Hommosexualité

Dossier préparatoire : Séminaire d'hiver 2011
CADEAU Marie-Charlotte
Date publication : 03/10/2010
Dossier : Les névroses

 


Le démembrement de l’entité clinique “hystérie” [1] n’est pas surprenant dans la mesure où il va de pair avec la volonté toute autant destructrice ou ignorante à l’égard de la psychanalyse, je dirais en particulier lacanienne. Non seulement parce que la psychopathologie de l’hystérie joue un rôle fondamental dans les avancées théoriques de Lacan, mais parce que l’hystérique dit, si on veut bien l’écouter, ce que je vais appeler provisoirement et grossièrement des vérités désagréables pour ceux qui attendent de la psychiatrie ou de la psychanalyse une assurance de réconciliation avec le monde.

Un petit éclaircissement sur le titre que j’ai proposé : hommosexualité avec 2 m, c’est bien de ce terme “ultime” que Lacan épingle l’hystérie dans le séminaire Encore. En effet, si une femme peut être amoureuse, l’hystérique est âmoureuse : ainsi la différence entre une position féminine et une position hystérique tiendrait en un accent circonflexe.

Je ne vais pas commenter Encore, cela se fera cet été, mais faire remarquer que l’épinglage de l’hystérie par ces deux signifiants ou plutôt ces deux écritures néologiques : hommosexualité et âmoureuse, résulte à la fois du commentaire constant que fait Lacan d’Aristote dans ce séminaire (âme est ici employé au sens aristotélicien) et d’une réflexion sur l’hystérie en particulier déployée dans les années 67 à 71 et dont je vais vous rappeler quelques traits essentiels, me semble-t-il tout au moins.

Quel est le sens immédiat de ce paragraphe dans Encore qui se trouve dans la leçon du 13 Mars 73 ?

Que l’hystérique aime l’âme de son partenaire ou plutôt qu’elle aime l’homme qui a une âme, c’est-à-dire ce qui lui permet d’avoir “patience et courage” pour “tenir tête à l’intolérable de son monde ». Ces hommes-là sont des maîtres qui se reconnaissent entre eux liés par leur Idéal commun et du même coup par un amour homosexuel sublimé en amitié, Lacan les dit homo jusqu’à la garde. Pour ceux qui connaissent Aristote, vous aurez reconnu le modèle des “Philoï”; des amis notamment en réflexion et en action philosophique ou/et politique parmi lesquels les femmes n’ont guère de place, sauf à imiter, admirer, se “mêmer” en eux, faire l’homme donc. Tous sont hors-sexe, ce qui ne veut pas dire hors relation sexuelle, mais hors intérêt apparent pour l’altérité de celles que Lacan nommera les pas-toute.

Notre culture populaire, cinéma et télévision, abonde dans cette modalité féminine, femmes super soldat, super flic, super intellectuel, super ... sans doute plus que la réalité.

Et pourtant ne semble-t-il pas paradoxal que le message qui a traversé les siècles depuis Hippocrate ait été celui d’un diabolisme sexuel de l’hystérique, même si ce n’était pas le message d’Hippocrate lui-même. Héraclite évoquant le cortège des Bacchantes, admettait difficilement que ces excès féminins soient rendus supportables par la présence des Dieux Dionysos et Hadès. Appel sexuel impudique des femmes donc, nommées ou pas encore hystériques.

De nos jours, il n’est pas rare que des jeunes femmes viennent voir l’analyste en se présentant comme animées par un manque sexuel difficile à contrôler. Sans doute plus nombreuses, celles qui, derrière la plainte de leur impuissance à trouver un partenaire, laissent entrevoir, malgré la liberté sexuelle contemporaine, leur malaise avec la féminité, la sexualité leur apparaissant désagréable, angoissante voire dégoûtante.

On sait que Freud lui-même a été aux prises avec ces paradoxes : appel sexuel et refus du sexe, ne comprenant pas pourquoi Irma ne voulait de sa “Lösung”, sa solution pour guérir les symptômes, et non plus pourquoi Dora ne voulait pas de ce que lui offrait ce beau jeune homme, Mr K : lui, Freud, trouvait que cela aurait fait un bien joli couple.

Pourquoi, l’expression dite impudiquement sexuelle d’une femme, n’est-elle pas, après tout, l'équivalent du désir masculin qui, lui aussi, peut bien être parfois impudique ?

Pourquoi fait-elle penser, cette expression féminine, quand elle a lieu, à une monstration pulsionnelle, donc à une demande, (un “ça demande”) depuis le corps, qui semble, je dis bien semble, désigner clairement l’objet qu’elle vise ?

