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Le signifiant

DORGEUILLE Claude, CHEMAMA Roland
Date publication : 01/01/1900

 

Ainsi, même si le terme de signifiant est emprunté à la linguistique, sa définition lacanienne renvoie d'abord au discours psychanalytique lui-même, tel qu'il s'est élaboré, à partir de la cure, depuis Freud.

En ce sens, la place du signifiant dans la théorie analytique se prépare à partir de la « talking cure »: ce que Anna O nommait ainsi, c'est une expérience qui, dès le départ, se révéla être une expérience de langage. Ce qui se disait dans la parole n'avait plus à se dire par le corps, au niveau du symptôme hystérique. Cette origine sépare d'emblée la psychanalyse de toute pratique centrée sur l'affect, voire sur le corps lui-même.

Trois au moins des œuvres majeures de Freud sont consacrées à l'élaboration de cette dimension de langage. La Psychopathologie de la vie quotidienne, Le Mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, L'Interprétation des rêves décrivent les mécanismes par lesquels le désir inconscient peut se dire en rusant avec la censure, mécanismes dont les plus connus sont la condensation et le déplacement. Elles incluent déjà une réflexion sur l'importance de la polysémie par laquelle un même énoncé peut avoir à la fois un sens manifeste et un sens latent - voire condenser une pluralité de significations différentes.

L'œuvre de Lacan comporte très tôt une reprise explicite de l'interrogation sur le langage. Sans même remonter aux tout premiers textes (notamment Écrits « inspirés » : schizographie, 1931), les Propos sur la causalité psychique (1946) comportent une définition du « mot » comme « nœud de significations » qui reprendra, exemple « parlant » à l'appui, la question de la polysémie (Écrits, p. 166). Dans Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, le symbole est introduit à partir de l'objet de l'échange symbolique (objet réel délesté de sa charge d'utilité) et son analyse est menée jusqu'à celle du mot : « présence faite d'absence où l'absence même peut venir à se nommer » (référence faite au jeu de fort-da chez Freud).

Le terme même de signifiant est utilisé dans ce dernier texte. Cependant, c'est dans L'Instance de la lettre dans l'inconscient que Lacan s'expliquera sur la reprise de ce mot, qu'il emprunte à la linguistique.

La distinction du signifiant, du signifié et du référent se trouve, à vrai dire, introduite déjà par les stoïciens. Cependant ce dont Lacan crédite Saussure, à juste titre, c'est d'une écriture formalisée du signe linguistique : .On peut insister aussi sur le rejet très explicite de toute dimension extra-linguistique, qu'il s'agisse du son physique, ou de la chose à quoi le mot réfère, signifié et signifiant désignant chez Saussure le concept et l'image acoustique.

On a souvent relevé, parfois comme une critique, la transformation que Lacan propose de l'algorithme saussurien, qui devient chez lui .Il y a chez Lacan disparition de l'ellipse qui rassemble le signifiant et le signifié dans l'unité du signe, accentuation corrélative de la barre qui les sépare et qui désormais, « résistante à la signification », permet une réécriture du refoulement freudien, renversement de la place de chacun des termes, le signifiant devenant l'élément dominant.

Il est clair cependant que ce que vise Lacan, c'est une définition psychanalytique du signifiant, qui prenne en compte notamment son rapport à l'inconscient. Il n'est pas étonnant dès lors que l'usage qu'il peut faire de ce terme diffère sensiblement, et non par méconnaissance, de celui de Saussure. À tout le moins pourrait-on dire que Lacan, en isolant comme telle la dimension du signifiant, radicalise la démarche saussurienne. Notons d'ailleurs que dans la linguistique elle-même, la phonologie déjà présuppose la possibilité de délester la recherche de toute considération sémantique.

Le signifiant, pour Lacan, doit d'abord être conçu dans son autonomie par rapport à la signification.

Cette autonomie trouve son introduction dans les textes freudiens, où elle est plus qu'ébauchée. Ainsi dans Le Mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, Freud démontre l'importance du jeu de l'enfant avec les phonèmes, hors de tout souci de signification. Il y a ainsi du non-sens irréductible à toute intention de signifier.

La dimension asémantique du signifiant est accentuée par Lacan à l'occasion du séminaire sur les psychoses : « Tout vrai signifiant, en tant que tel, est un signifiant qui ne signifie rien. » C'est la psychose en effet qui permet de saisir de la façon la plus directe comment un signifiant peut se manifester dans un sujet sans que sa signification puisse à proprement parler se constituer, en tant qu'elle ne renvoie pas à une autre signification.

Pour Lacan, qui pousse là-dessus à son terme l'intuition de Saussure sur la valeur, un signifiant considéré isolément ne signifie rien, il ne prend sens que de son rapport avec un autre signifiant, la chaîne tout entière ne se comprenant qu'à partir de son dernier terme (Lacan appelle « axiome de spécification » le fait qu'un signifiant ne saurait se signifier lui-même).

