Argument initial :
Lacan nous a montrés comment les désarticulations, dénouages, continuités, décontinuités, coupures et recompositions pouvaient spécifier les psychoses, avec ce point central : point d’objet a qui tienne là.
Il s’ensuit, aisément repérable dans la clinique, mais cependant le plus souvent méconnue, une déspécification des orifices, quand les bords ne cernent plus la limite d’un trou, mais livrent le corps aux déferlements d’un langage qui ne peut se faire parole, défaille à nouer le réel et le Corps. La pulsion est alors déchaînée.
Lacan insistait sur ceci : “le psychanalyste de doit pas abdiquer devant la psychose”.
Dans toutes les décompositions, recompositions en jeu, il est partie prenante dès lors qu’il fait – bien entendu – partie du tableau clinique lorsqu’un psychotique s’adresse à lui, et met en jeu ce transfert salvateur ou mortifère, qui lui est néanmoins angoissant, insupportable.
Quelle place pour le psychanalyste dans cette mise en jeu ? Sur quels ressorts peut-il appuyer son acte? Saint homme, sinthôme, bout de réel? S’il réalise déjà cet acte, ses incidences sur les nouages de son patient devraient en témoigner. Encore est-ce une gageure, mais qui mérite d’être interrogée à la lumière de la clinique ?
Intervention :
Il est canonique, puisqu’on a beaucoup parlé hier et ce matin de religion, qu’à la question des psychoses, dès qu’elle se pose à un psychanalyste, vienne à l’esprit la formule de Lacan : “Ce qui est forclos du Symbolique fait retour dans le Réel”.
Si cette formule est assurément nécessaire, est-elle maintenant suffisante, plus de quarante ans après avoir été énoncée, pour nous permettre d’avancer et de nous diriger dans le traitement psychanalytique des psychoses, ou pouvons-nous tenter d’aller un peu plus loin ? Pouvons nous considérer par exemple qu’il s’agit d’un retour par le Réel, mais qui peut se manifester aussi bien dans le Symbolique que l’Imaginaire ou que dans le Réel lui-même ? Bien entendu, puisque vous savez que Lacan définissait le noeud borroméen lui-même comme le Réel bien qu’il soit composé des trois registres : R, I et S – nous allons le revoir par la suite, lorsqu’ils ex-sistent.
À l’époque de ladite formulation en effet l’articulation nodale de R, S et I, inaugurée en février 1972 n’a pas encore été produite et ses contraintes comme ses possibilités restent encore inexplorées, ceci même si, à mon avis, la transformation du schéma R en schéma I par une sorte de retournement et d’hyperbolisation, c’est-à-dire de prise en compte de l’infini, en donne – a posteriori – les prémisses, et ce dès la Question préliminaire… J’avais illustré cette possibilité en janvier 1991 dans un travail sur un cas de psychose extrêmement passionnant que j’avais appelé à l’époque : Le dé-corps psychotique, qui illustrait bien cette transformation. Je ne vais pas le reprendre ici mais je veux seulement faire un petit rappel mathématique, pour une raison très simple du reste c’est que quand j’étais vraiment tout jeune, c’était l’une des choses qu’on m’avait apprises qui m’avait causé un étonnement assez grand, de la même manière que m’avait aussi causé un grand étonnement l’énonciation du principe d’indétermination d’Heisenberg, c’était en Math. Sup. ; vous savez qu’il énonce que le sujet de l’expérimentation a lui-même une influence sur l’expérimentation qu’il mène, c’est-à-dire donc qu’il n’y a pas d’objectivité qui soit totale.
Evidemment, pour le scientifique que j’étais alors, ç’avait été un choc, une bien étrange révélation. Vous allez en voir le lien, avec le second point des formulations lacaniennes dans les psychoses: Quelle est la place du psychanalyste dans le traitement d’une psychose.
Donc ce petit rappel mathématique, c’est celui qui est à droite sur le tableau, ; il est simplissisme et vous le connaissez sûrement tous parce que cela s’apprenait en classe de troisième, c’est celui de l’opération que l’on appelle inversion – c’est le seul schéma du reste que je fais ce soir. L’inversion se représente comme la correspondance biunivoque entre un espace fini imaginairement – par exemple la surface d’un cercle – et un espace infini qui est celui du plan qui entoure ce cercle puisque la formule de l’inversion c’est OM*OM’ (M et M’ étant deux points sur la droite qui les joint à O centre du cercle en question) = une constante (peu importe la valeur ; ici, pour faciliter la compréhension j’ai pris le rayon du cercle que j’ai mis au carré et j’ai appelé ça OI2), ce qui nous vous donne donc la correspondance suivante : OM/OI = OI/OM’.
