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Une heureuse rencontre

LANDMAN Claude
Date publication : 20/06/2013

 

Il propose ainsi au débat plusieurs hypothèses : l'idéologie scientiste triomphante, l'antisémitisme et le fond religieux hérité du marxisme, pour rendre compte de ce qu'il appelle la détestation à laquelle est voué le nom de Freud et la découverte subversive qui s'y s'attache, à savoir que : « ...la rencontre pour le petit d'homme, qu'il soit fille ou garçon, est avant tout une rencontre qui sexualise la vie » (p. 14). Ainsi : « ...ce que nous appelons la réalité, ce que nous appelons le monde, tout cela ne peut être lu et reconnu qu'au travers d'une petite fenêtre tout à fait simple, ce que Freud va appeler fantasme » (p. 15).

Ceci le conduit à faire le constat suivant : « au moment où nous semblons donner un crédit presque absolu à la démarche scientifique, nous devrions mieux nous inspirer de la façon de Freud » (p. 29). Façon qui conjoint la rigueur de la méthode scientifique sur laquelle il prend appui dès le début de L'Interprétation des rêves, avec la vérité qui parle dans l'inconscient (« La science et la vérité », écrira Lacan). Cette vérité qui insiste pour se faire entendre dans le rêve ou le symptôme et qui témoigne chez chaque sujet d'une division entre l'Idéal, l'amour du Un, et le désir qui se trouve de ce fait refoulé dans l'inconscient. À cet égard, notre ami consacre avec bonheur un chapitre entier à la reprise du fantasme « Un enfant est battu ».

Pourtant, ainsi qu'il le souligne très justement, la théorie freudienne n'est ni un château de cartes ni une cathédrale et des critiques légitimes peuvent et même doivent lui être adressées, notamment en ce qui concerne le complexe d'Œdipe et son fondement mythique (voir les chapitres Freud œdipien : un mythe et Les Moïse de Freud : du Moïse de Michel-Ange à l'homme Moïse, roman historique). Sur ce point, c'est le retour à Freud de Jacques Lacan qui le guide.

Tout comme le guide également, sur la difficile question de l'identité, la phrase suivante de Freud :« Mes parents étaient juifs, moi-même suis demeuré juif ». Et il ajoute : « Cette seule phrase, apparemment anodine, a toujours ouvert pour moi un abîme, une forme d'évidence et de complexité ; j'aurais pu dire exactement la même » (p. 12).

L'auteur en tire, à l'endroit des conflits qui caractérisent notre époque, un enseignement éthique et politique qui lui paraît décisif, incontournable : « Freud, qui a toujours souligné son trait de judaïté sans le relier ni au judaïsme communautaire ni à la religion, fait obstacle sur la voie de l'oubli. Et ce d'autant qu'il est annonciateur du retour implacable du refoulé. Pour retirer l'épine juive de l'histoire, il faut oublier Freud, mais nul ne sait le prix qui s'en payera dans la confrontation des identités » (p. 31).

Les conséquences de la petite phrase de Freud, si l'on en mesure toute la résonance, lui semblent également valoir pour le travail de la cure et son dénouement : « Mais Freud prévient d'une difficulté que peut-être, malgré Lacan, la psychanalyse n'a pas pu encore franchir. Lorsque quelqu'un va au bout de la dissolution de tout trait singulier de l'identité, lorsqu'il se déclare porté par une loi universelle, il s'aperçoit souvent que ce vœu va rencontrer un obstacle » (p. 17). Ou encore : « Freud est noué à la haute culture allemande, il se considère intellectuellement comme un Allemand, mais quand les préjugés sociaux et politiques le rattrapent, il préfère se nommer ' Juif '. L'identification se révèle ainsi bien plus dialectique que la seule notion d'identité. L'universel prend le pas sur le particularisme, mais quand ce même universel devient motif d'une croisade destructrice, alors le trait de singularité reprend vivacité » (p. 75).

La procédure de la passe fut la réponse institutionnelle proposée par Lacan pour tenter de résoudre cette difficulté. Mais elle s'est avérée infructueuse et le lien social qui pouvait à juste titre être attendu du discours psychanalytique reste à venir.

Je citerai encore deux assertions fortes soulignées par l'auteur dans sa conclusion : « Il est urgent que la philosophie vienne non pas pour insulter mais pour discuter la psychanalyse » (p. 135), avec en toile de fond la référence aux réponses différentes développées dans le chapitre intitulé Franz et Sigmund : la place du père, que proposèrent à la crise éthique de leur époque, outre Kafka et Freud, Gershom Scholem et Walter Benjamin ; mais aussi : « La psychanalyse ne pourra pas vivre sans la psychiatrie » (p. 137), phrase qui renvoie à l'important chapitre : La clinique psychanalytique peut-elle rester freudienne ?

La rencontre singulière et amicale que nous propose Jean-Jacques Tyszler avec Freud, qu'il décrit d'abord comme un artisan et un travailleur acharné, présente bien d'autres facettes que je laisse au lecteur le soin de découvrir. Certaines de ces facettes, je n'en doute pas, feront l'objet d'une reprise ultérieure et alimenteront de nouveaux travaux.

Je dirai encore que ce livre original et stimulant porte la trace d'avoir été écrit par un collègue d'une génération qui n'a pas connu les difficultés de l'École Freudienne de Paris et qui a eu la chance de travailler avec Charles Melman et de Marcel Czermak.

Pour conclure, je formule le souhait que le rêve de l'auteur se réalise et que son ouvrage atteigne son objectif : devenir pour certains jeunes le petit livre qui accompagnera leur lecture de Freud, afin que celle-ci ait un effet d'heureuse rencontre, c'est-à-dire de celles, comme c'est le cas ici, qui ouvrent à la pensée.

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