Ainsi, cette structure de chaîne, qui est celle par quoi le sujet peut être représenté, est-elle en même temps ce qui produit des effets de signifié, les deux fonctions venant à s'articuler au point que l'on peut identifier ici effet de signifié et effet de sujet.

Reste qu'il faut distinguer, de la phrase effectivement dite, ou dicible, cette autre chaîne où le désir inconscient insiste. Ici la question du signifiant renvoie à celle de la répétition : retour réglé d'expressions, de séquences phonétiques, de simples lettres qui scandent la vie du sujet, quitte à changer de sens à chacune de leurs occurrences, qui insistent donc en dehors de toute signification définie.

Le refoulement fait que le langage, qui porte le désir, est en même temps ce qui le dissimule, que celui-ci ne peut se dire qu'entre les lignes, et que le sujet lui-même, finalement, ne pouvant se signifier par un signifiant particulier est toujours à chercher dans l'intervalle entre les signifiants.

Le phallus est désigné comme le signifiant qui signifie la prise du signifiant sur le sujet : signifiant, en ce sens de l'interdit autant que du désir.

L'approche lacanienne du signifiant excède les limites des théories linguistiques auxquelles on a pu la rapporter, en suivant d'ailleurs les indications que Lacan donnait lui-même.

On ne rapportera ainsi que pour mémoire la dimension « structurale » que Lacan indique lorsqu'il note que les unités linguistiques « sont soumises à la double condition de se réduire à des éléments différentiels derniers et de les composer selon les lois d'un ordre fermé ».

On insistera davantage sur la référence à la poétique, sur le rapport établi entre les mécanismes du travail de l'inconscient et ceux de la rhétorique (métaphore et métonymie). Dans un séminaire récent (18 avril 1977), Lacan ira jusqu'à dire que la linguistique est une science très mal orientée, que si elle se soulève, c'est « dans la mesure où un Roman Jacobson aborde franchement les questions de poétique ».

On notera enfin, à l'époque où la linguistique pragmatique prend la place que l'on sait, que la conception lacanienne du signifiant prend en compte, dès le départ, la dimension d'acte qu'il y a dans le langage. Le signifiant n'a pas seulement un effet de sens. Il commande ou il pacifie, il endort ou il réveille.

Il est sans doute important de situer aussi les rapports du signifiant et de la lettre.

Dans « L'instance de la lettre » Lacan, faisant allusion aux phonèmes, note qu'« un élément essentiel dans la parole elle-même était prédestiné à se couler dans (...) ce que nous appelons la lettre, à savoir la structure essentiellement localisée du signifiant ».

Dès lors, le terme de lettre peut désigner ce qui, du langage, « ne se confond pas avec les diverses fonctions somatiques et psychiques qui le desservent chez le sujet parlant ». Au-delà de toute intention de signification, il faut entendre le discours « à la lettre ».

Mais, en même temps, l'introduction du concept de lettre permet de désigner la dimension de ce qui se conserve même si le message n'est pas compris. La lettre, en ce sens, conduit au mathème, c'est-à dire à une écriture dont les lectures peuvent varier, mais dont la syntaxe reste nécessairement fixée.

Lorsque Lacan dit qu'un signifiant représente le sujet pour un autre signifiant, il fait de cette formule la définition même du signifiant, et non une simple propriété de celui-ci. Or rien dans cette définition n'implique que le signifiant se confonde avec l'image acoustique. Certes, en tant qu'on l'oppose à la signification, le signifiant est le plus souvent identifié à une séquence phonématique. Mais il peut aussi parfois en être tout autrement. En tout cas il ne se définit pas comme image acoustique. Il faut se souvenir de cela, ainsi que du lien entre représentation du sujet et effet de signifié, pour saisir ce que Lacan peut dire dans quelques-uns de ses textes les plus importants sur le signifiant. Ainsi dans le Séminaire III, sur « Les structures freudiennes des psychoses », l'analyse de la première scène d'Athalie fait apparaître comme signifiant « la crainte de Dieu ». Cette expression n'est pas à prendre au niveau de la signification, au moins apparente, puisque « ce qui s'appelle la crainte de Dieu (...) est le contraire d'une crainte ». Mais si elle est désignée comme signifiant c'est avant tout parce que, plus que d'autres termes, elle a un effet sur la signification. Analyse des réquisits : il faut bien que ce soit un signifiant pour qu'il y ait transmutations des significations (de même qu'il faut bien qu'il y ait eu Nom du Père quand il n'y a pas eu psychose). Pour prendre un dernier exemple, le Séminaire XX, « Encore » désignera dans le proverbe, voire la locution, ce qui peut constituer l'unité signifiante. Là encore le signifiant est induit à partir de ses effets, en l'occurrence l'effet de désir lié, par exemple, à l'expression « à tire-larigot ».

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