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Association lacanienne internationale

 

Conclusions

Date publication : 23/02/2016
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'hiver 2016

Je dirais que dans l’ensemble, je vous trouve prudes !... Et donc prudents.

Il y a quelques années, Roland Chemama s’en souvient sûrement, j’avais organisé une journée, pas à l’ALI, concernant la technique de Lacan, et en convoquant pour cela des collègues qui avaient été sur son divan, afin qu’ils nous racontent leur expérience de la technique de Lacan, puisque qu’aucun de nous n’est habilité à penser que cette technique s’est révélée dans son étendue à lui seul et qu’il y avait sûrement des variations importantes dans sa façon de faire.

Il s’est produit un phénomène intéressant : personne n’a parlé de sa technique et encore moins de son expérience sur le divan avec Lacan. C’est-à-dire que tout se passe, comme pour les enfants, la porte est fermée. Fermée à ce qui se passe dans ce cabinet et qui concerne évidemment… où Éros est invité… et où finalement on a l’impression que la façon dont nous parlons de la technique ne va pas forcément à ce qui est au cœur du problème.

Le rassemblement d’articles de Freud concernant la technique n’a pas été opéré par Freud lui-même puisque vous savez que c’est Lagache qui les a rassemblés en 1953. Lagache était un personnage qui n’était pas spécialement joyeux et il est bien évident que pour lui, qui était professeur de psycho à l’université de la Sorbonne, il était clair que focaliser l’attention sur la technique, c’est-à-dire comme le terme vient justement d’être rappelé sur le « savoir-faire », était une façon de dire que finalement la théorie, on pouvait la mettre à l’écart, de côté, puisque ce qui comptait en dernier ressort c’était la manière dont on pratiquait la manière, dont on pratiquait. Et pour reprendre ce qui était évoqué tout à l’heure avec Platon, c’est évidemment le « savoir-faire » qui ne sait pas ce qu’il fait : c’est-à-dire la pratique du maçon ou du nautonier, ce sont les exemples donnés. D’ailleurs, celui qui sait construire une maison sans avoir besoin des plans de l’architecte ou celui qui sait construire un navire sans en connaître non plus les plans, il sait faire, mais il ne sait pas ce qu’il fait. Et il est bien évident que dans ce cas de figure, je ne développe pas à partir de là ce qui était la position socratique sur l’importance de la théorie, eu égard justement à celle de l’architecte, par exemple, pour la maison ou pour le bateau, etc. Mais cette opposition entre « savoir-faire » et théorie nous met sur la voie en ce qui nous concerne. Je dois dire que, puisque bien entendu nous ne sommes pas toujours et à tout moment prudes, nous savons que ce « savoir-faire » concerne forcément ce qu’il en est de l’activité sexuelle et qui n’a surtout pas besoin de la théorie pour se pratiquer, et avec, évidemment, ce qui va être une position qui apparait très tôt et avant la religion, c'est-à-dire que la théorie est plutôt inhibitrice à l’endroit de ce « savoir-faire » et que donc, finalement, il vaudrait mieux être innocent, nous servir de ce dont la nature nous a dotés, sans aller finalement chercher la manière dont c’est régi, ce savoir insu de nous-mêmes. Il est certain par exemple qu’à l’École Freudienne cette position était éminemment défendue, enfin je veux dire défendue comme telle, proposée. Et en particulier Françoise Dolto récusait, s’amusait des prétentions des petits garçons à vouloir faire de la théorie, alors que la pratique vraiment… et que chacun de nous finalement est doté de ce savoir qui lui permet de se diriger, de s’orienter. Ça lui a été donné. Il est né avec ça, alors pas besoin d’aller se compliquer la tâche, d’autant que les savoirs – comme je le disais tout à l’heure – ont toujours été inhibiteurs à l’endroit de cette pratique ; la question étant dès lors de savoir si le savoir analytique est lui-même, à l’endroit de cette pratique, inhibiteur ou bien éclairant et débouchant effectivement dès lors sur ce que serait une éthique. Ça c’est clair.

Comme vous l’avez remarqué dans l’étude de ces textes de Freud, on va dire ceci : c’est que Freud s’est fourvoyé. Pourquoi ? Pour deux raisons qui sont absolument claires et dont Lacan a essayé de nous extraire. Premièrement, il estime que c’est évidemment à lui que s’adresse le propos de l’analysant, au Docteur Freud, au docteur donc, et le docteur comme on le sait il a toujours été là, c’est sa fonction depuis toujours, même quand il ne sait rien, qui est de soigner et de guérir. Et on attend de lui la guérison.