Une femme donc, éternelle sphinge au corps qui tantôt la déborde, tantôt ignoré de la tête, mais qui de toute façon, fait signe, que Freud nous apprendra à déchiffrer cependant comme signifiant.

Charles Melman a largement insisté dans ses Nouvelles Etudes sur l’Hystérie sur le fait que l’hystérie advient chez les parlêtres (je ne dis pas sujets, car c’est bien le problème) en position d’altérité, i.e. qui ne se trouvent pas en position d’être héritiers en ligne directe du Père, i.e. autorisés à exprimer leur désir et soutenir un fantasme sexuel. Le signifiant maître est donc interdit, voire donne lieu à ce que Melman appelle un pseudo-refoulement. Une femme ne peut donc tenter cette dialectique entre un fantasme et le signifiant maître qui la représenterait comme sujet et par lequel lui serait autorisé la poursuite de l’objet primordialement perdu.

D’ailleurs, cet objet (le sien) est-il perdu pour elle, puisque comme lui, elle occupe le lieu du Réel? Il n’est en tout cas pas validé par le Père comme devant soutenir un fantasme sexuel.

Dans le langage, elle se représente par S2 mais ce signifiant est symbole d’un objet, l’objet a, que cette fois-ci une femme représente pour un homme (non du sien), non le symbole d’un manque d’objet. Comment parler et désirer à partir d’un signifiant qui est plus un index d’objet qu’un signifiant à valeur symbolique, au sens psychanalytique, c’est-à-dire pointe le manque de l’objet, et non l’objet ?

Privée du signifiant maître et de l’organe qui le représente, elle se fait, selon l’expression de Charles Melman “pur manque”, demande énigmatique, intempestive de désir, d’amour et de jouissance: car ce qui lui manque, dit Lacan dans Les non-dupes errent, c’est précisément la jouissance phallique.

Si une femme se met plutôt en en position féminine, ce “manque pur” peut se traduire, dit brièvement, plutôt en une attitude de Belle au Bois Dormant, attendant que “le désir d’un homme vienne à les diviser” comme le dit Lacan dans l’Etourdit, c’est-à-dire aussi l’allumer.

Ce serait donc bien en tant qu’hystérique que cette “demande” (mais sans doute faudrait-il trouver un autre signifiant pour agrafer cette demande particulière) viendrait sur le devant de la scène, ferait scène.

L’est-elle moins, intempestive, cette demande, puisque le signifiant maître est relativement autorisé par le lien social contemporain ?

Sans doute, mais ce qui vient alors sur le devant de la scène, pour un grand nombre du moins, c’est la plainte de se sentir incapable ou illégitime, voire exclue, fut-elle polytechnicienne. Elles se disent “bidon”, “usurpatrice” et pourtant la question de la féminité de leur vient pas nécessairement. Elles se projettent bien sûr dans un idéal de couple d’égalité et de collaboration (c’est l’hommosexualité dont parle Lacan) tout en se plaignant de leurs multiples copines abandonnées avec des enfants en bas âge. Bref, leur demande est encore plus obscure pour elles-mêmes, la revendication masquée par l’angoisse et la dépression.

Plus que jamais on peut comprendre la réflexion de Lacan notant combien Freud s’est trompé à chaque fois qu’il a désigné un objet au désir de l’hystérique.

On sait que, analysant le cas Dora, Lacan, au temps du séminaire sur les Formations de l’inconscient, montre que le mode d’accès de l’hystérique au désir c’est de s’identifier à un petit autre chez qui elle reconnaît les indices du désir. Dora s’identifie donc à Mr K, l’homme qui a l’organe, pour maintenir son propre désir envers Mme K et soutenir celui de son père. Il s’agit de poser un désir au-delà de cette demande, un désir qui la ferait exister comme sujet : ce qu’elle appelle, ce n’est pas un objet mais un désir; Mr K lui sert à se “ tenir face à ce point où elle appelle son désir”. Désir de désir donc. Désir d’avoir un désir, lié au désir de soutenir le Père symboliquement puissant, mais défaillant dans la réalité : ce que Lacan appellera plaisamment « l’ancien combattant ». L'hystérique cherche donc à corriger un effet de la structure; d’être dans l’Autre, pas-toute dans la castration, le désir est « défaillant », ce qui nous fait noter que le concept de désir est très “androcentré”. 

On sait que Freud dira s’être trompé sur le désir de Dora, et que le véritable objet de Dora n’était pas Mr K mais Mme K. Homosexualité donc, mais cette fois avec un seul “m”. En effet, si elle s’identifie à un homme désirant une femme, et si de plus elle soutient son désir (celui de l’homme ou du Père), elle se trouve prendre logiquement le même objet : une femme. Pourtant Freud se trompe encore, et Lacan n’est pas encore assez précis.

