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Association lacanienne internationale

 

Freud, l'étranger et l'étrangeté

Date publication : 19/06/2014
Dossier : Dossier de préparation du Séminaire d'hiver 2013

Et c'est vrai, qu'en reprenant les textes fondamentaux, les textes classiques, nous-mêmes nous essayons de ne pas céder à ce qu'on pourrait appeler un retour au texte unique, aux questions communautaires et donc au retour passionnel de l'identité. Je crois que cette question, il me paraît bien de l'entendre et d'essayer de la prendre au sérieux, ne pas méconnaître le réel en jeu, dès lors que l'universel - pas l'universel, comme cela, abstraitement - les discours historiques sur l'universel ont la plupart du temps écrasé sur leurs chemins toute forme de singularité. Là, je ne vais pas vous faire un cours d'histoire, il suffit de reprendre aisément l'histoire des peuples et on s'aperçoit que cela n'a pas été simple l'inscription d'un trait singulier dans le chemin de l'universel. Est-ce d'ailleurs - je ne vais pas en parler là - un problème interne à la question des discours ? C'est un point d'interrogation. Vous savez que Lacan - dans les séminaires que nous brassons en ce moment, nous mettons beaucoup en exergue la question des discours comme telle - a laissé cette question des discours, au bout d'un temps : c'est un problème. Mais je laisse cela de côté, c'est une remarque latérale, mais comme nous avons toujours plusieurs fils en même temps au travail, c'est bien de le rappeler.

Je voulais vous rappeler aussi ceci, c'est que Freud était un ardent penseur du libre-arbitre. C'est une dimension très importante pour la psychanalyse que cette dimension du libre-arbitre et qui paraît paradoxale venant de la psychanalyse freudienne puisqu'on pourrait dire, aussi bien : c'est curieux puisque l'inconscient nous guide aveuglément. Et vous connaissez tout le travail de Freud autour de cette phrase, si souvent traduite, que Lacan reprendra, également, très régulièrement : "wo es war soll ich werden". C'est une question immense, traitée toujours par la théologie : la question de la responsabilité du sujet. Comment savons-nous que le sujet est responsable ? Et il a des choses fabuleuses, chez Freud, en dehors du Moïse bien sûr, par exemple cette notion de névrose de destinée que Louis Sciara a pris récemment. Dans les mots même de névrose de destinée - c'est-à-dire là où j'implore Dieu, là où j'accuse Dieu même - c'est encore moi comme sujet qui suis seul responsable : c'est cela l'idée de Freud. Et je voulais vous rappeler ceci : Maimonide et là je vous renvoie à un traité qui n'est pas Le guide des égarés mais qui est Le Livre de la connaissance - un livre agréable à lire pour des choses drôles et pour toute une série de remarques intéressantes que l'on attendrait pas chez Maimonide - où il y a un chapitre très important sur la question du libre arbitre. Et Maimonide est un ardent penseur du libre arbitre. Il y a une très belle phrase, tirée du prophète Isaïe, où Maimonide dit : "[...] car mes pensées ne sont pas vos pensées ni vos chemins mes chemins". C'est-à-dire que, pour Maimonide, nous ne savons pas comment Dieu sait. Nous ne savons pas et c'est une position, des plus intéressantes, pour la psychanalyse. Nous ne savons pas, ce qui n'est pas ignorance. Nous ne savons pas comment Dieu sait et, dit Maimonide, nous ne savons pas comment Dieu connaît les objets de la création, ni les évènements. Mais nous savons que le comportement de l'homme ne dépend que de l'homme. Et il y a un chapitre que nous pourrions reprendre, comme tel, car il mérite d'être lu dans sa totalité (il y a beaucoup de références juives mais pas seulement) où Maimonide conclu par ceci qui est très beau : "Ajoutons que ces certitudes ne reposent pas sur la seule tradition religieuse mais qu'elles sont établies par les claires démonstrations des philosophes" - la question de la logique sur laquelle Pierre-Christophe a tellement insisté la dernière fois. Et Maimonide, le grand législateur Juif, termine ainsi et c'est quand même énorme : "je prends appui, dans mon histoire, dans la religion, bien sûr, mais c'est dit, en toute clarté, par les logiciens philosophes." Il faut se rendre compte de ce que c'est que de terminer le chapitre sur cela. On pourra reprendre cela, si nous en avons la possibilité.

