Les spécificités du travail à l'Action Sociale de l'Enfance

HAMAD Nazir
Date publication : 07/11/2001

 

Le travail dans le cadre de l'Action Sociale à l'Enfance présente quelques spécificités inattendues pour un professionnel qui n'a pas l'habitude de ce champ d'intervention. Ce champ englobe autant la famille biologique et la famille substitutive que l'enfant, dans la mesure où c'est précisément la dynamique de leur rencontre qui nous intéresse.

Cette dynamique pose le problème de ce qui constitue la famille dans l'imaginaire de l'individu et du groupe. En simplifiant, je dirais que cette rencontre implique chacun de la manière suivante : le couple stérile demande à accueillir ou à adopter un enfant afin d'accéder au statut de parents et de construire une famille. L'enfant apparaît donc comme la condition nécessaire pour un couple de se structurer en famille.

Le couple ayant des enfants demande à en accueillir un ou plusieurs pour leur donner un foyer et les élever comme s'ils étaient les siens. Autrement dit, le foyer se donne et la famille également. L'ASE donne une famille à quelqu'un qui n'en a pas, ou du moins qui l'a perdue, comme si ce don appartenait aux parents en tant qu'élément de leur patrimoine.

L'enfant, de son côté, et selon son âge, est adoptable, objet d'adoption, ou cherche une famille à lui, une famille qui l'accueille, qui l'aime et qui lui donne son statut d'enfant d'une famille ou d'enfant dans sa famille. Cependant, l'enfant en quête d'une famille qui remplacerait la sienne, celle qu'il a perdue, n'abandonne pas toujours sa famille biologique. Il l'a en lui, il l'a tellement en lui qu'aucune autre n'est autorisée à prendre cette place.

D'ailleurs, quand on a l'occasion de rencontrer et de travailler avec les enfants adoptifs ou à placer, il n'est pas rare de les entendre parler de vrais et de faux parents. La 'vraie' et 'la fausse famille' sont deux expressions fréquemment utilisées par lui pour marquer les limites entre la famille biologique et la famille substitutive. 'Ce n'est pas comme une vraie famille. La vraie famille, elle' Le vrai père, lui' La vraie mère, elle''

La famille d'accueil demande un enfant 'pas encore élevé' pour en faire un enfant 'comme si' il était le sien, les vrais siens étant les garants de l'authenticité de l'appartenance à la lignée. Seulement, au lieu où le vrai est vrai, le faux ne peut rester que faux, car il s'agit du lien du sang, de la filiation réelle. 'Nous voulons un enfant pour l'élever comme nos enfants', disent souvent les parents d'accueil. Ou encore, 'nous voulons un tout petit enfant, les grands ont déjà leur caractère'. Autrement dit, si l'enfant peut leur appartenir, son caractère, ou plus précisément lui en tant que sujet, leur échappera.

Cependant assujettir un enfant au désir d'un adulte n'est pas spécifique aux enfants placés ou adoptifs. C'est le cas de tout enfant, qu'il soit placé ou biologique. C'est ce que Freud appelle l'enfant imaginaire, soutien du narcissisme des parents.

En d'autres termes, l'enfant, qu'il soit placé ou non, est appelé à réaliser ce que les parents n'ont pu accomplir eux-mêmes, et dans ce sens, il lui incombe de panser les blessures narcissiques que la réalité inflige aux parents. Par contre, ce qu'il y a de spécifique à l'enfant placé, c'est qu'il provoque la rencontre des divers partenaires autour de sa personne, créant une problématique qui rappelle étrangement le jugement de Salomon.

Quels sont les enseignements que nous pouvons tirer de ce jugementen ce qui concerne notre champ? Le premier est que l'amour maternel sauve. La vraie mère renonce à son enfant parce qu'elle sait qu'à maintenir sa revendication, elle voue son enfant à la mort réelle. Ce qu'elle ne savait pas au moment où elle avait renoncé à son enfant, c'est qu'elle allait avoir gain de cause. Les choses s'étaient passées pour cette femme selon la formule suivante: en renonçant à la satisfaction que la présence de son enfant auprès d'elle aurait pu lui procurer, elle rachète la vie de l'enfant. En acceptant de sacrifier l'enfant narcissique, elle autorise l'enfant réel à vivre.

Le deuxième enseignement est dans les placements familiaux, nous nous trouvons souvent face à cette situation où deux mères rivalisent autour du même enfant. Mais dire le même enfant risque de prêter à confusion, car l'enfant n'est pas celui qu'on croit. Bien qu'il y aille d'un enfant réel, celui-ci n'est que le support des fantasmes des deux mères. C'est d'un côté la mère de naissance qui, en raison de ses difficultés matérielles et personnelles, se trouve démunie devant ses enfants, incapable de les soutenir; elle consent alors à les placer, mais sans pour autant y renoncer narcissiquement. De l'autre côté, c'est la mère nourricière qui, prise elle aussi dans une problématique de deuil non fait, cherche à assujettir l'enfant réel à sa demande d'enfant imaginaire.

Il n'est pas étonnant que l'enfant devienne l'enjeu d'une rivalité acerbe entre bonne et mauvaise mère, où chacune s'attribue l'une et rejette l'autre sur la rivale. L'expérience nous apprend que, dans un tel conflit, c'est souvent la mère biologique qui cède la première. Seulement, contrairement à ce qui se passe dans l'histoire biblique, céder, pour une telle mère, relève plutôt d'une culpabilité inhérente à son incapacité à élever ses enfants ou à satisfaire leur demande de retour chez elle.