Donc, d’une part, le fait qu’il se soit constamment situé dans la ligne de mire de son patient et, ce qui fait que l’on peut s’étonner de la fréquence des réactions paranoïaques à son endroit, même s’il dit que la psychanalyse, que la cure, est une paranoïa contrôlée — « contrôlée », ce n’est pas évident. Si l’on considère l’histoire du mouvement analytique, on a plutôt envie de dire que c’était des paranoïas déchainées… qu’il a été amené à supporter tant et plus.

La seconde façon de faire qu’avait Freud c’était ce qu’il appelait « interprétation », c’était de donner des explications sur des mécanismes de l’inconscient. C'est-à-dire qu’il en était toujours, au point d’élaboration de sa théorie, et, de fournir donc à son analysant les explications sur ce qu’étaient en lui les mouvements, les contradictions, les contrariétés de son psychisme et qui rendaient compte de façon très rationnelle de ce qui lui arrivait.

Il faut là-dessus, je crois, être un peu lucide et ce que je dis n’est aucunement une mise en cause de Freud. Je suis, comme il se doit, un passionné de Freud et je respecte éminemment le fait qu’il se soit confronté à ce terrain et qu’il l’ait déblayé. Mais ceci rend compte du fait que ses analyses, celles dont il a eu le courage admirable de rendre compte sont évidemment toutes des ratages. C’est écrit, chacun peut le vérifier.

Et lui-même en est venu, pour tenter de l’expliquer, à sortir ce qu’il en était de l’instinct de mort. C’est-à-dire que là où l’on pouvait penser que le sujet humain désirait guérir, eh bien en réalité ce qu’il avait découvert, c’est que Thanatos était plus fort que Éros et que ce sujet humain était beaucoup plus attaché à son symptôme et aux inhibitions qu’à la volonté de s’en débarrasser.

Écoutez, il y a quand même quelque chose de tellement amusant, qui est ce qui s’est passé à la fin de cure de « l’Homme aux rats ». C’est extraordinaire, puisqu’à un moment donné, je me permets de le rappeler, j’ai dû déjà l’évoquer, à un moment donné Ernst Lanzer, cet obsessionnel magnifique – un chef-d’œuvre sa névrose ! – lui fait état sur le divan qu’il a faim. Qu’est-ce que vous faites, vous, dans ces cas-là ? [Rires]…

Il a faim. Je ne vais pas entrer dans l’analyse de ce que ça veut dire qu’Ernst Lanzer lui dise qu’il a faim. Mais imaginons que peut-être c’est une façon de lui dire que finalement il y a des besoins du corps. Est-ce que c’est de l’appétit, est-ce que c’est du désir ? Mais enfin, il y a des besoins corporels et qui peuvent se satisfaire immédiatement et directement ! Pourquoi pas ? Imaginons ça.

Il a donc faim, et que fait Freud ? Il va à la cuisine et il revient avec une assiette, de quoi ?

[La salle — … d’harengs !] …Hering. Alors est-ce l’inconscient de Freud qui parle ? Est-ce que symboliquement, là, il lui glisse quelque chose ? [Rires]. En tout cas, le coup d’après, Ernst Lanzer arrive… il a fait un rêve épouvantable, il n’ose pas le dire, c’est affreux, c’est abominable. Il ne se le pardonnera jamais. En effet, il a rêvé que Freud voulait le marier à sa fille Anna, Herr Ring, l’anneau, Freud devenant Monsieur L’Anneau : Herr Ring. Et alors il voyait Anna avec des crottes à la place des yeux !

Avouez que ce n’est pas facile. Lui au moins, « l’Homme aux rats », il n’était pas prude. Il y allait. Alors, les crottes à la place des yeux, évidemment, il connaissait les travaux de Freud sur l’équivalence entre l’argent… puisqu’il y a un problème de dot évidemment, quelle serait la dot ?… si Freud lui refilait sa fille. Et puis il y a des homonymies entre le « Verdrängte » et le « Verdreckt ». Bon. En tout cas, Freud a passé son temps, il faut le dire, puisque « l’Homme aux rats » souffrait d’être toujours maintenu à distance de la Dame adorée, une vraie sainte, puisque vraiment il n’était pas question de la toucher. Il pouvait se satisfaire avec les petites bonnes à la maison dès lors qu’elles se trouvaient à genoux à astiquer le plancher, là, c’était excitant.