Vous voyez très facilement avec une telle formule que plus M se rapproche du centre, plus M’ s’en éloigne et à la limite quand M aura rejoint le centre du cercle, M’ sera à l’infini sur la droite OMM’.
Ocentre du cercle et origine de la droite
Iintersection du cercle et de la droite
Mpoint sur la droite entre I et O
M’point sur la droite au-delà du cercle et de I , tel que OM/OI = OI/OM’

Cela fait donc correspondre de façon biunivoque un espace fini imaginairement, celui de ce cercle, et un espace infini ; je vous ferais remarquer que cette correspondance peut valoir aussi pour une sphère dans l’espace tridimensionnel, et faire correspondre point par point la totalité de l’espace – infini donc – avec celui de la sphère, qui par essence est fini. Alors il faut tout de suite remarquer que cette contradiction apparente entre la finitude imaginaire du cercle ou de la sphère est levée si on considère l’inversion point par point, j’appellerai cette inversion réelle, car le nombre de points possibles dans un cercle de surface finie est infini lui aussi. Voilà la contradiction levée, mais évidemment a priori ce n’est pas immédiat à comprendre ; et pourtant c’est absolument essentiel en particulier, me semble-t-il, dans l’appréhension des psychoses et vous en voyez une illustration dans le schéma I de la Question préliminaire.
Ce phénomène de l’inversion se rapproche de quelque chose que j’évoquerai un petit plus avant, si nous avons le temps ; il est homologue à ce que Lacan appelle l’homogénéité des trois cordes R, S et I, et en même temps leur radicale hétérogénéité, dès lors qu’elles sont nommées. Ceci concerne la question de leur distinction, c’est-à-dire de leur dis-continuité, ou au contraire de leur continuité voire de leur mise en continuité.
Ce point a été abordé ce matin, je crois, dans l’exposé relatif à ce cas d’anorexie ou de boulimie.
Revenons à notre formule initiale, celle qui concerne la place du psychanalyste. On y trouve cette constante : c’est que dès qu’un sujet psychotique commence à parler à un psychanalyste, des effets en résultent, et si nous souhaitons être rigoureux – Lacan qualifiait la psychose d’essai de rigueur, et je ne vois pas pourquoi nous ne serions pas rigoureux nous aussi dans son appréhension, il importe que nous puissions repérer ces effets, en rendre compte et déterminer structurellement, c’est-à-dire dans les modes de nouages, de désarticulations, de dénouages, de continuités, de décontinuités, coupures et recompositions en jeu dans les registres R, S et I, qu’ils soient déjà identifiés ou non, à quelles modifications ces effets correspondent.
Comme Lacan nous l’a appris – reprenant en cela la clinique classique de la fin du dix-neuvième siècle, reprenant Schreber lui-même dans ses relations à Flechsig entre autres, dès qu’il y a mise en jeu du transfert avec un psychotique, le clinicien qui est à la tâche fait partie du tableau clinique. Je vous parlais tout à l’heure du principe d’indétermination d’Heisenberg, il y a quelque chose là qui n’est pas sans lien – et je rappelle ici ce qu’évoquait avec une très grande précision clinique Marcel Czermak dans un article remarquable d’il y a une quinzaine d’années, passé pourtant bien inaperçu et appelé : Les psychotiques résistent mal au transfert.
S’il se trouve en effet que les psychotiques résistent mal au transfert, ce qui est d’emblée l’écueil auquel le praticien aura à faire face, ce qu’il ne devra pas perdre de vue sous peine de rentrer immédiatement et irrémédiablement dans la catégorie des persécuteurs, c’est bien parce que leur propre mise en place structurale, celle des psychotiques – celle de l’articulation ou désarticulation singulière qui sera la leur des trois registres que nous connaissons – a tendance à inclure d’emblée, je dirais même à happer, et je reviendrai plus avant sur ce terme et son rapport à l’identification primordiale de Freud, identification qu’il appelle curieusement de l’amour, la Vateridentifiezierung , à happer ce sujet qui s’offre, si l’on peut dire, à lui. Dans quel registre pour son propre compte est-ce que ce sujet psychanalyste s’offre-t-il à lui, au fou ? Est-ce au titre d’un Réel – Ce qui est forclos du Symbolique fait retour dans le Réel ? Est-ce au titre du Symbolique, d’un mystérieux, bizarre, Nom du père salvateur qui se présenterait à portée de main ? Est-ce au titre de l’Imaginaire de sa personne ? Où et comment vient-il l’accrocher, l’articuler ou l’inclure pour son propre usage d’une subjectivité inachevée et donc défaillante, dont son délire, dont ses symptômes tentent de faire la réparation – Freud l’a dit dès le début, Lacan l’a rappelé avec Joyce qui était comme il le disait chargé de père ? Autant de questions que nous ne pouvons laisser en jachère, d’autant qu’il me semble que maintenant, nous avons les outils propres, si ce n’est à nous permettre de trouver, au moins à réduire les mailles du filet, à préciser les mouvements à l’oeuvre, et ce, au cas par cas, car il ne saurait y avoir là de règle générale, comme il n’y a pas de structure générale du parlêtre, mais autant de structures qui font et fondent la singularité de chacun. Même si la structure générale, elle, est pour ce qui est tout au moins du névrosé réglée sur le noeud borroméen, qu’il soit à trois ou à quatre, cette question pouvant donner lieu d’ailleurs à de nombreux débats. C’est en cela que le nouage propre à chacun de nous est comme son ADN, unique, et ce même plus encore que l’ADN : écoutez une paire de jumeaux homozygotes sur un divan et vous en aurez quelque idée.