Il y a un nom que je souhaitais vous donner pour comprendre, pour que vous ayez idée du background de la pensée freudienne intellectuelle, c'est le nom de Moses Mendelssohn, qui a été célébré comme le Platon allemand. Moses Mendelssohn, c'est 1729-1786, des dates qui sont intéressantes : il a beaucoup innervé le débat sur le statut des Juifs pendant la Révolution française, à l'Assemblée. Vous trouverez, si cela vous intéresse, dans un ouvrage que je vous recommande, qui est celui de Dominique Bourrel, chez Gallimard, qui a le défaut d'être une thèse, un ouvrage assez volumineux et compact qui ne se lit pas comme un roman policier, mais qui donne des références passionnantes sur la synthèse, entre guillemets, de ce que l'on peut appeler "l'Aufklärung", la question des Lumières allemandes et, ce que l'on a appelé, les Lumières juives. C'est quelqu'un qui est considéré comme étant au fil croisé de ces deux traditions intellectuelles. Donc, c'est un penseur de l'universel : l'homme qui s'intéresse à l'homme en tant que ses Lumières sont universelles, sans distinction de condition, disait-il. Je vous laisse lire cet ouvrage. Mais il y a concernant Moses Mendelssohn, à l'intérieur de cet ouvrage, une remarque qui est presque un point de dialectique et une certaine limite à la célébration de l'universel et de la rationalité. Cet auteur, pourtant grand rationaliste, dit ceci, je vais le citer : "Le partisan vertueux des Lumières procèdera, avec prudence et précaution, et préfèrera tolérer le préjugé plutôt que de chasser, en même temps, la vérité qui lui est solidement attachée." Vous voyez, c'est intéressant. C'est un type de position que l'on retrouve beaucoup dans la tradition juive et qui marque une certaine distance vis-à-vis de la brutalité et de ses universaux - un mode de réserve quand le fait de chasser les préjugés, au nom de la rationalité, emporterait, comme on dit, le bébé avec l'eau du bain, et donc de faire attention à la façon dont nous nous adressons à l'autre, aux autres. Donc, ce sont des points qui sont très intéressants qui sont dans le livre de Dominique Bourrel sur Moses Mendelssohn. À mon sens, c'est un auteur de référence si l'on veut situer, à quelques siècles d'écart, la façon dont un Freud pouvait être intellectuellement innervé.

Donc, voici maintenant une citation de Freud concernant la psychanalyse. Là, je vais parler comme Pierre-Christophe, qui l'a bien dit l'autre fois. Nous oublions souvent que la réponse que fait Freud, c'est-à-dire l'invention de la psychanalyse, il faut bien concevoir que c'est sa réponse, dans la civilisation, aux questions que nous nous posons sur les mystères de l'identité. Tu avais élevé la réponse psychanalytique à hauteur, c'est une vraie réponse. Donc, la psychanalyse, comme praxis, comme discours, comme recherche, est la réponse de Freud. Il disait ceci, et il le formule sur un mode qui est joli : "Ce n'est peut-être pas, par un simple hasard, que le promoteur de la psychanalyse s'est trouvé être un Juif. Pour prôner la psychanalyse, il fallait être amplement préparé à accepter l'isolement auquel condamne l'opposition, destinée qui est, plus qu'à tout autre, familière aux Juifs." Vous voyez, c'est intéressant comment Freud convoque la question de la psychanalyse et de son invention : est-ce qu'il fallait un juif pour inventer la psychanalyse, la science juive... Et Freud dit : oui peut-être. Après tout, ce n'est peut-être pas faux. Pas pour la raison que l'on croit initialement, mais parce que, pour avoir autant de résistance et d'opposition, il faut être formé pour ! C'est un très beau texte qui s'appelle Résistance et que vous trouverez dans Résistance à la psychanalyseet qui était donnée dans La revue juive. Toutefois, précise Freud, en aucun cas, la psychanalyse peut être considérée comme un science juive. Freud était totalement opposé à cette idée. En tant qu'oeuvre de science, disait-il, la psychanalyse n'est ni juive, ni catholique, ni païenne. Là-dessus Freud est absolument catégorique. Il y avait une distance entre la force qu'il puisait, le trait sur lequel il s'appuyait comme chercheur, et les obstacles, le développement de son propos, de sa thématique, de sa praxis qui, en aucun cas, ne pouvait être qualifiée sur un mode identitaire. Freud ne s'opposera pas à l'hypothèse, souvent formulée par ses interlocuteurs de l'époque, selon laquelle, la psychanalyse serait le produit de sa propre identité. Freud disait ceci : si c'est le cas, je n'en serai pas honteux. C'est la réponse de Freud. Vous voyez, c'est une première mise en tension. On entend, chez Freud, qu'il ne va pas céder sur le trait de singularité, c'est-à-dire que si on lui rappelle le trait juif, il va dire oui, si c'est cela que vous voulez me dire, c'est d'accord. Donc d'un côté, il y a le rappel du trait et de l'autre. Tout autre chose qui est le travail des universaux, de l'universel, du savoir inconscient et qui chez Freud ira loin puisque, comme vous le savez, il ira chercher son oedipe vraiment dans l'autre culture. Donc, première chose concernant Freud : Freud se reconnaît un trait, que l'on peut appeler un trait d'identité, bien que Freud, vous le savez tous, se déclarait lui-même tout à fait athée. Nous-mêmes, aujourd'hui, nous hésitons à nous déclarer tout à fait athée, je ne sais pas pourquoi, mais pour Freud, c'était clair, il se déclarait athée. Alors, il y a des choses intéressantes, pour ceux qui ne connaissent pas bien l'histoire de Freud, il appartenait à ce que l'on pourrait appeler entre guillemet une loge juive, le Brain Brith qui existe encore et où il parlait de la psychanalyse à ceux qu'il appelait ses frères juifs. Donc, il n'était pas totalement étranger, non pas à la communauté, mais au milieu juif intellectuel. Ce sont choses qui sont connues, que l'on ne rappelle pas très souvent, mais qui font partie de la vie de Freud.