Il connaissait la thèse de Freud. C'est-à-dire que pour guérir il fallait bien qu’il se marie. Et Freud, durant cette analyse, injecte sans arrêt de l’Œdipe. De l’Œdipe à haute dose. Il lui explique tous ses maux par le fait que voilà, c’est du côté… bon, je ne développe pas tout ceci.

Pour dire tout simplement, je rappelle cette merveilleuse fin d’analyse, superbe et qui est que le coup d’après, Ernst Lanzer lui amène ce rêve où il a rêvé d’une carte de géographie sur laquelle était inscrite « W Ł K », le « Ł » barré à la polonaise ; des consonnes donc, et ce qui est susceptible de se lire, il imagine… il ne sait si c’est du polonais ou une langue slave, si ça veut dire « vieille », ou « grande » : WieŁka, avec, je dis bien ce « Ł » barré. « — Mais qu’est-ce que ça veut dire WieŁka ? »

Alors, évidemment, Freud, bon interprète, se jette là-dessus, WieŁka, et il y va, c’est un obsessionnel, il va chercher du côté du W.C. Et à mesure que Freud cherche, se tourmente, ce WieŁka qu’est-ce que ça veut dire, « l’Homme aux rats » va de mieux en mieux… ça le réjouit que Freud, là, il n’arrive pas à déchiffrer, il n’arrive pas à y mettre un sens. Et c’est là que, c’est en quelque sorte lui qui introduit le « bien-dire », c’est-à-dire : de ce qui est l’équivoque propre à toute inscription consonantique. C’est ça le « bien-dire ». Il y a de l’équivoque. Il n’y a que du dire. Et y compris bien entendu celui de Freud.

Ce qu’introduit Lacan, et qui est si je puis dire de principe, en tout cas dans sa technique quelle qu’ait été sa diversité, ce qu’il introduit, c’est que d’abord l’adresse ne se fait pas à l’analyste. Elle se fait dans un lieu Autre, que le propos de l’analysant interroge, voilà, un premier temps, absolument essentiel pour le comportement du thérapeute. Elle se fait dans un lieu Autre, et ce qu’il y a à préciser, à l’occasion du transfert, c’est : qui ? est là pour lui inscrit dans ce lieu Autre. Étape majeure et dont il est toujours remarquable de vérifier, à l’occasion par exemple des contrôles, que nous avons manifestement chaque fois tendance à penser que l’adresse se fait directement à la personne de l’analyste et à escamoter le fait que celui-ci n’est là en cause que en tant que représentant, que figuration, que présence, de ce grand Autre.

Et si cela est bien exact, cela entraine des conséquences techniques Qui sont excessivement délicates et livrées effectivement au tact de l’analyste. Je veux dire quoi ?

Je veux dire que l’attitude du patient à l’endroit du grand Autre telle qu’elle s’actualise dans la cure est évidemment différente selon sa névrose. Il peut très bien arriver d’emblée en venant situer que le grand Autre il n’en a rien à faire, que finalement, d’après l’expérience qu’il en a, il n’y a rien à en tirer, qu’on peut parfaitement s’en dispenser. Ce qui fait que dès lors, l’analyste est réduit à l’état d’impuissance.

Comment va-t-il opérer pour tenter de faire valoir que cette adresse se fait initialement à un grand Autre que secondairement il s’agit d’annuler ; parce que s’il intervient pour témoigner là que non, il y a bien là quelqu’un, il se trompe, il croit qu’il n’y a personne, que le grand Autre il peut comme ça l’annuler d’un revers de main. Non, il y a quelqu’un là. À ce moment-là il s’expose au risque, qui n’est jamais négligeable, de faire que le dialogue s’engage avec celui qui enfin sera apparu dans l’Autre au lieu de se dérober constamment, qui va donner à l’analysant – c’est un risque – l’idée que oui effectivement, eh bien le voilà, il se dévoile, il suffit de le provoquer un petit peu, et puis il y va… on lui a marché sur les pieds… et il a dit : « Aïe ! » Hein !?... Et à partir de ce moment-là, bien entendu, le risque d’une évolution de type paranoïaque. Et dont je dis bien : le contrôle évoqué par Freud est éminemment problématique.