Pour reprendre la question cliniquement, je dirais ceci : qu’y a-t-il de commun pour ce qui concerne Réel, Imaginaire et Symbolique entre :
– les phénomènes hallucinatoires qui affectent un sujet dans une psychose hallucinatoire chronique ;
– l’impénétrabilité du discours d’un schizophrène dans lequel nul sens ne se fait entendre, et qui laisse l’interlocuteur dans l’énigme : qu’a-t-il voulu dire, ou même qu’a-t-il dit ?
– les altérations du langage, chiasmes, néologismes, et autres torsions de lalangue ;
– la déspécification des orifices pulsionnels telle qu’on peut l’observer dans toute sa majesté chez tel mélancolique Cotardien, mais plus modestement, chez tout psychotique ; je rappelle Lacan: pour ce qui est que des psychoses, c’est le corps propre qui a toute l’importance ;
– on peut en rapprocher la féminisation, ou plutôt la transsexualisation à l’oeuvre, qui se repère même sur un mode transitoire, – et c’est d’ailleurs les conditions de son apparition et de sa disparition qui sont les plus éclairantes dans toute psychose – et je renvoie à ce sujet au travail de Stéphane Thibierge sur la similitude entre transsexualisme et syndrome de Cotard ;
– ou encore qu’y a-t-il de commun avec l’existence d’un délire parfaitement séparé de l’appréhension de la réalité matérielle, chez un paraphrène confabulant, qui paraît vivre à la fois dans deux mondes totalement schizés ?
Pour aller plus avant, ce qui me paraît actuellement le plus fécond, c’est de repérer, voire d’anticiper à quelle modification structurale répond l’apparition ou la disparition de tel symptôme.
Je vais prendre un premier exemple clinique : il s’agit donc d’une patiente venue inauguralement me voir après une intervention de chirurgie esthétique sur la zone péri-orbitaire, porteuse de lunettes noires etc… avec ce propos : quand j’allais déjeuner dans la salle des profs, on m’a laissé entendre dire : quand on va pas bien, on enlève ce qu’on peut. Vous remarquerez le chiasme dans le discours dont il y a aussi à repérer qu’il réfère directement au sexe – c’était à une époque ou étaient placardées sur les vitrines du pays la photo d’une jeune femme, seins nus, en slip, avec la légende suivante : la semaine prochaine, j’enlève le bas.
Je poserai à propos de ce cas cette question :
– Où, dans quel lieu s’est effectué ici le retour dans le Réel de ce qui est forclos du Symbolique ? Est-ce seulement dans l’Imaginaire, dans le corps, avec cette certitude cénesthésique que l’intervention a été ratée, et son impossibilité à ne pas se reconnaître dans le miroir comme défigurée ?
– Est-ce dans le registre Symbolique, dans cette désarticulation du langage dont témoigne le chiasme on m’a laissé entendre dire, conjugaison folle deux personnes entre le je me suis laissé dire et on m’a laissé entendre. Indistinction entre sujet et autre, qui se traduit dans le symbolique : son message lui fait retour, non pas sous sa forme inversée, mais sous sa forme initiale.
– Ou est-ce comme on dit, me semble-t-il trop rapidement, dans le Réel lui-même, mais il faut remarquer qu’il n’y a chez cette personne nulle confusion entre dedans et dehors, qu’il n’a pas de phénomènes hallucinatoires affirmés comme extranéiques qu’il n’y a pas d’altération de la temporalité.
Comment donc spécifier ce Réel ? Est-ce un Réel déjà noué ? est-ce un Réel qui se ballade tout seul pour son propre compte ? a t-il déjà été troué par le Symbolique pour permettre un nouage ? ou est-ce même une catégorie, plutôt une corde, déspécifiée c’est-à-dire sans nom ?
