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La relation d'identité

SAFOUAN Moustapha
Date publication : 12/09/1996

 

Au début de son séminaire sur L'identification, J. Lacan s'adresse à ses auditeurs dans ces termes : "Vous n'êtes pas sans savoir... quelles difficultés, depuis toujours, pour la pensée nous offre ceci : a = a. Si l'a est tant a que ça, qu'il y reste ! Pourquoi le séparer de lui-même, pour si vite le rassembler ?"

Il ajoute que ce n'est pas là pur et simple jeu de l'esprit, comme l'attestent les divergences entre un Russel et un Wittgenstein sur ce sujet. Admettons. Mais est-ce que cela veut dire que a n'est pas a ?

Je me propose de reprendre ici la question de l'identité, tant dans le sens de l'identification d'un objet que dans celui de l'identité à soi de cet objet. Et je traiterai cette question au niveau de l'objet symbolique, telle la lettre a, comme au niveau de l'objet matériel, telle la page sur laquelle cette lettre est écrite.

Je pars de cette affirmation : l'identité d'un objet matériel réside dans son nom.

Elle suppose une opération identificatoire qui se déroule dans le langage : " cette pierre est une agate. "

Sauf anomalie de structure, l'enveloppement de l'objet dans le langage n'est jamais si ténu au point de n'y tenir que par l'intermédiaire du pronom démonstratif. La question de savoir ce que ceci est, concerne toujours un objet déjà plus ou moins défini : une pierre, un arbre, un oiseau, etc. En d'autres termes, identifier un objet revient à le spécifier, ou, comme on le dit de nos jours, à le ranger dans un sous-ensemble faisant partie d'un ensemble plus grand où il est déjà.

En outre, la fonction des noms en tant que les objets s'y identifient dépend essentiellement des rapports de chaque nom avec les autres ; il n'est jamais un rapport immédiat du mot à la chose. C'est pourquoi un objet n'a pas besoin d'une structure matérielle stable ou durable pour être identifié. On se rappelle les exemples célèbres de Saussure : le train de 10h 45, la rue rebâtie, l'habit rapiécé.

Objecter à mon affirmation de départ que tout objet est ce qu'il est en dehors de toute interférence du langage, serait une erreur. Certes, le ciel et la terre, les volcans et les torrents, les arbres et les dinausaures n'ont pas attendu le langage pour exister. Seulement, avant la langage, rien n'était ciel ni terre, ni torrent, ni volcan puisque l'idée d'une existence extra-linguistique est elle -même une idée linguistique. Sortis des confins du langage, c'est à peine si nous pouvons encore parler, je me demande comment, d'une " masse amorphe " d'étant.

Au vrai, à moins de croire qu'il se quitte pour aussitôt se rejoindre, dire que l'objet est ce qu'il est ou qu'il est identique à lui-même, traduit seulement le fait qu'un nom peut servir à la fois comme sujet et comme prédicat dans la même phrase. D'ailleurs, en dehors des ouvrages de grammaire et de logique où elles figurent comme des exemples de l'identité de l'objet avec lui-même, les phrases ainsi construites toujours entendre une signification qui n'a rien à faire avec l'identité à soi : " La guerre de 14 était la guerre de 14 " peut signifier, dans le contexte actuel, que cette guerre ne nous donne aucune idée de ce que sera une armée sans service militaire ; " Durand est Durand " peut vouloir dire qu'il n'y a rien à attendre de ce personnage ; " la soixantaine est la soixantaine ", qu'il est temps de prendre sa retraite. N'en déplaise à Jaspersen , " Children are children " peut être une invite à les pardonner ou à les remettre à leur place ; sauf dans son Philosophy of grammar, elle ne signifie pratiquement jamais que " les enfants sont parmi les êtres caractérisés comme enfants1 ".

Pour revenir maintenant à la formule " a est a ", il est juste de dire que la remarque de Lacan n'est pas un simple jeu d'esprit. Mais l'attester par la divergence entre Russell et Wittgenstein est non pertinent. Car, pour les logiciens, cette formule traduit avant tout l'identité à soi de l'objet symbolisé par a, alors que la remarque de Lacan concerne le symbole lui-même. Néanmoins, un mot sur cette divergence ne sera pas inutile, car il nous permettra de mieux cerner la question de l'identité ou de la non identifié à soi du symbole ou du signe.