Il y aune chose que je souhaitais vous dire, une chose énorme sur laquelle je n'ai pas d'avis encore définitif, c'est que, comme vous le savez, Freud ne commentera pas, ou presque pas, l'antisémitisme viennois et la montée de l'abject. Essayons de chercher, peut-être il y a quelque chose qui nous échappe, mais vous ne trouverez pas de grand texte de Freud sur la question qui pourtant était virulente à Vienne. Il fallait voir ce qu'était Vienne au temps de Freud, on en a des commentaires par d'autres penseurs. Freud ne commentera pas tellement cette dimension ni même la montée de l'abject qui pourtant était là. Ce qui fait que je partage l'idée selon laquelle on peut s'interroger, à la toute fin, sur la bizarrerie de l'impossible départ de Freud. Vous savez que Freud a été dans la pire difficulté mentale pour quitter Vienne et qu'il y a laissé ses deux soeurs. Freud aurait pu sauver sa famille dans sa totalité et il ne l'a pas fait, il n'a pas pu le faire, et ses deux soeurs sont mortes dans les camps. Donc, il y a quelque chose que je vous livre comme cela, au passage. Ce qui est intéressant dans la position de Freud c'est que, dans son oeuvre scientifique, il ne prendra pas tellement soin de décrire ce qu'il pensait, ce qu'il vivait de tout cela. Est-ce que cela à son intérêt pour la difficulté finale, cette forme d'inhibition face au drame ? Question que je vous livre au passage. Et donc on pourrait dire, comme Pierre-Christophe (moi, je serais d'accord avec cela, mais il faut mesurer le drame et la totalité du courage du personnage) que Freud va choisir la psychanalyse comme réponse à la tension entre le trait (y compris celui traité de manière abjecte, l'identité) et le lieu de l'autre. Le lieu de l'autre pour Freud, on pourrait le dire comme cela, si vous êtes d'accord pour le dédoubler :

  • il y a la culture allemande d'un côté, Freud adorait la culture allemande, il adorait la langue allemande ; c'est un très grand germaniste qui a eut le Prix Goethe ; c'est une part de son autre ;
  • il y a l'héritage grec et romain, pour lui, le sommet de la culture classique.

Il y a des ouvrages, parfois un peu anecdotiques mais intéressants, disant que dans la même rue que Freud vivait Herzl. Freud était, bien sûr, informé des théories de Herzl, le fondateur du sionisme. Mais Freud n'a pas donné de texte explicite de son lien avec le politique, au sens où nous l'entendons, ni non plus avec l'idée de la nation, avec la question du nationalisme au sens classique du thème : cela, ça ne l'intéressait pas. Mais Freud fera le choix de ne pas dire publiquement ce qu'il aurait souhaité dire, ou pas, des questions de politique et de nation alors qu'elles étaient, évidemment, en germe dans la Vienne de l'époque où ses débats étaient très importants, si ce n'est dansMassenpsychologie. Mais, pas la politique comme on l'entend aujourd'hui : il ne prendra pas partie comme nous l'avons fait, à tort ou à raison, dans notre première revue sur Sarkozy contre Ségolène, ou des choses comme cela... On n'a pas ce Freud-là. Ni non plus sur des questions comme la question juive et son devenir : il n'ira pas à Jérusalem, comme vous le savez.