L’évolution du cas est exemplaire : je suis amené à lui prescrire – je ne vais pas entrer dans les détails – du Tercian. Elle n’accepte d’en prendre qu’une seule fois, un soir, un demi-comprimé. Néanmoins, très rapidement – et avec un certain soulagement de ma part car le cas était à l’époque fort lourd, avec refus de quoi que ce soit d’autre que de venir me parler – nous assistons à une évolution remarquable : disparition des phénomènes élémentaires, disparition de quelque trouble du langage que ce soit – c’était au reste un professeur de lettres -, reprise du travail dans des conditions satisfaisantes, rétablissement de relations sociales jusqu’alors gravement perturbées. Et en même temps, cette ingestion du demi-comprimé de médicament a sur ses propos des effets exceptionnels : elle est transformée, elle plane au septième ciel, elle considère même qu’elle a de la peine à retomber sur ses pieds, elle est plutôt, me dit-elle, en surrégime. En même temps, ce versant si l’on peut dire idyllique de l’incorporation transférentielle en a un autre, concordant et simultané, comme on l’observe du reste souvent dans les intrications entre manie et mélancolie – bien qu’il ne s’agisse nullement d’une maniaco-dépressive – : il lui arrive aussi de me reprocher de m’être livré à Dieu sait quelles expérimentations sur elle, d’y avoir vraiment trouvé mon compte en la laissant se débrouiller seule, au fond de la laisser tomber ; et les deux discours, les deux types de propos peuvent s’intriquer au cours d’une séance à plusieurs reprises, et sans que, du reste, il y ait véritablement d’animosité dans le second type de discours. Vous voyez néanmoins comment le versant persécutif n’est pas loin, mais il n’est jamais franchi, ça évidemment c’est essentiel.
Si les symptômes initiaux ont disparu, si sa vie sociale a retrouvé un cours, certes psychotique, mais pacifié, par contre s’est mis en place ce mécanisme, que je considère comme d’incorporation, qui se traduit de diverses manières : coups de téléphone simplement pour entendre le son de ma voix sans rien me dire de particulier ni rien me demander, y compris lorsqu’elle ne peut plus venir me parler, ayant été nommée outremer, affirmations répétées de son amour pour moi – vous êtes le seul homme que j’ai jamais aimé – cadeaux répétés, toujours modestes ; autant de monstrations diverses que je fais effectivement partie de son existence, et elle appelle d’ailleurs le peu de Tercian qu’elle a pris – une seule fois je le répète – le médicament miracle, et elle me qualifie ainsi de temps en temps : vous êtes capable de faire des miracles, et cetera et cetera…
Ce qui m’amène dans ce cas que je trouve de plus exemplaire en ce que cette jeune femme schizophrène n’a jamais eu recours à une hospitalisation, ni même à un autre traitement pharmacologique que le demi-comprimé. Ce qui m’amène à reconnaître que l’effectuation transférentielle a eu lieu sur ce mode très particulier décrit par Freud comme identification première : Vateridentifiezierung, c’est à dire comme incorporation.
Cette identification première reste encore pour nous mystérieuse, malgré les divers travaux auxquels elle a donné lieu – je pense en tout premier à celui de Lacan dans L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre où il nous dit retrouver dans les trois retournements possibles des cordes qui sont devenues des tores du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire les trois identifications freudiennes.
Mais il faut dire qu’à partir de là, Lacan considère non plus les registres comme des cordes, mais donc comme des tores, chacun susceptible de se retourner pour peu que soit fait un trou à sa surface, de sorte que l’intérieur puisse se retrouver à l’extérieur et vice-versa. Par ailleurs, il faut remarquer qu’il cesse quasiment, à partir de ce séminaire, de mentionner ses opérateurs habituels que sont l’objet a, les jouissances, le nom-du-père, etc.
Je ne m’engagerai pas plus avant aujourd’hui sur ce terrain qui reste largement à défricher, mais il me semble que dans le cas que je viens d’évoquer, un élément de mon nom, plutôt de mon prénom, identique à celui de l’unique frère qu’elle a eu dans une fratrie de onze filles -donc onze filles plus un garçon, l’unique mâle surgi dans la descendance paternelle, qui plus est jumeau d’une soeur homozygote – est susceptible d’avoir joué un rôle adjuteur, avec une certaine complaisance pour reprendre un terme freudien. Place donc, que mon prénom, au titre de sa lettre – qu’il en comporte cinq importe peu, ce n’est pas au titre d’un signifiant qu’il est venu jouer – est venu occuper en s’incorporant à son Réel.