Les lois logiques concernant " le concept de l'identité "2 s'inspirent généralement de la définition de Leibnitz selon laquelle deux choses sont identiques si toute propriété de l'une est une propriété de l'autre. C'est en référence à cette définition que s'écrit l'identité x = y dont on déduit grâce à la règle de substitution qu'elle autorise la loi selon laquelle toute chose est identique à elle -même, x = x, ainsi que les autres lois de la relation d'identité, celle de la commutativité, de l'associativité, etc.3

Ces formules ont soulevé une objection dont la levée a appelé la distinction entre l'objet et le signe ainsi que l'usage des guillemets pour bien marquer qu'il s'agit de ce dernier. En effet, deux signes qui figurent à gauche et à droite de l'égalité 3 = 2 + 1 n'ont pas les mêmes propriétés puisqu'il s'agit d'un signe simple d'un côté, composé de l'autre. Il est donc faux de parler de leur identité. La réponse à cette objection est que la formule reste vraie en tant qu'il s'agit du même nombre. Quant aux signes, on doit écrire " 3 " ¼ " 2 + 1 ". De même, on doit écrire " "Marie" est composé de cinq lettres " pour bien marquer qu'il s'agit du nom et non pas de la personne.

Russel a donné de la relation d'identité, telle que l'a conçue Leibnitz, sa définition formalisée : (x = y) = Df (f) (f(x) = f(y)).

Hans Reichenbach trouve cette formule plutôt maladroite, puisque dans une prédication d'identité, on ne peut pas parler de deux choses4. La solution réside, selon lui, dans le recours au métalangage qui nous permet d'expliciter que deux symboles désignent la même chose si les propositions où ils figurent dans des places qui se correspondent ont des valeurs de vérité égales.

Une autre remarque non moins pertinente du même auteur consiste à souligner que l'application de la définition de Russel serait impossible si le sens de l'identification n'était pas déjà admis, car comment peut-on même lire la définition de Russel si l'on ne voit pas que le x qui figure au début de cette définition est un seul signe et ne se fend pas en deux signes ? Toutefois, estime Reichenbach, la définition de Russell n'est pas superflue. Car bien que nous soyons obligés d'appliquer le concept d'identification avant de comprendre sa définition, nous n'avons pas besoin de le dire. La définition exprime un concept qui jusque là ne s'exprimait qu'à travers une attitude. Quant à la multiplicité de x qui pourtant ne se divise pas, elle s'explique, pense-t-il, grâce à la distinction entre Type et Token.

Mais, si nous regardons cette distinction de plus près, nous verrons qu'elle soulève plus de problèmes qu'elle n'en résout. Peirce dit qu'un token est un exemple ou un échantillon, instance, du type. Or, seul les tokens tombent sous le sens. Que serait donc le type ? Essence intelligible qui à la fois se sépare de et se réalise dans la multiplicité de ses exemples sensibles ? Nom commun qu'il suffit de prononcer pour qu'il se dégrade en un exemple de lui-même ? Sans une explication adéquate de la multiplicité du même au niveau du signe, la distinction de Peirce ne nous mène qu'à reposer le problème de l'identité ou de la non identité du signe avec lui-même. Problème plein de chicanes précisément parce que si on peut dire que tout cheval (au sens de l'individu) est un cheval (au sens de l'espèce), par contre in ne peut pas dire du premier " cheval qu'il est le même que le second " cheval ", puisqu'il ne partage pas une propriété importante de ce dernier, à savoir sa position, ni que l'un est un exemple de l'autre, ni que les deux sont des exemples d'un " cheval " imprononçable ; le recours à un " cheval " commun entre " cheval " et " cheval " est ici interdit, ce serait un mot bien étrange - seulement pas plus qu'on ne peut sortir du langage, par le biais du signifié, pas plus on ne peut en sortir par le biais du signifiant.

Alors, allons-nous faire fi des différences de position, ou de place, et affirmer qu'il s'agit quand même du même " cheval " ? Eh bien, tel est sans ambiguïté l'avis de Wittgenstein qui écrit : " "A" est le même signe que "A"5 ". Mais alors, que dire de " la proposition "le Vert est vert" - où le premier mot est un nom propre, le dernier un adjectif6 " ? Au moment où il pose cette question, Wittgenstein a déjà préparé la réponse en stipulant ceci : " Le signe est ce qu'il y a de sensiblement perceptible dans le symbole7. " Cela lui permettra d'affirmer que dans la proposition en question " ce mots n'ont pas simplement une signification différente, mais ce sont deux symboles différents8 ".