Peut-on encore dire que l'amour sauve? Nous répondrions par l'affirmative dans le cas où les parents de naissance peuvent assumer leur geste et, par là, aider leurs enfants à l'assumer. Placer devient ainsi un témoignage d'amour et de responsabilité. Ceci, bien évidemment, n'est pas toujours le cas. Ces mères, ces parents, continuent de promettre à leurs enfants qu'ils les reprendront, de se manifester de temps en temps pour ensuite s'éclipser inexplicablement, interdisant à leurs enfants d'investir les parents d'accueil et d'accepter leur condition d'enfants placés.

La vraie mère c'est celle qui aime. C'est la conclusion que nous donne Winnicott, lorsqu'il raconte trois cas d'enfants adoptifs dans L'Enfant et le Monde extérieur, (Paris, Payot, 1975, pp.73-85). Il démontre que l'amour des parents adoptifs leur donne toute leur chance pour une bonne évolution psychique et affective.

Nous sommes d'accord avec Winnicott pour dire que l'amour sauve, mais à la condition que les parents adoptifs ou d'accueil et les parents de naissance reconnaissent l'enfant dans la spécificité de son histoire, celle d'être né d'un couple et d'être élevé par des parents différents et que ceux-ci le soutiennent chacun de sa place dans ce qui fait la singularité de sa vie.

Or ce n'est pas toujours le cas. Dans la rencontre mère d'accueil - enfant, chacun est capturé par un objet qui le dupe. Cette duperie réside dans ce qui manque au sujet et que l'image de la mère ou de l'enfant vient recouvrir. De ce fait, la mère d'un côté, la mère dans ses diverses fonctions, et l'enfant de l'autre, sont trompeurs dans la mesure où ils se posent chacun comme étant l'objet du manque de l'autre. Cette situation est souvent conflictuelle, et plus c'est le cas, plus les 'divers partenaires' font de l'enfant ou de la mère sa cause sacrée.

De ce fait, le placement semble perdre son objet. L'enfant échoue dans l'opération de sa séparation et se perd entre loyauté à son milieu d'accueil et fidélité à ses parents de naissance. Devant ce tiraillement entre deux pôles conflictuels l'enfant placé choisit souvent de battre en retraite, c'est-à-dire qu'il évite de prendre part à son histoire et passe complètement à côté d'elle.

Le jugement de Salomon raconte l'histoire de deux mères sans faire la moindre allusion aux pères. Nous savons qu'il s'agit uniquement de deux femmes prostituées, ce qui laisse supposer que les pères sont inconnus. Cette absence des pères se retrouve dans l'histoire des enfants placés. Les pères de naissance sont souvent absents, symboliquement ou réellement, et les pères d'accueil ne sont qu'indirectement concernés par la profession de leurs femmes. C'est l'éducateur qui tend à prendre cette place de référent dans le placement, et nous nous étonnons de voir le rôle du père d'accueil se réduire à la fonction de l'époux de sa femme. Un gentil tonton ne se sentant pas autorisé à prendre position même quand la mère d'accueil est mise en difficulté.

Cette passivité des pères d'accueil quand cela se constate au cours d'un placement, ne vient pas du seul fait que seule la mère est reconnue professionnellement, elle sous-tend la motivation d'accueil de ces femmes. Il y a chez elle un désir de reconnaissance et une revendication de l'enfant phallique que l'enfant génétique ne remplit pas. En d'autres mots, la marginalisation de l'homme dans l'accueil fait partie de la problématique du couple.

L'enfant placé, nous l'avons dit, est confronté à la question du vrai et du faux. S'il y a deux familles qui le revendiquent avec la même énergie, il y en a une qui est forcément plus vraie que l'autre. Et quand la question est formulée si clairement, il nous arrive de lui retourner cette question en recourant à l'histoire du petit poussin. Une poule a couvé un 'uf et une autre a élevé le poussin, laquelle des deux est la mère? Nous avons remarqué qu'en général les enfants apprécient cette histoire qui, contrairement à ce que l'enfant attend, ne cherche pas à donner une réponse, mais plutôt à relancer la question, car quelle qu'elle soit, la réponse resterait insatisfaisante. Il y a bien une mère et un père, mais ils se perdent en quelque sorte entre les deux. Pas l'une sans l'autre, et pas les deux sans cette puissance tierce qui fait que l'une et l'autre ou l'un et l'autre représentent quelque chose pour l'entant. Mais si cette histoire peut satisfaire l'enfant, elle ne fait pas, par contre, l'affaire de deux mères quand elles sont prises dans le piège de la revendication de l'enfant narcissique. Elles sont deux à avoir donné naissance au même enfant, l'une réellement et l'autre fantasmatiquement. Ainsi, pour elles il n'y a qu'une seule mère, l'une sans l'autre, ou l'une aux dépens de l'autre.

Ainsi, l'enfant est pris dans une problématique particulière, où il y a d'un côté sa filiation réelle, et de l'autre, sa filiation imaginaire mais sans la médiation d'un tiers symbolique instauré en tant que tel par le désir de ces femmes.

Face à cette carence, c'est le social en tant que référence à la loi qui vient suppléer à la défaillance de la parole maternelle qui nomme un homme à sa fonction du père de l'enfant. La loi, dans sa légalité, faute d'instaurer la loi du père, introduit son bâton.

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