Alors, Freud et la culture allemande. Là, il faut être tout à fait simple : Freud est un esprit allemand, on peut le dire comme cela. Il aime la philosophie allemande, adore la langue. Et quand on le lit dans la langue, je le fais un peu mais je ne suis plus assez fort en allemand, mais quand on essaie de lire un peu Freud en allemand, on voit le goût de la construction allemande, de sa richesse signifiante. C'est incroyable ! D'ailleurs, je regrette, qu'à l'association, on ne travaille pas, de temps en temps, avec nos collègues de langue allemande, certains bouts des textes freudiens : c'est génial ! Je voulais aussi vous rappeler aussi, au passage, ce que j'appelle une évidence forclose : assez bizarrement, il y a des "trucs" massifs, évident et, en même temps, cette évidence tombe dans le regard et fait que les pays de langue allemande (Allemagne, Autriche) sont des pays totalement pétris de culture juive. Il faut bien voir que la vie intellectuelle et commune, sur presque un millénaire, fait qu'on est "infichu" de dénouer un fil de l'autre : bien malin qui pourrait savoir, prenant tel intellectuel, artiste, homme de théâtre... à quoi il doit. C'est un nouage extrêmement serré que la culture juive allemande. On peine à distinguer le fil de l'un du fil de l'autre. On a oublié tout cela. Ceci est vrai pour l'Allemagne, ceci est vrai, je vous le rappelle ou le mets à contribution, pour un pays comme la Pologne : la presse juive était plus lue en Pologne que la presse catholique. C'est comme si, ici à Paris, le principal journal n'était pas Le Figaro ou Le Monde, mais un journal écrit en yiddish. Ceci est vrai des grandes métropoles comme Vilnius, de Prague, de Varsovie... Il faut faire attention quand nous disons l'un ou l'autre, les communautés... C'était un tissage extraordinairement serré et noué. Donc, moi je me permets de le dire car maintenant, il y a des ouvrages d'histoire qui semblent le redécouvrir : évidence forclose que tout cela. Ce forclos, il faut avoir le courage de le redire un tout petit peu. C'est pourquoi notre question, celle que Pierre-Christophe essaie de traiter, est importante. Parce que la plupart des penseurs, effectivement, surtout ceux que vous avez à l'esprit avec tout le courant marxiste, n'aideront pas pour concilier la question du trait, même feront l'inverse, et la participation, de plein droit, au champ de l'autre. Cette question est un impensé, une vraie difficulté d'histoire et d'histoire moderne aussi bien. Pour le marxisme, c'était clair, il faut être simple : l'assimilation sera proposée comme la seule solution à un problème qui, dans certains milieux juifs, n'existait quasiment pas. J'ai fait, dans La Célibataire, il y a quelque temps, un petit article de référence sur la question du Bund en Pologne et les Bundistes qui n'étaient pas des religieux mais complètement intégré à la culture marxiste et qui ne revendiquaient rien d'autre que de garder le yiddish pour la poésie, le théâtre, leurs journaux... et bien, même cela c'était trop et les marxistes de l'époque on dit : il n'en est pas question. Il n'y aura pas de trait singulier, pas d'autre choix que l'assimilation. C'est important cette question qui n'a pas pu être traité effectivement par la pensée moderne. DansL'homme Moïse et la religion monothéiste, dont Pierre-Christophe a rappelé qu'il s'agissait d'un ouvrage considérable, Freud tente une réponse à cette logique qu'il sait en impasse dans une Europe où la haine monte à son paroxysme, et cela avec la formule que rappelait Pierre Christophe que l'on peut, de manière axiomatique, dire ainsi : si le père est étranger, notre identité nous vient toujours de l'autre. Et sûrement dans l'espoir de Freud, valant pour la judaïté, sa démonstration valait également pour la germanité. Comme vous le savez, cela ne pouvait être entendu. Freud a tout de même l'obligation morale de le dire. Cela ne pouvait être entendu, cela ne le sera pas et les questions de race s'imposeront. Mais je crois que c'est parce que, les penseurs qui le précédaient dans tout le champ n'avaient pas pu, là, résoudre ce paradoxe. Freud essaie à son tour, tardivement. Freud aime l'allemand qui lui a permis d'avoir le Prix Goethe de la ville de Francfort et il a pu dire quelque chose de très beau : "la langue n'est pas un vêtement mais notre peau". C'est beau comme formule. Il respire, comme sa peau respire, avec la langue allemande. La langue de Freud est allemande, sa culture est allemande et on sait que Freud a vénéré Goethe, un de ses auteurs de référence c'était Goethe. Donc Freud est un Allemand. Avec ceci, quand même, je voulais vous le faire observer à propos de la question de la division du sujet et de sa déchirure, c'est que sa culture intellectuelle, rêvée de référence, c'est Rome et Athènes. Vous voyez, nous-mêmes, quand nous réfléchissons à nos formes de division, souvent on dit : "entre ceci et cela". Chez Freud, on voit bien qu'il est déchiré sur un mode plus complexe, intéressant : le trait de l'héritage, celui qu'il ne récusera jamais, la question de l'allemand et puis cet autre de référence qui pétrit tout son travail de psychanalyste, Rome et Athènes. Alors, il y a de très beaux ouvrages qui racontent les difficultés psychologiques de Freud pour aller en Italie (il y a Jean Lombardi qui avait fait un bel ouvrage sur les voyages de Freud). Alors, Freud qui adorait l'Italie était dans une inhibition anxieuse chaque fois qu'il s'agissait d'y aller voir - une forme de paralysie du voyageur. Alors, ce qui est intéressant à propose de l'étranger, c'est que lorsque Freud arrive en Italie, il dit à son épouse : "Ici, je n'ai pas l'impression d'être un étranger". C'est intéressant. Moi-même qui vais souvent faire des conférences en Italie, assez bizarrement, pour des raisons que je ne pourrais pas analyser, je ne me sens pas étranger alors que parfois, allant faire des conférences dans d'autres coins du monde, il y a cette dimension... C'est comme cela. Donc, première chose, qui est intéressante, sûrement la question de l'angoisse et du désir, au moment où Freud s'approche des lieux principaux de l'idéalité intellectuelle, il tremble, néanmoins, même Freud. Alors, à Rome en 1901, il faudra attendre 1904 pour qu'il aille à Athènes. Et là, il y a ce texte extraordinaire qui s'appelle Un trouble de mémoire sur l'Acropole, qui est un texte beaucoup plus tardif, où Freud fait référence à ce sentiment d'étrangeté, de dépersonnalisation qu'il avait eu en visitant l'Acropole, sentiment de culpabilité aussi. Alors, là, il faut en dire quelque chose, mais évidemment, le texte est superbe en soi - et là, Pierre-Christophe, à juste titre, faisait référence, l'autre fois, à la question du père, la question du père y compris le paradigme, en le disant à la va-vite, du père humilié. Et il vrai que Freud le laisse entendre, il le dit même en clair, ce qui se passe sur l'Acropole, sa réaction quand il est en Grèce, interroge sûrement le rapport à son père. Freud dit des choses touchantes : qu'il s'est mis sa plus belle chemise blanche. En quelque sorte, il s'était préparé pour une sorte de communion intellectuelle. Il s'apprête. Il entre dans des zones où il dit, en anglais, c'est trop beau pour être vrai : le sentiment d'entrer dans des zones qui se déréalisent, pour lui. C'est un cas de too good to be true. Et Freud évoque lui-même les termes d'étrangeté, de dépersonnalisation, de culpabilité et finit par dire : "Ce qui nous empêchait de jouir de notre voyage était un sentiment de piété." Et je crois qu'on peut dire assez simplement que Freud, détaché de sa filiation, de ce qu'il doit à la culture de ses pères, réalise là un rêve qui est le sien. Il traverse quelque chose qui est son rêve, c'est le rêve traversé. L'oeuvre de Freud est le fruit d'Athènes - nous en avons encore parlé à nos journées avec la centralité de l'oedipe - et la Grèce, le lieu où il prend son mythe fondateur de l'oedipe. Et ce n'est peut-être pas pour rien que Lacan, parlant de l'oedipe de Freud, dit que c'est une lecture religieuse que fait Freud à ce moment-là. C'est une sorte de paradigme religieux : "sa religion" dit Lacan. C'est un superbe passage que vous trouvez dans ce texte qu'il faut lire et relire Un trouble de mémoire sur l'Acropole, de 1936, c'est assez tardif. On comprend mieux maintenant cette remarque qu'avait faite Melman à l'occasion de Journées, où il re-proposait d'entendre le Signorelli. Melman disait que Freud connaissait aussi le français, Freud était très doué en langues. À l'époque, j'avais mal compris pourquoi Melman il avait proposé cela. Il disait qu'il faut entendre sig pour "Sigmund" et ignor pour "vieux", ce qui alors était une interprétation sur tout ce que je suis en train de vous dire sur la limite où Freud en arrivait dans ce voeu d'être présent au lieu de l'autre qui était, pour lui, la culture d'où il prenait la mathématique et la psychanalyse : la Grèce. Donc, cela me paraît très important et Freud dit lui-même qu'il y a la quelque chose d'injuste par rapport à son père, par rapport à ses pères, quelque chose d'interdit. Il en est coupable mais, néanmoins, cet écartèlement, cette division, cette déchirure entre le trait de filiation et l'autre, c'est sa façon de recevoir son message et son écriture. C'est comme cela que Freud a choisi de quel autre il recevait son écriture, l'allemand, et ses messages de référence chez les Grecs et les Latins. Donc vous voyez pourquoi, au départ, j'ai commencé sur le libre-arbitre. Freud est à l'oeuvre. Il choisit à l'intérieur de sa destinée malgré les symptômes, l'inhibition, les difficultés, la culpabilité... Il choisit et assume cette déchirure, il la connaît comme telle, il en parle et c'est celle qui lui fait pouvoir répondre au titre de la psychanalyse. Et je crois que L'Homme Moïse, effectivement - vous voyez, il reprend sur l'étrangeté, en 1936 - est sa réponse ultime au même tourment. Freud continue à se demander comment il peut s'adresser à ses frères, à sa propre communauté, aux autres, à l'autre. Donc, on a probablement cette réponse, sur les deux ans, qu'il a mis du temps à publier puisqu'il pensait que ce n'était pas souhaitable au moment où le texte était prêt.

