 

Je tombe alors sur un article qui est une pépite. C’est une dénommée Helen Solterer, et elle travaille sur le bel semblant et son incidence dans la littérature courtoise, c’est une spécialiste de la littérature courtoise*. Elle dit : « Surgissant de la trame de nombreux romans médiévaux, une expression apparait fermement enracinée, le semblant ». Quand on va lire la littérature courtoise, on parle souvent du semblant. C’est ça qui apparait dans le chant romanesque, c’est une ressemblance, une image, une apparence, il y a deux connotations différentes, parce que, quand même, il y a un peu l’apparence trompeuse, mais elle est secondaire. Et dans le répertoire courtois c’est l’état de contentement du chevalier amant, mais aussi l’aspect de bel semblant de la Dame. Le mot semblant reflète donc l’identité du personnage.

Il y a une symétrie entre la Dame et le chevalier qui montre la remarquable importance du lien amoureux à travers l’histoire du semblant. On sait l’intérêt qu’avait Lacan pour les romans courtois.

 

J’ai regardé, il le cite 93 fois dans les séminaires, par exemple, dans L’Éthique. Est-ce là que Lacan est allé chercher le signifiant semblant ?

Comment entendre le Schein ? Helene Solterer dit, note n°5, c’est le même terme mais en allemand ça change de racine. En allemand semblant est traduit par Schin qui est la racine de Schein. Donc Schein qu’utilise tout le temps notre ami Nietzsche, c’est semblant. Ah ! Peut-être qu’on aurait dû traduire le Schein de Nietzsche par le mot semblant.

 

Mon intérêt, c’est le masque et le théâtre grec. Dans la leçon du 10 mai 72 – c’est le moment où j’arrive et où je le rencontre pour la première fois – Lacan compare le travail de l’analyste à celui de l’acteur grec qui porte le masque. Il nous dit : « Le semblant ne se nourrit pas de la jouissance qu’il bafouerait, il donne ce semblant, son porte-voix, justement de se montrer comme masque, ouvertement porté comme dans la scène grecque. Le semblant prend effet d’être manifeste. Quand l’acteur porte le masque, son visage ne grimace pas, il n’est pas réaliste. Le pathos est réservé au chœur qui s’en donne, c’est le cas de le dire, à cœur joie. Et pourquoi ? Pour que le spectateur, celui de la scène antique, y trouve son plus-de-jouir ».

 

Il fait alors une comparaison avec le cinéma. Il dit « c’est bien ce qui fait pour nous le prix du cinéma, mais là le masque c’est autre chose, c’est l’irréel de la projection ».

 

Nous connaissons cela.  On l’a vécu d’ailleurs en Inde[5] quand on a été présenter des bébés là-bas. Quand on travaille avec des collègues on leur demande de lire le texte avant. Parce que quand on montre les films, quand on montre une maman qui arrive enfin à parler à son bébé, les gens pleurent, ils sont dans l’affect. Ça nous sert à rien, on a besoin que les collègues partagent avec nous le travail. On leur demande toujours de lire le texte avant. En Inde, ils ont dit non, on ne donne les textes qu’après. Résultat, c’était des larmes d’émotion. Exactement ce qu’on ne voulait pas. Cela exemplifie ce que dit Lacan sur « le chœur qui s’en donne à cœur joie », c’est ce qui se passe là. Je vous rappelle, c’est Charles Melman qui m’a obligée de filmer. Je l’en remercie. C’est lui qui y a tenu fermement, sinon je ne l’aurais probablement jamais fait.

 

Dans la même année de 72, quand Lacan s’apitoyait sur mon manteau « Oh ! ben, il est pas assez chaud votre manteau, il est trop fin. » Ou quand Il s’émerveillait de telle ou telle phrase que j’avais dite, qu’Alain Didier-Weil, ou d’autres collègues, avaient pu dire, – il faisait ça avec tout le monde – tout d’un coup, on ne sait pas pourquoi, ce qu’on avait dit était génial, c’était un truc extraordinaire. Ou quand il m’appelait un matin parce que j’avais manqué trois séances dans la semaine, (on en avait cinq) : « Mon petit, quand est-ce que je vais vous voir ? » sur le ton d’une vieille maman ou d’une mamie abandonnée. C’était en tant que semblant qu’il le faisait, y n’avait là rien de faux, rien, et cela valait interprétation, ça marchait.