On le voit, son exemple ne laisse aucun doute que, selon lui, l'essence du symbole, séparé de ce qu'il a de sensiblement perceptible, réside dans le rôle qu'il joue dans la syntaxe logique.

Quoiqu'il en soit, sa différence avec Russell ne porte pas sur la question de l'identité du signe que Russell ne se pose pas. Elle porte seulement sur l'identité de l'objet, où Wittgenstein ne voit ni un concept ni une fonction logique. " Des expressions, écrit-il, telle que "a = a" ou d'autres qui en seraient déduites, ne sont ni des propositions élémentaires ni des signes ayant un sens9. " Plus loin : " L'identité de l'objet, je l'exprimerai par l'identité du signe et non pas au moyen d'un signe d'identité. La différence des objets pas la différence des signes10. "

Maintenant, il est vrai que, référé à l'objet, l'expression a = a ne dit rien. Non pas parce qu'elle est triviale, mais parce que, comme j'ai commencé par le soutenir, c'est seulement en tant qu'il se nomme que l'objet se redouble. C'est pourquoi je considère cette formule a = a comme l'image même de la différence entre l'objet rebelle au redoublement et le signe qui s'y prête volontiers.

Reste que Wittgenstein nous a conduit à distinguer entre le symbole et le signe. Ce n'est pas pour rien qu'il se refuse à écrire les signes de l'identité et de la différence.

Puisque à considérer a comme signe, il aurait écrit a = a et à le considérer comme symbole a ¼ a. Or, on l'a vu, cette distinction entre les symboles au sein du même signe, comme dans " le Vert est vert ", se ramène à une distinction logique (sujet/prédicat, fonction/argument ou comme on voudra s'exprimer) ; elle laisse intacte la question de ce en quoi réside la mêmeté du signe - question qui, elle, était au centre de la réflexion de Saussure.

Je préfère continuer à parler avec le linguiste genevois de l'identité du signe plutôt que du signifiant. Car la différence entre les deux termes ne me paraît pas ici pertinente. L'unité du signifiant et du signifié au sein du signe est une chose indéniable, j'ai essayé de le montrer dans L'inconscient et son scribe ; la seule question importante est de savoir lequel détermine l'autre, et sur ce point ma position ne prête à aucun doute.

Reprenons l'exemple de Wittgenstein " Le Vert est le vert ". Cette phrase peut signifier à l'occasion : " N'essayez pas de me cacher votre déception de ne l'avoir pas trouvé. " Ce qui montre primo le potentiel que garde le signifiant de toujours produire du neuf ; secundo que le signe " vert " n'est pas seulement un prédicat mais aussi une métonymie qui nous renvoie au raisin vert de la fable ; tertio que le redoublement du signe qui nous fait nous interroger sur son identité ou son unité avec Saussure est une affaire de parole. C'est à partir de là, à partir de la distinction saussurienne entre la langue et la parole que nous trouverons la réponse à notre question.

" Le "signifiant", écrit Troubetzkoy, est dans la langue quelque chose de tout autre que dans l'acte de la parole11. " Puis il enchaîne en ces termes : " C'est pourquoi il convient d'instituer non pas une seule, mais deux "sciences des sons du langage", l'un devant avoir pour objet l'acte de parole et l'autre la langue. Leur objet étant différent, ces deux "sciences des sons du langage" doivent employer des méthodes de travail tout à fait différentes : la science des sons de la parole, ayant affaire à des phénomènes physiques concrets, doit employer les méthodes des sciences naturelles ; la science des sons de la langue doit au contraire employer des méthodes purement linguistiques, psychologiques ou sociologiques.Nous donnerons à la science des sons de la parole le nom de phonétique et à la science des sons de la langue le nom de phonologie12. "

Il saute aux yeux que cette conception n'a de validité que dans la mesure où la parole est simplement assimilée à un " courant sonore ", comme si elle n'avait aucun lien avec d'autres niveaux du langage à part celui des phonèmes. Mais l'examen de n'importe quel acte de parole, je veux dire de n'importe quelle phrase, montrera qu'aucun des éléments qui la composent n'est un " signifiant dans la parole " que de se placer sur l'un ou l'autre des deux axes, syntagmatique et paradigmatique, du langage, où cet élément engage les rapports dont il tire ses capacités génératives de la signification. C'est pourquoi nous pouvons considérer comme des fictions pures et l'idée préconisée par Wittgenstein d'un " unmittelbare Verbindung " entre les noms dans les propositions élémentaires13, et l'idée prônée par Chomsky d'un non sens purement sémantique.

