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Le style c’est l’homme. Élizabeth Roudinesco : Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, Paris, éd. du Seuil, 2014

DUFOUR Alain
Date publication : 16/01/2015

 

La biographie que nous livre Élizabeth Roudinesco : Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre vise à « observer Freud construisant son époque tandis qu’il était construit par elle ». L’historienne salue les travaux anglo-saxons de même veine et regrette qu’aucun travail solide n’ait paru en français avant le sien. Pourtant les éditions « Le Bord de L’Eau » ont publié en 2009 une Biographie psychanalytique écrite par Gérard Huber. Ouvrage savant, Si c’étaitFreud est une somme méticuleuse qui ne prête pas aisément à la critique. Elle intéressera le néophyte comme l’étudiant, le praticien, l’enseignant, comme le curieux. Le texte est, bien sûr, assorti d’une bibliographie et de notes et notices fort complètes. Si cette entreprise se distingue de celle de Mme Roudinesco, elle ne manque pas d’en croiser les chemins. Aussi, il est étonnant qu’aucune mention ne soit faite de ce travail considérable ? L’historiographie de Mme Roudinesco est pourtant appuyée par un appareil critique imposant et il est difficile de penser à un oubli. Gérard Huber aurait-il à ce point démérité qu’il ne méritât pas d’être cité ?

Quoiqu’il en soit, ce portrait mouvant, que dresse É. Roudinesco, de Freud, dans les flux de l’histoire, histoire événementielle comme histoire des idées, se lit avec aisance. En plus d’une occasion, il est même plaisant à lire comme un roman.

Que celui qui attend une hagiographie passe son chemin ! Servi par un grand nombre d’anecdotes, ayant trait aussi bien à la vie qu’à l’œuvre de Freud, sa construction, ses impasses, l’historiographie ainsi déroulée s’avère souvent d’une grande sévérité.

Sans prêter à l’éloge idéalisant, il y a pourtant moyen de laisser place au doute et à la retenue s’agissant de faits éloignés et d’élaborations théoriques complexes.

Certes le français se prête peut-être moins à la réserve que l’anglais où une allégation est amortie facilement d’un « Isn’t it ? », en quelque sorte de structure. Et notre « N’est-ce pas ? » est loin de pouvoir rivaliser avec ce caractère linguistique profond. Tout de même, points de suspension et d’interrogation permettent d’atténuer jugement et conclusions. Rien de tel dans les quatre grands chapitres de cet important ouvrage. Le conditionnel a aussi ses vertus pour atténuer les résultats d’une enquête, une opinion singulière, un parti-pris inédit. Ces formes de réserve semblent étrangères à É. Roudinesco : elle tranche et les sanctions brèves et péremptoires abondent, la figure de Freud étant bien entendu la plus frappée par ses gifles d’écriture.

D’ailleurs la question du pouvoir et de l’autorité prend ‑ à juste titre - une place importante, voire prépondérante, dans le récit, en particulier, des dissidences, des divorces et autres antagonismes qui parsèment l’histoire du (ou des ?) mouvement psychanalytique. Est-il pour autant recommandé d’adopter des positions radicales pour en rendre compte ?

Il vaut mieux être de longue date imprégné de nombreuses considérations variées sur l’épopée freudienne pour profiter de Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre.Faute de quoi il pourrait apparaître comme un nouveau monument éditorial, français cette fois, venant relayer celui que Jones imposa en son temps comme une sorte de vérité incontestable.

Le lecteur assez aguerri pourra lui s’enrichir utilement au gré de ces investigations, souvent anecdotiques, mais qui révèlent une trajectoire extraordinaire.

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