 

C’est là-dessus que je m’appuie. Nous faisons la même chose avec les bébés à risque et il y a intérêt que ce semblant ne soit pas faux, parce que la prosodie du mamanais, si elle est fausse, elle ne chante pas pareil et les bébés ne regardent plus. Vous avez intérêt à ne pas chanter faux dans la prosodie.

 

 Mais de quelle place opère-t-on quand il s’agit, non pas de rentrer en contact avec le bébé, mais de soutenir à fond une mère qui essaye d’entrer en contact avec lui pour que le miracle de l’amour puisse se produire entre elle et le bébé, qu’ils puissent jouir un peu tous les deux, qu’il puisse y avoir un peu de joie entre les deux ?

 

Je vous propose, avant de vous montrer le petit bout de film, de revenir sur le séminaire du Transfert, sur la dernière leçon, c’est le 28 juin. Il parle d’objet a.

 

 « Ici est le point central autour de quoi se joue ce que nous avons à penser de l’objet a, il convient de vous rappeler le mythe, c’est celui des premières leçons, ce mythe dont nous sommes partis, que j’ai fabriqué pour vous cette année, au moment du Banquet, la main qui se tend vers la bûche, (et là sa phrase est très étonnante), quelle étrange chaleur cette main devrait-elle porter avec elle pour que le mythe soit vrai, pour qu’à son approche jaillisse cette flamme par quoi l’objet prend feu. ….. C’est en effet le miracle complet qu’au milieu de ce feu induit, une main apparaisse, elle est l’image toute idéale, c’est un phénomène rêvé comme celui de l’amour. »

 

J’ai mis très vite des liens entre Inès et moi, mais il fallait ensuite que cet amour puisse se jouer entre sa mère et elle. Il fallait que sa mère puisse être active, que d’elle puisse émaner cette étrange chaleur dont Lacan parle dans la dernière leçon du séminaire du Transfert et que sa voix soit porteuse d’une prosodie particulière. Il s’agit de la prosodie du « motherese ». Nous pouvons faire une analogie entre cette prosodie et la tierce personne du mot d’esprit, celle qui va expérimenter « sidération et lumière ». Je laisse ces questions de côté, elles sont résolues dans le livre que je vous ai montré[6].

 

Je voudrais m’atteler au jeu théâtral que l’analyste met là en scène. Comment entendre cela dans le champ lacanien ? Je n’ai jamais écrit là-dessus, je viens demander votre aide pour y réfléchir. Et pourtant dans la pratique de Lacan, j’en voyais plusieurs exemples de son procédé théâtral.

 

Voici le dernier bout de film d’Inès que je vais vous montrer. Une des grandes souffrances de sa mère, c’est que quand elle lui donnait le biberon, Inès ne la regardait jamais. Le bébé avait eu beaucoup de douleurs gastro-œsophagiennes, ça fait partie de ces tableaux, manger était un moment douloureux pour elle, cela la rendait indisponible. Ce jour-là un miracle se produit, elle offre sa main à la jouissance gustative de sa mère. Même si au début Inès ne la regarde pas, la surprise et le plaisir que la voix de sa mère va véhiculer va lui permettre de se retourner jusqu’à la retrouver.

 

(Sur la vidéo Inès tend sa main vers la bouche de sa mère.)

M-Ch. Laznik sur la vidéo à la place du bébé : Maman, comme je suis un bon bébé ! Goûte !

La mère : Humm ! c’est bon ça, ma louloute ! Merci !

M-Ch. Laznik : En plus elle est bonne !

La mère : Très, très bonne !

M-Ch. Laznik ( à la place du bébé) : Je fais des petits câlins, je donne mon pouce à maman.

La mère : Humm ! Tu m’fais des papouilles ! Merci !

M-Ch. Laznik ( à la place du bébé) : Oui, oui, oui, je donne ma petite main à maman, je la donne et je la redonne !

M-Ch. Laznik s’adresse à la mère : Là il n’y a pas de problème parce que c’est vraiment elle, vous êtes d’accord ? Elle veut donner la main. Inès veut donner la main à maman. (A la place du bébé) Oh oui, je veux donner la main à maman. On tête toutes les deux, maman tête les doigts, et moi je tête le biberon, chacune tête un truc. Miam, miam, miam, c’est très bon !