Alors, comment procédait Lacan ? Je ne pourrais en parler évidemment qu’à partir… puisque mes copains là-dessus ont préféré maintenir fermée la porte de la chambre où ça s’est passé pour eux, je ne saurai donc que me référer à ce qui a été ma propre expérience, car il avait une technique très particulière avec moi, pour faire valoir cette existence du grand Autre. C’était une espèce de proximité corporelle physique, dans cette espèce de visée à faire entendre que « y avait là quelque chose », quelque chose qui à l’occasion était susceptible de venir haleter à votre oreille : « Euuh-hêêèèèè… ». Ce qui je dois dire n’est pas particulièrement facilitant ! [Rires].

Et ce qui est plus anecdotique, c’est la façon dont il pouvait à la fin de la séance vous peloter longuement la main. Alors bon, vous en faisiez ce que vous vouliez ! Mais c’était quoi cette affaire ? Vous voyez, c’était un procédé que l’on peut légitimement je crois qualifier de technique. Mais de technique qui consistait à vous rendre sensible quelque chose qui n’est pas toujours évité par le silence tenu de l’analyste et qui est que finalement le grand Autre n’est pas un tiers. Y’a rien ! Y’a personne !...

Cela peut venir en conclusion, le fait que le grand Autre n’existe pas comme autre — comme autre. Là où je croyais un semblable, car l’Autre c’est quand même un semblable, même si je ne suis pas toujours capable de dessiner les traits de son visage. Eh bien, en tant que tel, ce grand Autre, il n’a pas de visage. Mais ça, pour y parvenir de façon valable et non plus névrotique, il faut une fin de cure, si tant est qu’elle puisse évidemment se produire.

L’autre façon concernant ses interprétations.

En ce qui me concerne, je ne peux toujours parler que de moi et de mon expérience singulière. J’aurais tellement aimé pouvoir la confronter à celle d’autres… Je n’ai jamais bénéficié de sa part de la moindre interprétation. Ce qui oblige évidemment à se débrouiller soi-même de la façon que l’on peut.

Et à ce propos « de la façon que l’on peut », il y a eu un problème majeur, qui a couru tout au long de son exercice et qu’il n’est pas possible de trancher, et qui était le reproche que lui faisait un certain nombre de ses élèves – et non des moindres – le reproche de les amener à un séminaire vécu comme injonctif, qui d’autre part le situait en position à la fois de maîtrise, d’enseignant et également de chef de bande. Autrement dit, invitant ses élèves à devenir des militants. Militants de quelle cause ? La sienne ? Celle de la psychanalyse ?

En tout cas, il y a eu la justification à ce qui a été une rébellion de la part de ses élèves, de ceux qui étaient tellement assidus à son séminaire, où il y avait, comme à l’église, des places réservées au premier rang, pas de plaques en cuivre, mais enfin elles auraient dû y être apposées. Le fait que donc au lieu justement de l’Autre, l’élève allait rencontrer à la fois cette position de maîtrise, d’enseignant et puis de chef de bande.

L’objection, la même, a évidemment été faite à Freud. Et je raconte volontiers que j’ai recherché à rencontrer des Viennois – il y en avait alors encore – qui, à l’époque, le connurent ou bien purent apprécier les bruits, les rumeurs qui circulaient à son sujet, ce que l’une d’elles avait retenu et qui était une dame âgée tout à fait émérite qui habitait au-dessus de la Schola Cantorum, eh bien c’était que Freud était connu dans Vienne pour être un despote à l’endroit de ses élèves. Mais comment ne l’aurait-il pas été ? Autrement dit, comment dans l’élaboration d’une approche, disons d’une théorie qui, à tout instant se trouvait déviée, pervertie, tordue, faussée, par ce qui étaient les défenses de chacun et qui tournaient, dans l’ensemble, comme des défenses traditionnelles contre la sexualité. Comment ne pas se tenir, à ce qui pouvait sembler, à la spécificité de la démarche analytique et entendre que, même si elle était sortie du cerveau de Freud, ce qui n’est pas vrai parce qu’il était quand même en dialogue permanent avec un certain nombre de gens, maintenait ce qu’il en était de l’essentiel, c'est-à-dire à la fois de la matérialité langagière du processus et le fait que la libido était ce qui donnait sens au processus langagier et en tant qu’elle constituait, semble-t-il, un défaut majeur dans ce processus puisqu’elle était source de tous les symptômes, telle que l’approche, je dirais, de cette libido venant nous contredire.

