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Des choses absolument folles. Une lecture du roman Le Très-Haut de Maurice Blanchot

CHASSAING Jean-Louis
Date publication : 15/10/2013

 

Un des premiers ouvrages de la collection, illustrant cette « ouverture », est une lecture d'un roman de Maurice Blanchot. Le Très-Haut, paru en 1948, est le dernier roman de Blanchot, qui écrira des récits par la suite. « Le récit, écrit Blanchot, comme le rappelle Claudine Hunault dans son beau livre, n'est pas la relation de l'événement, mais cet événement même ». Ce que l'on peut lire comme une tentative d'écriture du réel, tout du moins, écrit toujours Claudine Hunault, « Il s'agit d'un travail poétique de l'imaginaire, d'un savoir faire pour se rendre au bord, et toucher à des fragments de réel ». Et c'est la thèse de Claudine Hunault, et, nous le verrons, pas seulement la sienne ! Cette écriture, dit-elle, celle de Blanchot, ici même dans ce roman, est une approche du fantasme ; du fantasme au sens développé par Lacan ‑ la collection où s'inscrit son livre est une collection de psychanalyse ‑, en son rapport à la lecture. « Ce qui advient, advient en premier lieu dans l'écriture et notre corps en est affecté », écrit Claudine Hunault. Fin de roman, passage au récit.

Les diverses critiques des écrits de Maurice Blanchot mentionnent souvent le fait que Blanchot est avant tout lecteur. Lecteur des autres, lecteur de lui-même... Le passage de la lettre, du regard au corps, s'effectue-t-il lors du geste, lors de l'écrit du corps dans une anticipation à peine esquissée de la pensée, elle-même liée malgré elle aux déplacements inconscients ? La lettre, objet particulier, face réelle du signifiant. Mais aussi, comment Blanchot lisait-il... s'imprégnait-il ? Quelle était l'architecture de son « acte de lecture », pour reprendre l'expression, citée plus haut, des directeurs de la collection « Lire en psychanalyse » ? La phrase suivante de Claudine Hunault est complexe, et explicite de son hypothèse : « La manière dont l'écriture de Blanchot se creuse, se sculpte de la vision qu'elle soutient du fantasme... ». Le fantasme ne s'écrit pas mais il soutient... Si selon Lacan le désir se soutient du fantasme, ici le désir serait « écrasé » par l'écriture, « trouverait » en ses lieu et place l'écriture ; comme si celle-ci venait crûment, violemment, ici donner « à voir » le fantasme... « ... l'écriture de Blanchot... se sculpte de la vision qu'elle soutient du fantasme... ». Ce qui n'abolit évidemment pas la place du désir si ce n'est qu'il serait en quelque sorte, ne serait-ce que momentanément, recouvert par une écriture, et qu'il viendrait à surgir en sa violence à travers l'écriture. Dans le livre de Claudine Hunault, les relations entre fantasme, désir et écriture sont à lire « à la page » et aussi à rebours, à relire.

Il y a ce serrage de l'objet, sur, avec, et par l'écriture, et un mouvement d'échappement. Ceci n'est pas sans se rapprocher de ce qui est repéré par Claudine Hunault comme une « obsession de faire sens ou de ce que la vie fasse sens » dans « la poétique de Blanchot ». Elle compare cela, à un moment de son analyse, avec le Beckett du livre Le Dépeupleur. Une obsession qui tourne en vain, si ce n'est à rechercher, à fouiller son vide. « L'écriture du Très-Haut s'adresse à l'être même de la parole et le représente dans son inaccessibilité... », écrit-elle. Ou encore « Équivoque, Le Très-Haut se serre de façon impitoyable sur son énigme, l'épidémie, et en même temps il fait eau de toute part ». Ce mouvement d'aller et venue, d'approche et d'échappement, d'intensité et de vide ou plutôt du « rien », est perceptible en « sous-jacence » de l'écriture de Claudine Hunault, prise par son objet-lecture. Lecture en psychanalyse. « Je parle ici de Sorge et je parle de Blanchot, pour autant un quelconque rapport biographique entre eux ». « Étrangement, l'indifférence Nous trouvons ce type de formulation également, au cours d'une autre comparaison, « [Blanchot et...] Giacometti semblent si proches, à distance l'un de l'autre... ».

Claudine Hunault est metteur en scène de théâtre et d'opéra, actrice et écrivain. Et manifestement chercheuse, aussi chercheuse de (ce) qui cherche. Présence et absence, et pas seulement présence sur fond d'absence justement, mais présence autrement. Autrement ? Le corps et la lettre s'y prêtent, où se nouent fort l'imaginaire et le réel.

Coup de feu à la fin du livre.

« J'étais un homme quelconque ». Sorge. Souci.

Le titre du livre – Des choses absolument folles ‑ se déploie sous divers aspects. La perception y est souvent en jeu. À propos d'Artaud, Claudine Hunault évoque « l'écriture d'une perception folle », puis, liant Sorge et Blanchot, elle ajoute « (ce) serait pour Blanchot une façon de forer et forcer la langue, la sienne, à dire ce à quoi elle résiste, ce qu'elle ignore [...] de lui faire rendre gorge, et de vomir l'insu et l'insupportable du fantasme ». Mais c'est plutôt de « ce qui s'élabore en elle » dont il s'agit là, « mon projet d'une certaine manière est une chose absolument folle ». Les « choses folles », ces textes en sont remplis. De la mort aussi. Des pourritures également. Mais c'est dans le jeu de la lettre, dans ce qu'elle touche au corps que l'intérêt extraordinaire réside aussi. C't'écriture imprègne. Désir et fantasme y sont en monstration. « tel qu'il la regarde, son regard à elle l'absente, et dans cette absence de Sorge, elle perçoit le pouvoir de les entraîner là aussi « à des choses absolument folles » ».

Dans l'éloge funèbre qu'il prononça lors de son incinération le lundi 24 février de l'an 2003, Jacques Derrida, l'ami, rappelle la présence incessante de la mort chez Blanchot, dans ses textes et dans sa pensée, et en cet instant solennel énonce cette phrase énigmatique : « La mort de Blanchot est indéniablement survenue, mais elle n'est pas arrivée, elle n'arrive pas. Elle n'arrivera pas »[2]. Énigmatique et à peine explicitée par cette autre phrase-clef « La mort toujours imminente, la mort impossible et la mort dépassée, voilà trois certitudes apparemment incompatibles mais dont l'implacable vérité nous fait don de la première provocation à penser ».

sans pour autant ne pas être celui d'une clinique, psychanalytique. Et c'est aussi son remarquable intérêt. On en sort marqué, abasourdi parfois.



[2] Libération, « Un témoin de toujours » ; mercredi 26 février 2003.
Jean-Louis Chassaing

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