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Association lacanienne internationale

 

Le désir à l’œuvre

GOIAN Flavia
Date publication : 22/12/2017

A l’occasion de la Biennale d’art contemporain Art Encounters 2017, qui a eu lieu à Timișoara et Arad dans la période 30 septembre - 5 novembre 2017, notre collègue, Flavia Goian, a été invitée à y apporter un regard de psychanalyste. Voici ci-dessous la version française de son texte paru dans le Catalogue de présentation de la Biennale, précédée d’une brève introduction.

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La Biennale d’art contemporain Art Encounters 2017 fait le pari paradoxal de confronter et de rapprocher l’art et la vie. Et, plus précisément, de mettre en lumière l’art du quotidien, autrement dit d’élever au rang d’art toute une série d’occupations, de gestes et de comportements créés d’après le modèle de ce qui se transmet à travers les générations. Synchronie-diachronie. Le ton est donné par le roman La Vie, mode d’emploi de Georges Perec ; on songe également à La Vie matérielle de Marguerite Duras ou au Système des objets  de Jean Baudrillard.

Dans cette mesure, il s’agit de passer de l’unicité de la position de l’artiste à envisager une modalité de faire de l’art ensemble, de faire œuvre collective et, dans cette perspective, de mettre en valeur la dimension de l’autre.

 

 

Le désir à l’œuvre[1]

Georges Perec et Jacques Lacan  se promènent dans les allées de la Biennale Art Encounters 2017.

[…]

C’est un piège à regards, l’artiste a joué d’un leurre pour captiver et ravir le regard de celui qui s’y prête. Le regard qui enferme le sexe, c’est le premier fruit de l’Arbre de la Connaissance. Et voilà que naît l’Eve au péché originel et qu’à jamais féminin, faute et parole se trouvent liés !

GP : En somme, cher docteur, cherchez la femme ! Il est vrai que l’art classique traque le mystère du sexe féminin, y compris dans le manteau entrouvert de la Vierge. Et Dieu sait que le confessionnal déborde de vierges ! En est-il de même dans l’art contemporain ?

JL : L’art contemporain, sous les espèces de l’abstraction, déconstruit le dispositif du piège à regards, il en dénonce les ficelles. Mais cela n’empêche que la question de l’œil du sexe reste toute entière devant un tableau qui vous regarde. La raison en est que la pulsion scopique se trouve intéressée au premier chef ; vous vous souvenez comment Freud en décline la grammaire : voir – être vu – se faire voir. L’objet est ici moins ce qui se donne à voir que le regard lui-même en tant qu’objet a.

GP : Qu’est-ce que vous entendez par « objet » ?

JL : C’est l’objet cause du désir, ce qui se distingue de l’objet visé par le désir, qui est un fantasme. Celui-ci est moins supporté par une image du tableau que par le trou du point de fuite de la géométrie projective. Irreprésentable, l’objet a est ce qui manque à l’image tant désirée. C’est pour cette raison qu’il manifeste tout à la fois sa présence et son absence derrière le voile. Comme dans les Mystères d’Eleusis et dans le Saint des Saints, le voile est propre à représenter l’irreprésentable.

Votre pratique de l’écriture rencontre l’objet a sous sa forme purifiée, me semble-t-il, précisément comme lettre.

GP : Justement, dans mon roman, La Vie, mode d’emploi, structuré par le modèle du puzzle, la dernière pièce du jeu a raison de l’ensemble, dans la mesure où le joueur se trouve dans l’impossibilité de l’achever. Le personnage principal meurt, une pièce en forme de W à la main, alors que c’est un trou en forme de X qu’il s’agirait de combler. Or, dans le puzzle – métaphore de la vie – quelque chose fait défaut par structure.

JL : Eh bien, votre W, c’est l’objet a, l’objet a en tant qu’il fait trou dans le savoir inconscient. Le psychanalyste l’interprète, ce savoir, littéralement, lisant à travers les équivoques le désir à l’œuvre.

GP : Un système de contraintes formelles organise la matière de mon roman. L’ordre des récits en est rigoureusement déterminé et les histoires des personnages sont autant de romans agencés comme les pièces d’un immense puzzle. Est-ce que ce principe de contraintes a quelques résonances pour un psychanalyste ?

JL : Vous avez l’air d’en savoir quelque chose, je vous remercie de me tendre la perche.

