Nous annonçons ici le thème et l’argument du prochain numéro de la Revue Lacanienne. Le thème retenu, à la suite du numéro 20, «  du refus de Savoir ?» est celui de l’identité confrontée aujourd’hui à la dérégulation des savoirs et des marchés. Il fait ainsi suite aux nombreux travaux que notre institution a consacré à cette question.


Pour le comité de rédaction
Marc Morali 


 

Argument de la prochaine Revue Lacanienne n°21 : Le marché de l’identité

L’identité a pu sembler indépendante des constructions culturelles historiquement situées et datées : plus qu’un semblant, elle figurait un Réel. Inspiré par les travaux de Gustave Lebon, Sigmund Freud explicite l’écart entre identité, identification et objet, en articulant le champ de l’inconscient à celui du politique. Il ouvre alors la voie aux questions qui nous permettent, un siècle plus tard, de formuler l’hypothèse ici mise à l’épreuve : l’identité participe-t-elle aujourd’hui de l’économie de marché ? 

Là où la démocratie organisait le lien social à l’un par un pour sortir la cité de la dictature des clans et des luttes fratricides, nous assistons aujourd’hui à un retour en force des discours identitaires dont nous voyons les effets. A la singularité des existences vient s’opposer le culte d’un particularisme exacerbé facilement récupéré par les discours populistes, nationalistes, et surtout par la prétention des communautés de jouissances à règlementer les discours, comme en témoigne le faux débat actuel autour de la psychanalyse. Ceci entraîne dans la langue elle-même le remplacement du savoir par la pluralité des opinions et modifie, s’autorisant d’une pseudo-scientificité, notre rapport au Réel. Bien sûr, nous restons dans une période de transition complexe, mais c’est pourtant dans ce bain de novlangue ordonné par un savoir dégradé qu’il faudra désormais trouver les supports propres à fonder une identité.

La lecture du texte majeur de Sigmund Freud intitulé «Massenpsychologie und Ich-analyse »montre que l’identité n’est pas un concept freudien, mais découle principalement de trois modalités d’identification qui facilitent l’orientation dans le dédale des identités, avec les torsions possibles quand le nouage entre ces trois modalités est mis à mal. L’identité serait alors l’arrimage d’un être parlant singulier à ce qui garantit l’altérité dans la vie sociale. 

Rappelons brièvement les trois temps de l’identification : l’identification la plus archaïque au Père par incorporation de la voix, l’identification imaginaire qui relie par contagion affective un groupe de personnes, et enfin ce qui fonde l’identification dans la filiation et la transmission, à savoir l’identification symbolique à un ou plusieurs traits dont le sujet qui s’identifie tire ordinairement son identité subjective et sexuée. 

Avec quoi se fabrique une identité aujourd’hui ? 

Quand nos repères sont mis à mal ou en échec, en particulier devant la montée des fanatismes religieux ou nationaux qui en sont les symptômes, le déchaînement de la jouissance de l’objet dans l’économie de marché ne faitqu’accroître et rigidifier les revendications identitaires. L’identité deviendrait-elle alors un objet de jouissance ?

Quanddans les institutions accueillant des enfants, les professionnels constatent la multiplication de conduites particulièrement violentes, quandl’inflation de « l’offre » identitaire amplifie la déroute subjective au moment de l’adolescence, ne pourrions-nous pas avancer l’hypothèse qu’il s’agit de la captation des plus jeunes par des modèles médiatisés, sous la forme d’un Idéal de toute-puissance sans limites, ni censure ? 

Quandl’anatomie ne fait plus le destin, le sujet, sommé d’ajuster l’image de son corps sur les injonctions libertaires, se prête à toute la plasticité que la technique permet. Y aurait-il alors la reconnaissance d’un « droit au Réel » ? Ce qui s’opposerait alors radicalement à la définition qu’en donne Jacques Lacan : le Réel comme inatteignable !

Il s’agit de reprendre ces questions, depuis longuement travaillées dans notre institution, pour examiner les multiples facettes de l’identité aujourd’hui, dans ses heurts et ses malheurs, au moment où vacille la fabrique des identités dans le lien familial, politique et social. C’est la question même de ce qu’est l’identité que nous chercherons à préciser.

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