La question reste néanmoins celle-ci : comment cette incorporation a trouvé place dans la structure ? Aurait-elle d’un coup, en faisant trou dans le Réel permis la nomination des trois registres restés jusqu’alors indistincts ? Mais auquel cas il ne s’agirait pas d’une incorporation Réelle mais d’un trouage Symbolique ; je laisse ça en suspens et je dois dire qu’il m’est arrivé de donner diverses réponses et que pour le moment aucune à mon avis n’est satisfaisante.
Je vais évoquer un autre exemple, frappant mais cette fois pour ce qui concerne la déspécification des orifices pulsionnels : le jour de mon départ d’un service où j’avais exercé comme interne, il y a un bail, alors que je découvrais encore la psychanalyse, enthousiaste à vouloir en éprouver les effets, un patient, maniaco-dépressif mal défini, schizophrène mal étiqueté, sympathique pour moi au demeurant, se retrouve le jour où je suis nommé dans un autre service – pour donc ne plus le revoir – se retrouve donc en réanimation pour des diarrhées profuses d’origine inconnues, non infectieuses, idiopathiques comme disent les médecins quand ils ne savent pas. Il se vide à proprement parler, déshydratation aiguë, inefficacité de toute réhydratation, de toute thérapeutique, et meurt quarante huit heures plus tard ; il avait à peine une soixantaine d’années, en excellente santé physique.
Ce n’est que quelques année après que j’ai réalisé en quoi ma place de psychiatre à l’époque auprès de ce malade, ayant sans doute méconnu les conseils de Marcel Czermak – Les psychotiques résistent mal au transfert – avait été celle d’un bouchon, bouchon réel qui lui avait permis un temps de re-spécifier ses orifices corporels c’est-à-dire de re-spécifier en tout cas son registre Imaginaire, c’était un maniaco-dépressif tirant sur le versant du Cotard, et comment il a entendu mon départ, réel aussi, comme la défaillance de ce qui venait pour lui, comme Lacan l’évoquait dans L’étourdit : un schizophrène, c’est quelqu’un qui n’a pas de discours pour lier ses organes aux fonctions ; la défaillance de ce qui venait pour lui permettre de spécifier ses fonctions, voilà quel avait été le résultat – bien inconscient – de mon intervention.
Mais ici, le discours, le mien, n’en était pas un, c’était lalangue, lalangue du psychanalyste, qui venait faire non pas bouchon, mais lien, et permettre à cet homme de fonctionner au moins biologiquement. Une fois cette lalangue disparue, plus de bords, plus d’orifices pulsionnels spécifiés, plus rien pour lier ses organes aux fonctions ; tel le Cotard, il déspécifiait ses orifices, et qui plus est, non pas en disant seulement je suis mort, je n’existe pas etc., mais en passant à l’acte, en le mettant en jeu dans le Réel. Là encore, une homophonie, et je n’y ai pensé que fort longtemps après, une homophonie très étroite existait entre mon prénom et son nom, et je pense maintenant que ce jeu de la lettre dans le Réel, de nouveau, n’a pas été pour rien dans l’affaire.
Vous avez pu entendre comment dans ce travail psychanalytique avec des sujets psychotiques je m’inscris tout à fait en faux contre une formulation été établie à l’époque par Henri Ey, et qui revient à la mode chez nos collègues et dans les publications, de même du reste que contre celle que celle édictée par Paul-Claude Racamier. La première: Avec le psychotique il n’y a qu’une chose à faire pour le praticien : se laisser guider par son propre contre-transfert ; et Racamier pour sa part tenait ce discours : Le psychanalyste doit se faire l’ambassadeur de la réalité. Drôle d’ambassadeur et drôle de réalité quand précisément ce qui permet la mise en place de la réalité est défaillant.
Ce serait abdiquer devant la psychose et sa clinique que de se laisser conduire, comme de tels propos y invitent, par une réduction de la clinique aux bons sentiments.
Reprenons donc les éléments des formules lacaniennes que je voulais tenter d’éclairer ce soir et j’en aurai bientôt fini.
– Le noeud borroméen est pour Lacan l’invention d’une écriture d’un rapport ternaire entre trois registres dans la configuration minimale, celle dont se tisse la structure de tout sujet, Réel, Symbolique et Imaginaire.
– Il se trouve que les psychotiques échappent à cette écriture. Dans la mesure où leur fonctionnement comme être vivants et être parlants subsiste néanmoins, il doit et il ne peut pas ne pas exister un mode d’articulation ou de mise en continuité qui sauf exceptions bien connues cliniquement – je parle des psychotiques totalement déstructurés, des schizophrènes totalement déstructurés – ne les exclut pas dans tous les domaines de la communauté des parlêtres.