 

 

Qu’est-ce qu’il trafique là l’analyste ? Je vais vous dire ce qui m’a permis d’y comprendre quelque chose, de commencer à me poser des questions là-dessus. Vous avez vu, je porte une voix qui est décentrée, je suis à côté de la scène, la scène se joue entre le bébé et la mère.

 

 Ce qui peut me permettre de comprendre ce qui se joue, c’est ce que Lacan dit sur les marionnettes japonaises, sur le Bunraku. C’est dans Lituraterre, texte de la fin de l’année qui suit le séminaire du semblant. Il part du livre de Roland Barthes, L’Empire des signes, et il dit :

« Roland Barthes, L’empire des signes, intitule-t-il son essai en voulant dire l’empire des semblants. » Le Bunraku est un théâtre de marionnette où le texte n’est pas dit par ceux qui les manipulent.

 

Lacan va y analyser la place de celui qui profère le texte, « le vocifère » même, précise-t-il.

Voici ce qu’il en dit « d’après nos habitudes, rien ne communique moins de soi qu’un sujet qui en fin de compte ne cache rien. La voix ne part ni de la marionnette, ni de ceux qui la font bouger, Le Bunraku, théâtre de marionnettes, fait voir la structure toute ordinaire pour ceux à qui elle donne leurs mœurs elle-même. Ce qui se dit est lu avec beaucoup d’émotion dans la voix tandis que le récitant reste impavide. »

 

C’est exactement la position dans laquelle se trouve l’analyste quand il essaye de pousser une scène pour que la mère et le bébé puissent se retrouver,

 

Continuons sur le texte de Barthes :

 Sur le côté, une estrade reçoit les musiciens et les récitants. Leur rôle « est d’exprimer le texte, comme on presse un fruit, le texte, mi-parlé mi-chanté, il est mesuré, jeté avec violence et artifice. » Barthes continue : « Dans la voix du récitant viennent en effet se rassembler la déclamation, les trémolos, les sons suraigus, les intonations brisées, les paroxysmes de la plainte, de la colère, de la supplication, toute la cuisine des émotions élaborées ouvertement. Il y a un pupitre, ce qu’il lit n’est pas improvisé. Et le public pleure »

 

Vous verrez que le récitant, lui, il n’est pas pris là-dedans. De même je fais tout le théâtre, mais quand le bébé s’en va, je ne suis pas dans l’émotion. J’ai prêté mon corps, ma voix. Je ne suis pas du tout dans la jouissance dans cette affaire, je joue, je le joue vrai.

 

Voyons un extrait d’un film de Bunraku :

Vous voyez le monsieur, il est à côté, il n’est pas sur la même scène. Ce récitant qui est à côté, s’il a tellement intéressé Lacan et Barthes c’est qu’il reste impavide.

Cela me rappelle la façon dont on travaille avec les bébés :  on prête notre voix parce qu’il faut que quelque chose se joue.

 

Mais quand on sort de de la séance, ce « plus beau bébé du monde » est oublié. Mais, sur le moment, c’est vrai.

Voici un début de tentative de voir avec vous comment trouver des concepts qui puisse rendre compte de la façon dont on travaille en tant qu’analyste dans ces situations extrêmes. Est-ce que le concept de semblant pourrait nous aider ?

 

Transcription par Dominique Dallemagne, relue par Nathalie Delafond, relue par l’auteure.

 

Discussion après la conférence de Marie-Christine Laznik (cliquez ici)

 

 


[1] Laznik M. C. : « Rythme, présence, voix, souffle : témoignage sur le maniement du transfert chez Lacan», in Travailler avec Lacan sous la direction de A. D. Weill et M. Safouan, Aubier Psychanalyse 2008

[2] Quinet Antonio : l’inconscient théâtral : psychanalyse et théätre, homologies, Editions nouvelles u champ lacannien, 2021

[3] Francesca nous a malheureusement quitté.

[4] Braunstein N. : Depuis Freud et après Lacan, déconstruction dans la psychanalyse, Ed. Erès, 2008.

[5] Nous étions invité à parler au Congrès de Frances Tustin sur l’autisme.

[6][6][6] Laznik MC : <bébés fragiles et risque en cascades op. cit.