Aussi bien, 10 ans après, Lacan reprend la question à partir non plus de la problématique du désir mais de la jouissance.

Si Dora soutient un père désirant, elle ne soutient sûrement pas l’ordre phallique qu’elle promeut pourtant. Ce que Freud apprend à ses dépends. Bien au contraire, elle “fait la grève”, “elle n’est pas esclave” dira Lacan, et surtout pas esclave de la jouissance phallique qu’on voudrait lui imposer; c’est en quoi elle est solidaire du maître, du vrai, de celui qui renonce à la jouissance : celui-là est maître de lui comme de l’univers, et bien sûr son corps doit obéir à son âme (nous retrouvons l’âme comme principe). Il ne faut pas confondre ce maître-là avec les multitudes de petits maîtres pervers qui profitent du pouvoir pour s’adonner à leurs petits plaisirs. Ce maître-là, c’est celui dont le corps est à la botte de son âme.

Le maître et l’hystérique se privent donc de jouissance, celle à laquelle permet d’accéder ordinairement la castration, l’une pour ne pas être esclave, l’autre pour être maître.

Dans la clinique, ce maître peut cependant avoir les visages les plus divers : ce n’est pas le rang social qui le détermine, ce peut même être un SDF, pourvu qu’il ait une âme exigeante.

Mais il ne faudrait pas croire qu’elle, l’hystérique, refuse pour autant la jouissance sexuelle, du moins l’expression ne convient pas. “Elle promeut le point infini de la jouissance comme absolue” rappelle Lacan dans D’un Autre à l’autre (21 mai), et ce qu’elle refuse c’est que les jouissances ordinaires ne soient que “des parodies”, au regard de cette jouissance absolue.

Mais quelle est cette jouissance absolue ?

Ce n’est pas la jouissance Autre dite féminine, c’est celle du phallus forclos dans le Réel, qui fait retour sous la maigre forme de cette parodie de jouissance d’organe cernable par la fonction phallique. La jouissance absolue serait donc celle d’un phallus qui ne serait pas du semblant, mais qui aurait une substance, un être : celui qu’elle cherche dans l’âme du maître qui, s’il l’aime-âme à son tour lui donne de l’être, à elle.

L’hystérique est donc métaphysicienne, mais aussi logicienne.

Elle pressent bien que cette jouissance qu’elle vise obscurément a rapport avec la question du Un, ce pourquoi il est impossible de comprendre l’hystérie sans tenir compte du “rôle maître du Père” dit Lacan, qui est ce qui l’intéresse, chez ce Père, fut-il impuissant comme dans le cas de Dora.

La figure du Père-maître est devenue rare. Cela, me semble-t-il, ne fait que rendre plus égarée l’hystérique, lui rendre moins accessible sa problématique structurale.

Nous sommes là devant la complexité paradoxale de l’hystérique; car il s’agit bien pour elle de faire désirer ce Un du Père ou de l’homme maître qu’elle lui substitue, tout en âmant en lui son refus de la jouissance phallique.

Ce pourquoi Lacan, me semble-t-il forge le verbe “âmer”, qui n’est ni désirer, ni aimer, mais qui désigne bien cet élan hystérique, venant contester après tout les catégories forgées sur le psychisme masculin. Ça vient du corps ou plutôt c’est indissolublement lié au corps même si c’est aussi pour le maîtriser. Elle se soustrait donc du Un au titre de l’objet de son désir, dit Lacan. C’est cela être maître du maître. Mais faire désirer le Un est bien une tâche impossible qu’elle s’attribue d’emblée.

D’abord parce que ce Un est un signifiant forclos dans le Réel ! Et si elle rencontre l’homme qu’elle croit qu’il peut l’incarner, comment saura-t-elle ce qu’il faut à la jouissance de cet homme, non seulement parce que l’objet cause du désir qui anime le fantasme singulier de cet homme lui échappe nécessairement, mais aussi faut-il qu’il consente à désirer, celui que Lacan appelle ‘homo jusqu’à la garde”.

C’est bien pourquoi ce savoir, ce savoir de ce qu’il faut pour qu’un maître consente au désir et à la jouissance, elle va régulièrement, le supposer à une autre femme, une femme référente, telle que la célèbre Mme K de l’observation de Dora.

Lacan modifie alors radicalement son interprétation du cas Dora. Mr K, l’homme à l’organe, capable de soutenir réellement son désir face à une femme et à consentir à la jouissance phallique, lui, s’il convient à Dora, c’est qu’une autre femme la prive de l’organe. Tout comme la non moins illustre Belle Bouchère. “Il y a la Belle Bouchère et son baiseur de mari qui lui, est un vrai con en or, moyennant quoi il faut qu’elle lui montre qu’elle ne tient pas à ce dont il veut la combler de surcroît...” (Lacan). Et quant à l’essentiel, i.e. l’organe, qui je vous le rappelle est pour une femme un Réel dans le Réel, et bien cet essentiel, pour l’hystérique (Belle Bouchère ou Dora) c’est à le laisser à une autre qu’elle trouve son bonheur, son “scandaleux plus de jouir”. Seulement elles ne le voient pas le plus souvent. Dora, elle, le comprend.