Dans son Essai sur la structure logique de la phrase, Albert Sechehaye rapporte l'observation d'un " enfant encore très jeune (545 jours), qui a l'habitude de désigner par l'exclamation a - a tout ce qui attire son admiration. Il montre le plancher qu'Anna, la bonne de la maison, vient de laver et il dit : " A - a, Anna, soit à peu près : "regardez cela, c'est Anna qui l'a fait"14. " L'auteur y voit à juste titre un exemple de cette coordination qui constitue le premier rapport fondamental selon lequel se structurent nos phrases.

Va-t-on parler ici d'un " génie grammaticale ", selon l'expression de Steven Pinker15, qui se manifeste si précocement ? Je le veux bien, mais il est plus intéressant de remarquer que ce génie apparaît au même âge où l'enfant s'exerce sur l'autre dimension du langage, dite métaphorique dans le vocabulaire de Jakobson, celle de la sélection, de l'alternance, de l'opposition ou de la substitution, qui lui permet de symboliser l'absence et la présence, comme le montre l'exemple devenu légendaire de fort-da.

Si nous prenons maintenant en considération les variations du sens que le " signifiant dans la langue " reçoit et/ou détermine du fait de ses rapports, on dira qu'un signifiant qui est le même au niveau de sa composition phonématique dans la langue ne l'est pas au niveau de l'acte de la parole. Là où Wittgenstein dit qu'il y a un seul signe mais deux symboles, nous dirons, nous, qu'il y a deux signes dans la parole, qui sont le même dans la langue.

Mais comment cette multiplicité de l'un est-elle possible ? Réponse : parce que ce un ne se définit pas par ses qualités sensibles qui l'enchaîneraient à un lieu et un temps déterminés, mais par sa différence. Je souscris à la formule de Lacan en la précisant de la sorte : le signifiant qui se définit par sa différence dans la langue ne saurait être identique à lui-même dans l'acte de la parole.

Je vais terminer en dégageant la réponse qui ressort des considérations précédentes à la question de Saussure au sujet de " Messieurs " dans : " Messieurs, c'est la guerre. Je vous dis que c'est la guerre, Messieurs ! " Est-ce qu'il s'agit du même mot ? Je me demande pourquoi Saussure n'a pas posé la question à propos du mot " guerre " qui, lui aussi, revient deux fois. Je présume que c'est parce qu'il s'agit ici d'une simple répétition, sans aucune modification du sens, lequel reste le sens reçu. C'est pourquoi, jusque là, je parlerai, à l'instar de Saussure, de deux signes dans la parole, qui sont le même dans la langue. Mais il n'en est pas de même dans " Messieurs ". Venu à la fin de la phrase, il ne désigne pas une seconde fois les personnes auxquelles l'émetteur de la phrase annonce l'horrible nouvelle ; il leur communique la difficulté qu'il a à y croire, son voeu que ce ne fusse vrai. C'est à cet éclair de signification que nous reconnaissons, nous autres analystes, la présence du sujet. Cette connexion entre le signifiant et le sujet nous autorise à parler de préférence de signifiant plutôt que de signe.

Ce sujet a, lui aussi, ses problèmes d'identité et d'identification, qui sont autrement plus difficiles et plus aporiques que le a = a, ne serait-ce que parce que le langage qui fait venir l'être au monde le ravit justement au sujet, et parce qu'il s'agit à ce niveau d'une opération qui s'effectue dans un tout autre lieu, un lieu qui non seulement n'est pas un lieu de félicité, mais qui est, pour le nommer, l'Achéron, un lieu d'angoisse où l'être chavire, où personne ne saurait se tenir du semblant du désirable qu'il offre ordinairement - ou, s'il y tient, c'est au risque de voir son image propre se transformer en celle du double. Les considérations précédentes n'avaient d'autre ambition que celle de déblayer le terrain.

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