Pour ce qu’il en est du fond de cet essai remarquable de Gaston Kelman sur le racisme ordinaire en démontant de la façon la plus subtile qui soit les signifiants à l’oeuvre dans les discours racistes ordinaires et ceux qui s’affichent comme ne l’étant pas et qui n’en le sont pas moins sinon plus, nous renvoyons le lecteur au plaisir de le découvrir ligne par ligne pour son style original et incisif.
Ce qui est à saisir de façon moins immédiate et qui néanmoins, du moins à mon sens, rend encore plus lumineuse l’intelligence de l’auteur est la façon particulièrement vigoureuse qu’il a de développer, sans jamais y faire explicitement référence, une des lois du langage qui nous gouverne, nous régit de façon inconsciente qui est celle que toute expression verbale est rigoureusement synchrone à l’environnement langagier dans lequel elle s’inscrit. Notre mental est forgé dans le discours ambiant, à ne pas confondre, bien entendu, avec la pensée unique.
De Saussure parlait des deux axes du langage, de la diachronie et de la synchronie, il soutenait qu’une langue ne pouvait s’étudier dans son fonctionnement que dans la synchronie, l’axe diachronique ne se justifiant que dans l’étude d’une évolution, évolution toutefois problématique car si une langue vit et évolue on ne peut parler ni d’origine ni de vie ni de mort d’une langue, elle est à la fois toujours différente et toujours la même, c’est ce que signifie la synchronie. La diachronie elle, renvoie à un moyen commode d’étude mais ne peut en aucune façon rendre compte de la dynamique d’une langue ; nous ajouterons pour notre part que les relations entre les signifiants qui n’ont de sens que dans la coupure, ce qui est l’hypothèse du sujet, réfutent qu’il puisse exister un signifiant originaire dont tous les autres découlerait alors que c’est justement la logique d’un refoulement originaire qui permet le défilé des signifiants.
La linéarité du signifiant ne permet un sens qu’après coup, cet après coup porteur d’équivoque est ce qui impose que la synchronie puisse rendre compte de la valeur d’un dire, en effet ce qui se répète n’est jamais identique à lui-même, exception faite parfois dans la psychose, nous avons tous cette expérience des psychotiques qui dans le temps disent exactement la même chose comme en témoignent ces vieux dossiers aux observations régulièrement mentionnées et datées.
Nous observons, par contre dans nos cures que la répétition des dires est d’un autre ressort, elle s’épuise de significations en significations au fur et à mesure que s’épuise la jouissance qui y est attachée, elle s’efface ainsi. L’après-coup ne se réfère alors plus à un point fixe de stase qui est diachronique mais à une signification prise dans la synchronie des remaniements subjectifs opérés et de l’environnement signifiant dans lequel incessamment nous sommes toujours contraints de nous adapter soit d’ailleurs pour s’y opposer ou pour y adhérer, en tout cas pour le prendre en compte, s’y refuser signifiant alors s’en exclure.
Ce que dénonce vigoureusement Gaston Kelman est la remise en question permanente de l’appartenance à un milieu bien définie par sa langue, son système linguistique, par sa législation et ses règles de vie d’un sujet déterminé par le dit environnement, par des bien pensants, ceux-là pour qui il est primordial que celui qui présente un élément qui le renvoie à un ailleurs serait signifié par cet ailleurs. Celui-là, de ce fait,n’aurait jamais la possibilité de faire valoir son discours comme synchrone à celui émis par quiconque répondant à une norme mâle blanche dont toutes les caractéristiques sont bien "d’ici". Son discours sans cesse rabattu à un point d’origine qui le signifierait comme tel n’éveille alors que l’imaginaire du bien pensant qui s’efforce de le respecter au grand dam de celui, mal blanchi, qui du même coup est plombé dans une exclusion pleine de mansuétude.
Or que nous apprend l’analyse ? Que le symbolique qui s’impose dans le défilé du signifiant, traçant les contours d’un imaginaire pris dans le réel est un pur effet de l’axe synchronique de la langue, toute lecture et appréciation de ce qui se transmet de la diachronie est soumis à l’axe synchronique et n’a de sens qu’ici et maintenant. La synchronie c’est à la fois ce qui se crée en permanence et qui du même mouvement se perd à jamais.
Les connexions signifiantes qui ont constitué l’ancêtre venu d’ailleurs du noir installé en France ou dans point autre que le lieu des ascendants, noir désigné ici de façon emblématique, sont perdues pour ce noir au profit de celles qui le constituent dans l’univers langagier et des lois dans lesquels il baigne désormais. Le ramener à celles d’une origine où il a de fait le plus grand mal à se reconnaître est doublement le ghettoïser, d’une part en lui attribuant un comportement, une mentalité se référant à un imaginaire mythique et d’autre part lui refuser ce qui est à la fois légitime et humiliant pour lui de réclamer l’acceptation du fait qu’il est du même bord que celui qui le renvoie sans cesse à "ses origines".
Signifier quelqu’un de son "origine" est le présentifier de "la chose", le plonger dans l’abjet de l’exclusion.