« Nous contredire », puisqu’il y a un grand problème : quelle est la juste limite du refoulement ? À partir de quel moment devenez-vous exhibitionniste, obscène, et à quel moment êtes-vous encore de ce qu’il en est justement dans l’usage de l’équivoque et de la métaphore ? Qu’est-ce que vous pouvez vous autoriser ? Quelle est la part de sacrifice que vous pouvez vous épargner dans la réalisation de la jouissance sexuelle ?

Si, ici, certains d’entre vous avaient la réponse, vous seriez très aimables de faire parvenir un courrier au Président de notre Association pour que nous soyons là-dessus éclairés.

Quelque chose qui j’espère ne vous paraitra pas trop absurde, l’histoire de Pascal concernant ses paris, quand la partie s’arrête en cours de jeu et qu’elle ne vient pas à son terme, c’est ça notre existence, c’est une partie qui tant que nous sommes là n’est pas venue à son terme. Quelle est la part qui revient à chacun ?... de l’autre, et de moi ?

Vous-même, vis-à-vis de votre analysant, et c’est bien là que vient prendre place la dimension éthique dans la cure, qu’est-ce que vous allez lui reconnaitre comme ce qui serait conforme avec les lois du langage ?

Vous imaginez peut-être que Lacan se croyait de ce côté-là tout permis. Vous vous trompez fondamentalement. Certes Lacan aimait les femmes. Ce qui est peut-être aujourd’hui un peu réac, mais enfin il se trouve qu’il était comme ça, il ne l’a pas cherché, il ne l’a pas choisi, ça lui est arrivé comme ça, comme à un certain nombre d’autres. Il aimait les femmes. Mais ce n’est pas pour autant qu’il fonctionnait comme quelqu’un à qui tout était permis. Et je peux vous dire qu’aujourd’hui il aurait été qualifié, par ce qui était ses prises de position, d’absolument réac, infernal, et même, aujourd’hui, prochainement désavoué par le Vatican lui-même car le Vatican est en train d’évoluer là-dessus. Eh bien, il estimait que, sans qu’il soit nécessaire que dans l’Autre il y ait un agent de police, un père, un dieu, une autorité magistrale, un éducateur, une Dame, la Dame qui aime que l’on rende les armes, pour elle et devant elle – il n’y a pas de plus beau sacrifice –, eh bien c’est à ce moment-là qu’il a écrit L’éthique de la psychanalyse, en se demandant s’il devait le publier ce séminaire, puisque ce qu’il en donne comme leçon ne peut-être que mal entendu. « Malentendu », c’est-à-dire : le sacrifice il est déjà là, du fait de ce parasitage que nous subissons du fait d’être habité par le langage. Le langage est pour nous sacrificiel puisqu’il nous condamne à ce qu’il en est lors du ratage.

Donc, de ce côté-là, la dette nous précède. S’il y a un refoulement originaire, on pourrait dire qu’il y a une dette qui a été payée avant nous. C’est bien comme ça d’ailleurs que nous sommes capables de le prendre dans notre relation aux gens de la lignée. Et donc cela a un certain nombre de conséquences puisque ce que nous allons faire, vis-à-vis du patient, va évidemment dépendre de ce que nous estimons relever ou pas de la Loi du langage.

Alors, à l’intérieur de ce qui semble être des principes, premièrement la mise en place de cet Autre et deuxièmement, l’usage de l’équivoque comme seule permise dans la technique interprétative, c'est-à-dire la pratique du « bien-dire ». C’est simple la pratique du bien-dire. C’est simplement dire qu’il y a le dire et que ce qu’il dit et ce que je dis, ne relève pas d’une autorité ni d’une sagesse ni d’une vérité, ça relève justement de ce que nous impose le langage, c’est-à-dire qu’il n’y a que le « dire ».

Avant que je ne m’arrête, peut-être une remarque concernant la question du contre-transfert. C’est un terme que je trouve inadéquat. Pour qu’il y ait contre-transfert, il faudrait que de manière symétrique l’analyste prenne son analysant comme sujet-supposé-savoir. C’est ce que faisait Lacan. Il ne situait jamais le savoir de son côté. Il était toujours, enfin, toujours… j’en sais rien, tel que j’ai pu l’observer, il était à l’écoute de son analysant comme si c’était lui qui détenait le savoir. Ce qui est à la fois vrai et faux. Puisque si effectivement c’était du côté de l’inconscient de l’analysant que se situait le savoir, savoir ce savoir n’était pas du côté de l’analysant. Mais donc il est certain qu’il y avait de la part de Lacan des attitudes transférentielles sur des analysants, je suppose, ce qui avait entre autres conséquences de donner à ceux qui sortaient de son divan une attitude que je vais qualifier de prétentieuse, qui me semblait un artefact de la conduite de la cure et qui ne me paraissait pas absolument nécessaire.