L’inconscient lui-même est un système de contraintes, une loi symbolique qui détermine des possibles autour d’un impossible structurel, qui de ce fait même ne cesse pas de ne pas s’écrire[2].

GP : Ce qui caractérise ce puzzle-métaphore de vie est ceci : chaque accord trouvé par le joueur de puzzle aura été préalablement trouvé par un autre, mais aussi chaque hésitation, chaque tâtonnement – pensé par un autre, le faiseur du puzzle, le Grand Faiseur.

JL : Lorsqu’on parle, on n’est jamais seul, dire ne peut se passer de la référence à Dieu, le Grand Autre, le Grand Faiseur, dont la place capitale ne se discute pas dans ces intérieurs traditionnels, intérieurs justement appelés mélancoliques où le vide est hanté tout autant par l’ubiquité de Dieu que par son absence ; multiplication des lieux et des images, deuil et mélancolie, multiplication des pains.

GP : Ici, ce banquet saisi après les agapes où la présence centrale de la coupe de vin sous le regard d’un Christ en ascension témoigne de ce qu’une Cène vient d’avoir lieu. « Hristos a înviat ! » – « Adevărat a înviat ! ».

JL : Une lumière éclaire les épiphanies du quotidien, les instants de grâce, des gestes et des comportements à valeur symbolique élevés au rang d’art, art du quotidien quand « l’art rend la vie plus intéressante que l’art. »[3]

GP : Pari paradoxal que celui de confronter et de rapprocher l’art et la vie. L’artiste, grand « œuvreur », dans son expression ou par son savoir-faire, peut donner du sens à ce qui paraît n’en pas avoir ou apporter du non-sens, déconstruire le sens commun. En ce sens, l’art donne vie. En imposant des contraintes formelles, l’art ouvre le champ des possibles, articulant variété de formes et permanence de la structure.

JL : Mais quand c’est la vie qui est artiste, c’est de la création continue par l’homme – de la langue, de langages, de rites, de comportements –, qu’il s’agit, d’une « création collective » où chaque petit autre participe du savoir inconscient qui détermine sa place.

(Le regard des deux visiteurs est attiré par des fontaines de mousse.)

GP : La vie jaillit des poubelles, comme chez Beckett…

JL : La civilisation, c’est l’égout, ai-je dit quelque part. Ce qu’on appelle « le progrès de la civilisation » se paie d’une accumulation de déchets. Et le déchet est précieux pour la psychanalyse, scandale ! L’objet a est lui-même paradoxal : à la fois reste obscène qui cause le désir et brillance qui l’habille de son manteau agalmatique[4]. L’art est sublimation, selon Freud, c’est-à-dire transformation de la pulsion sexuelle par substitution d’objet et déviation du but. Il y a toujours de l’enfant barbouilleur chez le peintre.

J’ai donné quant à moi une autre définition à la sublimation : élever l’objet à la dignité de la Chose. La Chose, c’est l’objet primordial interdit, supporté par le Grand Autre maternel, le trou noir mortifère, attirant et dévorant tout à la fois, la jeune fille et la mort. L’objet sublimé cache la Chose, aussi la Beauté est-elle le dernier rempart devant la Mort.

GP : Et qu’est-ce que c’est que le désir, cher docteur, si le désir est le désir de l’autre, selon votre énigmatique formule ? 

JL : Désir de l’autre : génitif subjectif – génitif objectif. Je désire l’autre parce que je l’imagine porteur de l’objet a, alors que c’est l’objet a qui cause mon désir. Je désire le désir de l’autre, mon désir porte donc sur un autre désir, qui lui-même est causé par un autre désir.

[…]

 

[1] Texte de Flavia Goian paru dans le Catalogue de présentation de La Biennale d’art contemporain Art Encounters 2017 Timișoara- Arad, 30 novembre - 5 novembre 2017.

[2] Ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, définition de l’Impossible selon les quatre modalités formalisées par Lacan : le Possible, l’Impossible, le Contingent et le Nécessaire, en référence à la logique modale d’Aristote, qu’il réinterprète en introduisant la fonction de l’écriture.

[3] Credo de Robert Filiou, artiste franco-américain proche du mouvement néo-dadaïste Fluxus.

[4] Du grec ancien ἄγαλμαagalma (« gloire, délice, honneur »), brillance de l’objet du désir évoquée par Alcibiade à propos de Socrate dans Le Banquet de Platon.

Image : ©Mircea Suciu, The confessional (DR)

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