Accueil

 

Victor Khrisanfovitch Kandinsky, Sur les Pseudo-hallucinations

FAUCHER Jean-Marc
Date publication : 21/10/2014

 

Selon le Dr V. S. Efremov, préfacier de cette édition, l’automatisme mental serait aujourd’hui désigné en Russie sous le nom de « syndrome de Kandinsky-Clérambault ». Parler de « syndrome de K-Cl », c’est tout de même potasser un peu rapidement le sujet. La question dont partent ces deux auteurs pour interroger la clinique n’est en effet pas la même et nous avons à nous intéresser à ce qui distingue leurs démarches. Discuter leurs mérites respectifs serait bien vain si l’on mesure que leurs apports, à l’un comme à l’autre, auront été laissés au bord du chemin par ceux qui ont eu la charge de rassembler les acquis significatifs de notre discipline. Il est de bon ton de vitupérer le DSM, on oublie que la CIM 10 (à laquelle ont contribué nombre d’auteurs français) ignore complètement, même dans sa version dite complète, l’automatisme mental.

Clérambault n’a pas traité l’automatisme mental en l’interrogeant comme le fait Kandinsky du côté de la sensorialité et des localisations cérébrales. S’il a pu prendre acte de ce que cette clinique nous révèle, c’est en la référant aux théories des circuits électriques : la référence aux circuits en dérivation lui a permis de poser avec une perspective d’explication la grande chose qui l’intéressait : l’écho de la pensée dans l’automatisme mental, bien plus paradoxal qu’un simple phénomène réduplicatif, anticipe souvent la pensée du patient. Clérambault nomme cela « pensée devancée » ou « écho anticipé ». Dans son intérêt pour le mouvement propre des étoffes qui pourrait les laisser croire habitées, se retrouve son questionnement inlassable, dans tous les champs de la clinique, de l’automatisme capable de leurrer en reproduisant les mouvements du vivant, ici en produisant une pensée qui supplante le penseur.

Sur les pseudos hallucinations s’inscrit pour Kandinsky dans un projet plus vaste, qui devait rassembler plusieurs études sur « les illusions des sens » référées à une théorie générale des aires cérébrales. Ainsi, les quelques schémas programmatiques qui concluent l’ouvrage évoquent l’hallucination, la pseudo-hallucination, l’hallucination oniroïde, le « parler forcé », mais aussi l’acte de perception objective, l’acte de remémoration sensorielle, le rêve, comme pouvant être référés à des parcours différents entre différentes localisations cérébrales.

De ce vaste programme, seule l’étude des pseudo-hallucinations aura vu le jour, mais c’était sûrement la plus chère à l’auteur : il en avait lui-même une certaine expérience et interrogeait ces phénomènes, si l’on peut dire, de l’intérieur.

Kandinsky s’attache donc à préciser ce qui distingue les pseudo-hallucinations, d’une part des représentations issues de l’évocation volontaire par le souvenir ou l’imagination, d’autre part des hallucinations proprement dites.

Les pseudo-hallucinations se distinguent des images qui relèvent de la production volontaire par les caractères qu’elles partagent avec les hallucinations : leur « caractère « forcé » et leur survenue sans « lien avec les représentations qui se trouvaient dans la conscience du patient juste avant elles ». Elles « correspondent par leur contenu […] justement à des représentations qui réussissent à peine à franchir le seuil de la conscience ou même restent en dessous de ce seuil ».

Kandinsky y voit une possible réfutation des théories centrifuges de l’hallucination (c’est-à-dire d’une propagation régrédiente de l’excitation le long des voies de la sensorialité). Nous savons que Freud, au début de ses travaux, avait sur ce point accordé quelque crédit à Meynert et que c’est en s’en écartant qu’il a pu montrer ce qui distingue la Verwerfung de ce que l’on observe dans l’amentia.

Le fait que le contenu hallucinatoire, du point de vue du patient, ne concerne en rien le contexte de ses préoccupations actuelles est un point, remarqué également par les auteurs français, qui peut avoir son utilité quand il s’agit de discuter éventuellement le caractère hystérique d’une hallucination.

Mais la pointe de la question de Kandinsky, qui donne à la lecture de son ouvrage un intérêt autre qu’historique, porte sur la distinction des pseudo-hallucinations et des hallucinations qui l’amène à questionner la notion même d’extériorité.

Les deux sortes de représentations excluent pour l’intéressé la possibilité de douter, mais elles restent pour lui « toujours distinguées, jamais confondues ». « Il n’existe pas de gradation dans le caractère de réalité ou d’objectivité, il est présent ou pas. Il n’y a pas de demi-hallucination ». Leur confusion ne peut qu’être le fait d’une « personne étrangère à ces question, au cours d’un interrogatoire superficiel du patient ».

Une hallucination est pour lui la réalité même. Une pseudo-hallucination est dépourvue du caractère d’objectivité et de valeur de réalité à proprement parler, alors même qu’elle présente un caractère sensoriel très marqué, une tonalité définie (hauteur et timbre des sons) qui lui permettent habituellement de discerner qui lui parle.

Elle est pourtant reçue avec un « caractère d’extériorité », marqué par « l’impression que ses pensées sont introduites en lui du dehors, ou extraites de lui vers le dehors, ou fabriquées pour lui par des personnes étrangères ».

Ceci conduit Kandinsky à explorer la question topique de l’extériorité, d’abord dans la sphère visuelle qui se prête mieux à l’auto-investigation, et à étendre ensuite ses conclusions, fort valablement, aux phénomènes relevant de la sphère auditive et verbale.

Une hallucination donne « au son une localisation déterminée », « les voix parviennent au malade d’un certain point du monde extérieur ». « La perception sensorielle subjective se produit ici avec et en même temps que les perceptions objectives et possède une valeur identique à celles-ci ». Elle appartient, autrement dit, à « l’espace objectif ».

En revanche, « le contenu des pseudo-hallucinations […] n’entre pas en rapport avec les objets réels qui entourent l’auto-observateur dans l’espace réel ».

« Les deux sortes de représentations sont spatialisées mais la spatialité des premières n’est pas identique à la spatialité des secondes. En ce sens on peut parler de spatialité intérieure et extérieure, ou, si l’on veut, d’espace objectif ou subjectif, sans que cela comporte une quelconque affirmation de l’objectivité de l’espace pris indépendamment de notre conscience ».

Cette réflexion est, bien sûr, précédée par la référence à Kant où elle trouve son motif : « l’espace réel, lui aussi, n’est rien d’autre qu’une forme de nos représentations ».

L’usage incident de l’expression « sens externe » avait déjà laissé pressentir la rencontre de cet auteur.

Kandinsky situe ainsi son exploration à la pointe vive des interrogations kantiennes. Kant en effet n’a pas dissimulé les difficultés rencontrées sur son chemin. Le développement des conséquences des prémices de la Critique l’avait conduit à distinguer précisément les deux registres de l’extériorité empirique et transcendantale. Cette distinction, qui était dépourvue de sens pour ses contemporains, a pu trouver sa validité pratique près d’un siècle plus tard, quand a été ouvert le champ clinique de la psychose.


[1] Extrait d’une intervention de Jacques Lacan à l’hôpital Henri-Rousselle sur le thème « Apport de la psychanalyse à la séméiologie psychiatrique », retranscrite dans le Bulletin de l’Association freudienne N° 21 de janvier 1987.

Espace personnel