– À la suite de Freud avec Schreber dont je reprends Le délire comme tentative de guérison, et de Joyce tout particulièrement, Lacan a proposé et a découvert une ou des suppléances nodales qui ont permis au fonctionnement du parlêtre, voire à son nouage social, de subsister. Il est cependant attesté par la clinique que la déspécification des trois registres, voire des orifices pulsionnels chez les sujets psychotiques rendent compte d’anomalies sévères à l’oeuvre dans leur fonctionnement. Le repérage de ces déspécifications, du lieu sur lequel elles exercent, est corrélatif du repérage des symptômes, de leur prévalence dans tel ou tel lieu. Ce qui peut permettre, le cas échéant, de reconnaître la disparition de tel ou tel registre en tant que tel, la mise en continuité de deux registres, RS, SI, IR, par exemple, voire la mise en continuité des trois, comme Lacan l’a proposé pour la paranoïa. Je pose alors cette question : quelle est la différence entre la mise en continuité et la disparition complète de toute différence, c’est-à-dire le retour à une absence de nomination des trois registres ?
– Le repérage de la place du psychanalyste est tout aussi essentiel, et n’est pas livré à sa seule manière d’exercer son art, d’orienter et de conduire le traitement psychanalytique. Ici, les places sont inversées : le savoir, le sujet supposé au savoir, c’est le fou, et celui-ci ne met jamais le psychanalyste en position de sujet supposé savoir – à moins qu’il ne l’ait placé en position imaginaire, c’est-à-dire de persécuteur, ce qui interdit à l’évidence toute poursuite du traitement.
– Enfin, c’est par l’appréhension des glissements symptomatiques – disparition de tel symptôme, apparition de tel autre – qu’il est permis au psychanalyste de suivre, au sens réel du terme, les modifications structurales dans les coupures, retournements, voire et sans doute sutures, qui ont pu être à l’oeuvre.
En dehors du cas Aimée, Lacan n’a pas souhaité nous éclairer par écrit sur sa propre pratique dans le traitement des psychoses. Les présentations de malades ont pourtant été des lieux précieux du ou des repérages cliniques en question. De même arrive-t-il encore que la rencontre avec tel ou tel sujet psychotique qui a passé un temps d’analyse avec Lacan, nous éclaire sur le mode dont il opérait.
Le cas Joyce a été un exemple de mise en oeuvre d’une suppléance. Remarquons que son efficace – Lacan le fait remarquer – n’a valu que parce son auteur a pu et voulu, ladite suppléance, la mettre sur le marché, au sens propre du terme : pour trois siècles, disait-il.
Ceci non pas par un transfert singulier – encore qu’on puisse se demander si Freud n’en était pas le destinataire – mais par la mise en circulation de ce travail d’artiste, l’oeuvre d’art d’une écriture.
Il en existe d’autres – je pense bien sûr à Jean-Jacques Rousseau, à Raymond Roussel, à certains mathématiciens dont l’existence ne s’est pas terminée tragiquement, je pense à John Forbes Nash qui après des débuts fort brillants a mené son existence de schizophrène sans rien produire pendant une quarantaine d’années, néanmoins toléré au MIT où il continuait à être professeur, à arpenter de sa grande silhouette en marmonnant Dieu sait quelles formules les couloirs de l’Université, pour réussir à articuler autrement – après un temps si long – sa psychose, et se retrouver prix Nobel vers la soixantaine – je ne crois pas qu’il y ait d’ouvrage clinique consacré à Nash, ce qui est bien regrettable.
Le vrai homme libre, disait Lacan, c’est le fou. Notre appréciation rigoureuse de sa clinique, avec les outils que nous a légués notre Maître, peut sans doute nous permettre, non pas de le comprendre – surtout pas de le comprendre – mais de le suivre, au sens propre du terme : secrétaire de l’aliéné donnant du coup une orientation à son errance.
Alain CardonUn petit mot, le mot du psychiatre à l’égard d’Henry Frignet puisque effectivement il a fait référence aux grands classiques de la psychiatrie, et dans cette période – tout ça c’est mon dada – de désertification, d’américanisation de la clinique, je crois qu’il est tout à fait important de voir comment on peut là reprendre, visiter peut-être, faire tourner un certains nombres de choses enfin ce qu’évoquait d’ailleurs Stéphane Thibierge ; c’est-à-dire quelques perles de cette clinique classique qu’il est quand même important de reprendre et de revoir.
Effectivement une de mes interrogations c’était : qu’est-ce que la psychanalyse permet de reprendre ? est-ce que cela vient valider certains aspects de la clinique classique et à quel point ? en pensant par exemple à une interrogation comme celle de Perrier par rapport à l’érotomanie. Est-ce que l’analyse valide toujours la différenciation entre délire en réseau et délire en secteur, est-ce que cela fonctionne de cette manière là ?