Voilà par exemple : un contre coup. Alors pourquoi en ce qui me concerne… est-ce que moi je ne suis pas amené à faire des transferts sur des analysants comme le faisait Lacan ? En tout cas le nommer ainsi, nommer ainsi ces réactions de l’analyste, masque à mon sens ceci : c’est que l’analyste est susceptible d’éprouver toute une gamme de sentiments à l’endroit de son analysant. Certains de ses sentiments relevant de ce qu’il en est de sa névrose, puisque j’évoquais tout à l’heure que se mettre parfaitement en règle avec l’Autre quant au sacrifice qu’il y a à consentir, n’était pas évident. Et puis d’autres sentiments relevant de ce qu’il en est de sa position d’analyste, c’est-à-dire : qu’est-ce qu’il éprouve quand il occupe cette position-là ? Il y a un effet mécanique… le fait d’occuper cette position dans l’Autre, d’être le Un dans l’Autre, du fait de l’amour que porte l’analysant, vous met forcément en posture d’éprouver toute une gamme d’affects qui deviennent ceux du Un supposé dans l’Autre et de ce qu’il peut, par exemple, soit être amené à souffrir du fait de la maltraitance que lui oppose l’analysant, éventuellement à se réjouir de la bienveillance, de l’admiration que l’analysant est susceptible de lui valoir. Avec ce fait, et sur lequel vous me permettrez de m’arrêter, ce fait qui est quand même majeur : c’est que le transfert est forcément un grand soulagement pour l’analyste. Parce que primordialement, ne l’oublions pas, il n’est qu’un objet de rebut. Et d’ailleurs, comme on le sait, le transfert va opérer ou pas. À partir du moment où cet objet de rebut va se trouver associé à quelques autres dans l’analyse, dans le transfert, pour faire le Un, qui va être l’instance de référence, aussi bien aimé que haï, l’analyste, il a au moins l’idée que là il ne va pas être jeté…, exonéré ! — si vous me permettez ce terme. Mais le problème, là, il est double, c’est que si l’analyste, là, trouve enfin son statut dans la cure, comme Freud le note tout de suite, un transfert, un amour pour un « Un » dans l’Autre, ça implique du refoulement. Et voilà que va se superposer aux refoulements primaires qui ont conduit à la névrose, un refoulement secondaire produit par cet amour de transfert et en tant que, bien entendu, résistance à l’avancée de la cure. Et c’est pourquoi Lacan a pu dire que la seule résistance dans la cure, c’était l’analyste. L’analyste, parce que, se retrouver dans la position dépressive d’être exonéré, ça n’est pas une démarche je dirais forcément évidente si l’on n’est pas trop masochiste.

Je me suis permis d’évoquer tout ceci pour vous, pour nous, pour dire que sur la question de ce qui se passe derrière la porte du cabinet, nous sommes encore loin de baliser, et même d’accepter de recueillir ce qui est l’expérience de chacun d’entre nous, que ce soit sur le divan ou que ce soit dans le fauteuil.

Or, il n’est pas invraisemblable de penser que malgré une pruderie, après tout, que l’on peut estimer comme relevant de la bonne éducation, ça ne serait pas absurde d’estimer que d’accepter de prendre en compte ce qui se joue là de façon si diverse dans l’expérience de la cure pourrait servir – pour être utile – à tout le monde.

La théorie analytique, sur ce qu’il en est de la pratique, elle a la singularité par rapport à toutes les autres de n’être aucunement inhibitrice, mais au contraire de chercher à résoudre autrement ce que toute théorie, en tant que toute théorie se réclame du signifiant maître, ce qui ne devrait pas être le cas de la théorie analytique… donc de chercher de quelle manière son élaboration pourrait dans cette espèce de dialogue entre la pratique et ce savoir sur cette pratique, éclairer aussi bien l’une et l’autre, et surtout l’une par l’autre — par l’autre. Alors il y a donc le « parlêtre » et il y a le « parlautre »…

Voilà ! Merci pour votre attention.

Charles Melman

Transcription : Guy Voisin ; relecture : Monique de Lagontrie

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