Alors pour reprendre la formule qui me paraît juste concernant l'immigration - mais néanmoins problématique si nous la prenons comme axiome définitif - du père humilié, on pourrait dire que Freud, au fond, je synthétise abusivement, fait d'abord un défi intellectuel. La position de Freud, du petit Freud, est de dire :"voilà comment il a été traité, voilà comment on me traite, mais je fais de ce traitement un défi, ce sera mon défi". Il s'est dit, c'est comme cela, je sais qu'il y a de la résistance dans la culture mais, néanmoins, je vais faire en sorte de faire trait au lieu de l'autre, à ma manière, à la manière dont la psychanalyse est universelle. C'est quand même cela le voeu de Freud, c'est un voeu extraordinaire ! Je dois dire au passage, aussi, c'est au point que j'en parle assez régulièrement car j'aime bien ces auteurs, Spinoza ou Maimonide, Freud n'en fait aucune référence. Même nous, ici, qui ne sommes pas des apôtres du judaïsme, nous faisons quand même référence à Maimonide et Freud n'en dit pas un mot. Pour Freud, même Spinoza n'était pas spécialement sa tasse de thé. Alors, je voulais vous dire sur le Moïse, le "grand homme" comme dit Freud, celui qui fonde la loi juive, Freud fait des remarques structurales très importantes. Je vous renvoie à la page 152 du texte, dans cette édition (Idées Gallimard- traduction d'Anne Berman) une vieille édition mais très belle qu'on avait déjà quand on était au lycée, belle édition poétique. Donc, à la page 152, dans le chapitre Le progrès dans la spiritualité, Freud dit ceci qui, je crois, c'est très important, doit être entendu comme une remarque de structure : "L'une des lois mosaïques a plus d'importance qu'on lui en attribue tout d'abord, c'est l'interdiction de faire une image de Dieu, c'est-à-dire l'obligation d'adorer un Dieu invisible. Je présume que Moïse a du, sur ce point, être encore plus strict que la religion d'Aton. Une fois cette interdiction admise, elle avait certainement d'importants effets à savoir une mise à l'arrière-plan de la perception sensorielle par rapport à l'idée abstraite, un triomphe de la spiritualité sur les sens ou plus précisément un renoncement aux instincts, avec tout ce que ce renoncement implique au point de vue psychologique". Et Freud, dans les pages qui suivent, va beaucoup développer ce point qui paraît un peu bizarre. Pourquoi Freud insiste-t-il tellement sur ce passage du sens - mais c'est très beau - à l'abstraction ? Freud insiste pour ceci qui concerne le trait juif, dit-il : "Tout progrès [dans le sens de la spiritualité qu'il a décrit] a pour effet d'accroître la confiance, en eux même, des individus". Il utilise un terme que j'avais utilisé concernant le fantasme - mais je n'avais pas en tête ce terme-là chez Freud -, un terme que l'on attendrait pas, il dit : "Grâce à la dématérialisation de Dieu [il faudrait voir en allemand comment c'était dit, parce qu'en français, c'est un terme assez complexe] un nouveau joyau s'ajouta encore au trésor secret de ce peuple." C'est intéressant, n'est-ce pas. Je trouve cela très passionnant parce que Lacan n'aura de cesse de faire sortir la catégorie de l'objet de la question spéculaire. Lacan ne parlera pas de dématérialiser Dieu mais la façon dont Lacan traite, tout au long de son travail, la catégorie de l'objet lui-même, précisément pour le faire sortir de force, dans la psychanalyse, de toute sensorialité. C'est quand même intéressant si vous acceptez cette comparaison.