L’autre aspect, Frignet nous dit : les psychotiques résistent à l’écriture de RSI ; je me disais : quand on entend certains patients psychotiques on résiste aussi à ce que ils nous disent, c’est-à-dire que le néologisme non écrit au moment où on l’entend, on est bien sûr que l’on va s’en souvenir, mais quelques instants après il est parti.
Je suis venu là avec une des dernières leçons cliniques puisque c’est un entretien que j’ai mené il y a un mois où à aucun moment, et je pense que dans les gens qui étaient présents aucun n’entendu quelque chose qui à l’écriture paraît si évident que ça : je le perçois, je le perçois, je le perçois, quelques lignes plus loin je l’ai remarqué, je l’ai remarqué, ça je l’ai remarqué et on pourrait à longueur de pages… et : on m’a demandé, on m’a demandé, on m’a demandé, qui ne s’entendait pas mais qui effectivement se lit de façon tout à fait, tout à fait évidente. Est ce que Henry Frignet a quelques idées par rapport à ça ? et puis bien évidemment par rapport à ma question initiale et à la clinique classique, est-ce qu’il considère, puisqu’il faisait, me semble-t-il, allusion à la différenciation entre des psychoses schizophréniques et d’autres psychoses, est-ce qu’il pense que ces psychoses schizophréniques très déconstruites ne peuvent pas avoir accès à cette forme de reconstruction qui passerait par une suppléance, par le biais d’une activité créatrice ?
Henry FrignetPour ce qui concerne votre première question, Lacan avait l’habitude de dire et considérait, que par rapport au fou, pour lui, psychiatrie et psychanalyse c’était la même chose ; c’est-à-dire qu’il ne faisait pas de différence, bien entendu laissons de côté la question du traitement médicamenteux, etc. ; il se considérait comme psychiatre. Et, il est clair que l’évolution actuelle effectivement dans laquelle la psychiatrie, toute la psychiatrie classique, qui a été bâtie à l’époque où la psychanalyse n’existait pas encore et ensuite à l’époque où elle existait déjà, qui a été bâtie avec une très grande finesse clinique, finesse clinique qui si on la relit, si on relit les observations de cette époque permet tout à fait de retrouver ce dont je parlais dans ces modifications symptomatiques, ces variations : le renvoi de tel ou tel symptôme a tel ou tel registre plutôt qu’à tel ou tel autre, tout cela est absolument essentiel. Malheureusement, il y avait, il y a quelques semaines, à Paris, une journée consacrée à la question des neurosciences par rapport à la psychanalyse, où Marcel Czermak a fait une intervention tout à fait précise et intéressante pour rappeler ces points : c’est-à-dire qu’à partir des années 60 quelque chose comme ça, c’est pour ça que j’ai cité aussi l’intervention de Lacan du 10/11/67 où il était allé engueuler les jeunes internes : qu’est-ce vous croyez, vous croyez que parce que vous vous allongez sur un divan vous voulez comprendre les fous, mais vous vous foutez le doigt dans l’oeil, il ne s’agit pas de les comprendre, il s’agit de les entendre ; et pour les entendre la première chose à faire c’est que vous soyez rodés un peu aux types de discours qu’ils véhiculent, et le type de discours qu’ils véhiculent vous le retrouvez pas dans le DSM IV, vous le retrouvez en lisant Esquirol, Sérieux et Capgras, Leuret, Falret, etc. tous les grands classiques qui ont construit la psychiatrie, la clinique psychiatrique, qui est, il faut le dire, actuellement totalement tombée en désuétude. C’est le cas à Paris dans le peu de services que je peux connaître, où je peux mettre les pieds – d’ailleurs non pas au titre de quelqu’un qui vient pour son activité de psychanalyste, non ! j’y vais faire des expertises. La première question qui est posée et que je vois sur les certificats, c’est non pas du tout pour émettre, pour poser et argumenter un diagnostic – alors là c’est vraiment dans ces services l’archéologie de la psychiatrie, le musée, -, mais la première question qui est posée, c’est : quand est-ce qu’on va pouvoir le faire sortir ? sauf s’il est en H.O. ou en H.D.T. parce que auquel cas il y a quand même l’administration qui vient mettre un peu le holà.
Donc à l’évidence, il n’y aucune, absolument aucune contradiction, bien au contraire, entre les concepts que la psychiatrie classique a pu nous apprendre si nous avons voulu nous y frotter et l’exercice psychanalytique, ce que j’appelle le traitement psychanalytique des psychotiques. Je me rappelle du reste et je parlais tout à l’heure de la manière dont Stéphane Thibierge avait démontré dans sa thèse l’homologie entre le syndrome de Cotard et le transsexualisme. Il se trouve que j’ai retrouvé six mois après, à l’occasion de je ne sais plus quel travail, une observation de Leuret datant de 1842 ou quelque chose comme ça dans laquelle il présentait deux cas d’aliénés, comme on disait alors, internés et qui était tous les deux des cas, à la fois de psychose, l’une était maniaco-dépressive, je crois, et l’autre était paranoïaque, et qui étaient en même temps transsexualisés, qui avaient mis en place un délire transsexualiste.
