À la mémoire de Moustapha Safouan (1921-2020)

2020 SAFOUAN

 

Adieu Safouan

J’ai connu M. Safouan au début des années 70. J’étais étudiant en psychologie et je travaillais à la clinique de Freschine, fondée par Le Dr. R. Bidault, un compagnon  de Jean Oury à la clinique de la Borde. Lacan était la référence théorique et clinique pour l’équipe dont une bonne partie suivait une analyse avec lui.

A l’époque je travaillais tout en étudiant pour subvenir à mes besoins matériels et j’hésitais un peu avant de m’engager dans une analyse pour au moins deux raisons : d’abord financière et ensuite linguistique. Je cherchais un analyste arabophone parce qu’il me fallait faire quelque chose avec cet élément de mon identité arabo-musulmane qui  submergeait toute mon existence et m’empêchait de m’ouvrir à la culture d’accueil de ce pays que  j’ai choisi pour y vivre et me former.  La difficulté de faire avec cela ne venait pas de la France, mais du Liban lui-même. Au Liban, chacun était sommé de se ranger dans sa communauté. On est d’abord communautaire avant d’être libanais. On pouvait récuser le communautarisme en théorie, mais dans la pratique, chacun était compté comme un membre de sa communauté et invité, de ce fait, à passer par ses canaux féodalisants. Cette pratique n’a jamais permis à l’identité nationale de se dessiner ni à la nation de se construire.

Safouan faisait partie des références théoriques de l’équipe de Freschine et c’est ainsi que je me suis mis à lire son livre sur l’Œdipe. Son langage était difficile d’accès et je me perdais dans les méandres de son style et de sa pensée. J’ai tiré au moins une conclusion de cette lecture. Si l’Œdipe est universel et son complexe est ce qui structure la subjectivité de chacun par l’instauration de l’interdit, la frappe de sa loi est ce qu’il y a de plus intime et de plus humain à la fois.

Je suis allé le voir convaincu que j’avais trouvé en lui l’Arabe qui allait me libérer de l’identification que ce monde communautaire étroit nous avait inculquée et nous y  avait assignés à résidence. Safouan était très pris à l’époque. Les psychanalystes avaient le vent en poupe. Il m’a écouté et m’a dit qu’il aurait peut-être une place dans six à sept mois. Un heureux hasard a fait qu’il m’a rappelé la semaine suivante, et j’ai commencé ainsi mon travail avec lui. Il me recevait deux fois par semaine et les séances étaient souvent d’une trentaine de minutes. Il ne pratiquait pas les séances courtes, du moins avec moi, et recevait chacun de ses patients sur rendez-vous régulier. Il ne parlait pas beaucoup mais avait une présence intense et un regard doux,  surtout au moment où il venait pour ouvrir la porte de la salle d’attente pour m’admettre dans son cabinet.

Quelque chose de paradoxal caractérisait son monde. Il était oriental dans son approche mais très british dans sa façon d’être. D’ailleurs, une culture anglaise solide enrichissait ses références psychanalytiques ainsi que littéraires. Il connaissait aussi bien Shakespeare que les psychanalystes anglophones comme très peu d’analystes français.

J’étais encore sur son divan quand Lacan a dissous l’école freudienne et beaucoup de gens, comme moi, étaient excités et dépassés par les événements. Je me remettais souvent à lui, et lui, comme à chaque fois,  me rappelait à l’ordre en me disant : « On n’est  pas là pour cela ». Il se tenait à une position neutre et il n’a jamais varié là-dessous. Alors que les langues se déliaient et la méchanceté fusait, je peux l’affirmer que je ne l’ai jamais entendu émettre un jugement sévère à l’égard des autres analystes, ses camardes dans le tourment.

Mon travail avec lui m’a permis de m’alléger de beaucoup de carcans nationaux, religieux et communautaires. Avec lui, j’ai découvert qu’être autre n’est pas contradictoire avec être français ou libanais. S’intégrer ne veut pas dire abandonner nos anciennes références et qu’on est toujours plus grand et plus riche de ce à quoi le sentiment d’appartenance tend nous réduire.

Maintenant quand je regarde les choses après ces longues années de l’arrêt de mon travail avec lui, je lui reste reconnaissant pour la probité avec laquelle il a conduit ce travail et surtout pour son refus catégorique d’influencer mes choix ou de me rapprocher de lui.

Il reste néanmoins quelques ombres sur ce tableau. Il m’a paru décevant dans la conduite de l’Association des psychanalystes arabophones. Il n’a jamais pu assumer le grand transfert que les membres de cette Association avaient fait sur lui la  laissant ainsi s’épuiser dans des combats de petits chefs. Deux autres points nous ont séparés. Sa théorie sur la langue arabe et sa volonté d’écrire en langue dialectale. J’avais l’impression qu’il ne comprenait pas que si beaucoup d’Arabes ont des difficultés avec la langue écrite, ce n’est pas faute de cette langue mais faute de l’illettrisme qui sévit gravement dans beaucoup de pays arabes et notamment en Egypte. Il a écrit en dialectal à l’intention de non lecteurs oubliant que l’écrit leur reste inaccessible qu’il soit littéraire ou dialectal. Le troisième point qui nous a éloigné me reste énigmatique. Il m’a déclaré un jour qu’il ne croyait plus à la psychanalyse.  Et quand je lui  ai écrit pour reprendre cela avec lui, il a complètement nié ce qu’il m’a dit  oralement. A sa décharge, peut-être l’ai-je mal compris.

                                                                                     Nazir Hamad

 

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