Encore deux points. D'abord, une référence de lecture que vous avez dans leJournal français de psychiatrie, consacré à La dépersonnalisation, où Marcel Czermak a fait un très bel article sur la question de l'immigration et de la dépersonnalisation, que je n'ai pas besoin de reprendre, où il utilise le terme de dépersonnalisation pour décrire l'état clinique de ces jeunes, ceux que l'on appelle de la seconde génération, qui ne sont pas divisés mais complètement écartelés entre le père imaginaire, père idéal, et le père de la République. Et Marcel Czermak pense qu'il n'est pas inconséquent de dire que des situations comme celles-là créent, comme telle, une clinique de la dépersonnalisation. Il y a plusieurs références, chez Lacan, intéressantes sur la dépersonnalisation. Dans le séminaire L'Angoisse, vous trouverez une référence où Lacan insiste sur la non-reconnaissance de l'image spéculaire. Pourquoi est-ce intéressant ? Et bien parce que, après tout, dans la non-reconnaissance de l'image spéculaire, l'exemple du père de Freud - l'histoire du chapeau - tourne autour de la métaphore : "comment je peux faire bonne figure". Comment l'enfant fait bonne figure ? Rien que la question de la tenue dans l'image spéculaire, effectivement, est une façon de traiter du thème de la dépersonnalisation et de l'angoisse. Lacan ira un peu plus loin, autrement en tout cas, dans le séminaireLe Sinthome, où il nous parlera du dédoublement de l'imaginaire. Il dit : "D'un côté, bizarrement, l'imaginaire paraît tenir la corde et de l'autre le corps lui-même semble comme désaffecté", chez un patient dépersonnalisé. Et cela me paraît très intéressant, si vous acceptez de prendre la métaphore "jeter en pâture", par exemple : comment quelqu'un, dans une société, tout d'un coup, se sent totalement jeté en pâture. Effectivement, le corps social "fou le camp". Et Freud, face à aux événements de haine, d'un certain point de vue, était jeté en pâture. Il y a également, à mon sens, une proposition que l'on peut faire, peut-être - si l'on suit ce que dit Freud du moment athénien où il situe la dépersonnalisation - c'est d'accepter que la dépersonnalisation ne soit pas seulement un moment clinique mais un moment structurant et qui est, peut-être, une sorte de passe, en quelque sorte, entre deux termes séparés, habituellement, par le poinçon du fantasme : le sujet et l'objet. Ce sont pour le sujet, comme le dit Freud, des moments bizarres mais de lucidité inouïe, des moments de lucidité incroyable. Vous voyez, Freud parle du signe clinique, il raconte le signe clinique, mais il ne fait pas que cela. De ce signe clinique, il parle en quelque sorte et il parle avec une lucidité que peu d'entre nous seraient capables de raconter sur, précisément, son rapport au trait et son rapport à l'autre. C'est immense la lucidité de Freud, à mon sens, parce qu'à ce moment-là, il parle de la position d'objet : le fait d'être tombé comme objet lui permet de reprendre appui comme sujet de la parole. Et donc Freud va poursuivre sur son Moïse. Vous voyez, je pense que, même un terme comme celui de dépersonnalisation, on peut le faire vivre en clinique. C'est un terme qui est très riche que l'on peut encore faire travailler.