Ça c’est pour répondre à votre première question.
Alors pour la seconde, si vous avez entendu dans mon propos que les psychotiques résistent à l’écriture R, S, I, c’est que je me suis mal exprimé. Forcément, c’est pas qu’ils y résistent, mais qu’ils n’ont pas à leur disposition le matériel. Alors l’observation que vous avez amenée là, bon je pense qu’il faudrait la lire entièrement mais elle est très intéressante et elle serait à commenter par l’autre Henri : Henri Cesbron-Lavau, qui l’a évoqué ce matin, puisque de nouveau là il y a répétition trois fois du même propos ; bien sûr cela fait partie dans le cas que vous évoquiez, de ce qu’on appelle classiquement les troubles du discours…
Alors vous mentionnez à l’instant le fait que tel néologisme, bon, à moins qu’on le note vraiment immédiatement, hop ! cinq minutes après on l’a oublié. Ça, ça n’est pas étonnant, c’est-à-dire que nous, névrosés, c’est nous qui résistons là à cette espèce de langue nouvelle ou de langue totalement articulée selon des règles qui nous échappent et du coup nous le refoulons ! La capacité que nous avons à occulter un certain nombre de choses, elle est du reste essentielle au fonctionnement du névrosé. Le névrosé fonctionne en occultant un bon nombre de choses ; eux, les psychotiques, comme disait Freud, ils mettent leur inconscient sur la table ; ça c’est fort difficilement supportable et c’est qui fait, par exemple, qu’un des thèmes de la conférence dont je parlais de Lacan en 67, donc cela fait près d’une quarantaine année, il mettait l’accent sur ceci, c’est que le premier contact avec le psychotique, ça angoisse le psychiatre. Il éprouve de l’angoisse et l’angoisse légitime puisqu’il ne se retrouve pas dans son petit univers balisé, habituel, dans les lieux où il se repère communément qui sont les lieux que l’écriture trinitaire RSI, lui permet, s’il est pas trop fou lui-même. S’il est un peu sorti, comme ça arrive de temps en temps, bon il a plus de facilités, il est moins angoissé.
Quant à la troisième question que vous posiez (…) je dirais : ça dépend des cas. Moi je me rappelle quand j’ai commencé mon internat, c’était à Maison Blanche, c’était encore l’époque où il y avait des patients qui étaient là depuis plus de quarante ans. Un patient qui est là depuis quarante ans, qui est catatonique, mutique ou bien quand il se met à bouger qui va découper à poil, d’ailleurs par -5° dans la neige, dans les allées de Maison Blanche, qui va découper le Réel, essayer de faire des coupures en faisant des mouvements des bras, cela ne paraît pas immédiatement accessible. Je me souviens par contre d’autres cas de schizophrénie qui entraînent des symptômes de sidération absolument majeurs. Je me rappelle entres autres du cas d’une jeune femme qui a été ramassée sur le bord d’une station service, totalement mutique et totalement amnésique qui a été amené dans le service comme un paquet et puis qu’on a déposé là. Il se trouve que j’ai commencé avec beaucoup de bonne volonté à avoir des, on ne peut pas dire des entretiens avec elles parce qu’on se retrouvait et puis c’est moi qui parlait, éventuellement je faisais des petits dessins et je lui demandais de faire quelques dessins aussi, ça a donné un certains nombres de résultats. Et au bout de quelques mois, après divers passages, divers stades de ré-accession, on peut dire une ré-accession à l’écriture, elle s’est mise à l’écrire et puis après -c’est toujours après, la lettre passe toujours, me semble-t-il, en premier, c’est pour ça que faire écrire les sujets psychotiques ça me paraît en général toujours une bonne chose -elle s’est remise à parler puis à dire son nom et puis du coup ayant dit son nom on a appris qu’elle avait fugué d’un hôpital psychiatrique de l’autre côté de Paris. Le chef de service voulant diminuer le taux, comment on appelle ça, TMS – taux moyen de séjour -, évidemment a appelé le service en question, et la veille du jour où il devaient venir la chercher, elle s’est barrée et on ne l’a plus revue.
Je me souviens de ce cas parce qu’on en avait parlé et Charles Melman m’avait donné un certain nombre d’indications sur la manière d’entendre les dessins, les petites croix qu’elle avait pu faire sur les papiers que je lui proposais. Bon, c’est des cas d’espèce.