J'en termine en refaisant une boucle sur la question de Maimonide. C'est une question de terminologie. D'habitude, on est déjà satisfait quand on utilise la formule "pas d'un sans l'autre". Par exemple on dit : "pas de choix sans raison", "pas de révélation coranique sans philosophie grecque"... Ce qui est intéressant dans l'ouvrage que tu as rappelé de Shlomo Pines concernant Maimonide, qui est un ouvrage extraordinaire - l'ouvrage de Shlomo Pines, de Maimonide à Spinoza, qui a été édité sous le titre La liberté de philosopher est assez difficile, il faut en faire un livre de chevet, le reprendre car il a sa complexité : je l'ai lu des mois et des mois, il est génial - ce qui est intéressant donc, c'est qu'il ne s'agit pas tant d'un travail "de l'un à l'autre", mais qu'un travail "d'autres à autres". On pourrait le dire comme cela : chacune des traditions du livre se fait autre pour une autre au point que Rémi Brague qui fait la préface de l'ouvrage, dans l'introduction, dit que "Pines écrit posément que Maimonide n'avait rien à faire d'une tradition philosophique spécifiquement juive, cela pouvait faire grincer des dents". D'autant plus qu'écrivant en Israël, Pines rappelait que "les sources du plus grand penseur juif devaient, avant tout, être cherchées dans les auteurs arabes". Ce qui parait rien, pour nous, entre nous. Il va donc chercher une série d'auteurs, dont certains que l'on attendait pas dit Pines, car il s'agit d'auteurs presque ésotériques pour un rationaliste. En tout cas, le plus intéressant, à mon sens n'est pas là. Le plus intéressant, c'est le processus mental qui oblige Maimonide à aller chercher chez l'autre, non pas par communion ou goût de l'autre, au moment où spirituellement il est en abîme, il est en limite de sa propre pensée. Il touche à un impossible. C'est cela qui est très frappant. Pines le raconte extraordinairement bien. Je ne peux pas vous en faire la démonstration, mais chaque fois qu'il touche au problème de la responsabilité du sujet, du bonheur éternel, à toute une série de questions qui touchent aux formes de la subjectivité, à l'évidence, là, Maimonide ne trouve pas, en lui-même, la possibilité d'aller au-delà d'une forme de l'impossible. Alors, c'est quand même extraordinaire qu'il va chercher chez l'Autre, cette fois avec un grand "A", à ce moment là, une forme de la réponse. Et même dire cela n'est pas suffisant puisque toutes ces réponses resteront, comme les tables de la loi. Pour finir, il ne les réunit pas toutes. Les réponses de Maimonide, les emprunts qu'il fait aux différents autres resteront éclatés. Il faut le savoir et cela Pines le dit très bien : les tables de la loi sont rompues, c'est un texte qui est divisé, il n'est pas unifié. Il le raconte très bien, ce qui est quand même très intéressant, pour nous, pour la pensée de la psychanalyse. Quand on avait des cours d'hébreu avec madame Vana, elle rappelait toujours la blague juive que : "De Moïse à Moïse, il n'y a eut qu'un seul Moïse", Maimonide. C'est, évidemment, le sommet quasiment de la législation juive. Néanmoins, Pines ne dit pas cela mais dit qu'il va laisser une vérité en éclat, qu'il ne va pas unifier. C'est extraordinairement important à rappeler, pour nous, qui travaillons au titre de la psychanalyse et non pas au titre du texte unifié.

Voilà, c'était pour rendre hommage à ce que Pierre-Christophe avait fait et refaire une petite boucle, dans l'autre sens. Donc, pour résumer mon propos, je pense que ce serait intéressant, au Maroc, de rappeler la position de Freud. Pourquoi aime-t-on tant Freud avec Lacan ? Parce que Freud avait une façon particulière de traiter en lui-même, pour lui-même, la difficulté que nous essayons, avec peine de manier, la question du trait et des universaux, de l'universel, la question du un et de l'autre. Et je dois dire qu'effectivement, Freud n'a pas beaucoup cédé. Il a considéré que sa réponse, pour finir, c'était la psychanalyse elle-même. Il n'a pas cherché à s'approprier les champs sociologico-politiques pour faire démonstration de cela, même s'il faisait des incursions dans des textes que l'on connaît sur la question de la guerre... Mais sa réponse était : j'inscris ce trait, le mien, dans un champ qui restera universel, que cela vous plaise ou non, et qui va s'appeler la psychanalyse. C'est quand même un acte. Je crois que ce défi, on l'a chez Freud enfant en quelque sorte, c'est un choix précoce. Je citais, au tout début, Freud quand il dit : "Ce n'est peut-être pas par un simple hasard que le promoteur de la psychanalyse s'est trouvé être un juif". Il dit que pour prôner la psychanalyse, il fallait être préparé à l'isolement : c'est beau ! C'est une sacrée position : au lieu de m'en plaindre, au lieu de m'en humilier, je vais faire de cette difficulté, ma chance. C'est même énorme ! Moi, je pense très sérieusement que la psychanalyse, à sa façon, a poursuivi la notion de libre-arbitre, en particulier au-delà de la question de la division du sujet qui n'y suffirait pas, avec la notion d'acte. À mon sens, tout le séminaire qui a été consacré à l'acte, ce que Lacan appelle l'acte psychanalytique, est un séminaire qui, précisément, fait le rappel que le sujet, très précocement choisi les voies de sa jouissance. Je pense que c'est la réponse de la psychanalyse : il choisit, comme l'enfant choisira, dès trois ans, le versus hystérie ou obsessionnel du choix de sa jouissance. Même pour nous, ces débats n'ont d'intérêt que si la question de la responsabilité et du choix du sujet sont convoqués. Sinon, les mêmes questions n'ont presque aucune incidence. Je veux dire, par là, que si le choc des cultures se fait par pure automaticité, ce qui n'est pas faux - on est tous conduits, individuellement ou dans la société, à faire des fautes logiques - je pense que la psychanalyse ne se contentera pas de cette assertion. Elle fera valoir, néanmoins, à chaque sujet pris un par un que, néanmoins, dans tout ce qu'il dit là, dans toutes les automaticités qu'il décrit, néanmoins, c'est encore à lui de choisir.

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