Ce qu’il faut souligner d’abord, c’est que ce qu’on prend pour une impuissance est en fait un “plus de jouir”. Mais aussi, que Dora s’engage donc dans l’adoration de Mme K, objet du désir, une femme qui a le savoir. Ici “hommosexualité » peut prendre les deux orthographes, certes, mais doit être compris d’une manière très particulière puisqu’il s’agit pour Dora, ou d’une quelconque hystérique, de “s’envelopper” de cette femme, énigme de la féminité, celle qui ferait désirer, non seulement un homme à l’organe mais aussi un phallus qui ne serait pas du semblant.

Que cette femme puisse figurer La Femme, sans doute, puisque Mme K se substitue aussi bien à la Madone de Dresde. La question de la mère de l’hystérique est ici sous-jacente, mère sublimée, mère Imaginaire, mère réelle adorée justement parce qu’elle prive ... de l’organe ..., nous savons que c’est la réponse fréquente d’une petite fille à la si difficile relation mère fille.

Pour finir aujourd’hui rapidement, j’évoquerai deux points :

D’abord une certaine fidélité de Lacan à Freud dans la mesure où il admet que la privation attribuée le plus souvent à la mère reste décisive : “elle (Dora) dit-il, bouche par cette adoration sa revendication pénienne”.

C’est un des points les plus violemment combattu par les femmes de notre époque, pas nécessairement féministes par ailleurs ou prises par les théories du Genre.

Cette revendication est-elle bouchée de nos jours par les objets de l’économie de marché ?

Le second point, c’est que déjà les rêves d’hystériques analysés par Freud montrent que l’hystérique sait parfaitement que dans l’Autre, le grand Autre, l’objet est manquant, que la parole rencontre inéluctablement le manque d’objet dans l’Autre, ce qui fera que n’importe quel objet se détache du même coup sur fond de “rien”. Pour aller vite, elles savent que le phallus est un semblant qui vient boucher un trou, et c’est pourquoi Lacan écrit dans l’Envers que “les hystériques sont celles qui, sur ce qu’il en est du rapport sexuel, disent la vérité. On voit mal comment sinon aurait pu se frayer cette voie de la psychanalyse”.

Elles savent qu’il n’y a pas de rapport sexuel, elles le disent, mais elles continuent à en rêver.

D’où ces comportements contradictoires : vouloir un maître pour en être tantôt l’esclave (plus il montre d’exigence, plus il donne l’impression que le phallus dans l’Autre est bien réel), et donc plus on se rapprocherait du rapport sexuel. Mais aussi elles se révoltent et renvoient au dit homme que le phallus n’est que du semblant. Ou encore il s’agit d’éviter la relation sexuelle, âmer l’homme impossible afin que le rêve perdure et que le “vrai phallus”, celui qui ferait qu’il y a du rapport sexuel, soit existant et inexistant à la fois. Cet homme impossible peut être un mort, et Lacan n’a pas manqué de relever le gout nécrophile de l’hystérique.

Il me semble que la difficulté d’une femme, hystérique ou pas, voire peu, c’est de trouver une place dans l’Autre, puisque située au lieu de l’Autre, elle ne trouve justement pas de référent pour “elle” dans l’Autre. Il n’y a pas La Femme, Lacan l’a répété sous toutes les formes. Mais on oublie la conséquence. Elle a donc affaire à cette absence d’Autre de l’Autre que Lacan écrira S(A) barré, qui peut inscrire l’infini potentiel, n’offrant aucune stabilité, la faille indiquée par la barre étant mobile, comme dans la psychose.

Il me semble donc que ce n’est pas seulement “une revendication” qu’une femme viendrait tenter de boucher, mais l’angoisse d’être livrée comme le psychotique, à un voyage dans la chaine signifiante, qui ne trouverait jamais aucun repos.


 

Espace personnel

Cookies ?

Nous utilisons des cookies sur notre site web. Certains d’entre eux sont essentiels au fonctionnement du site et d’autres nous aident à améliorer ce site et l’expérience utilisateur (cookies traceurs). Ces cookies ne contiennent pas de données personnelles.

Vous pouvez décider vous-même si vous autorisez ou non ces cookies. Merci de noter que, si vous les rejetez, vous risquez de ne pas pouvoir utiliser l’ensemble des fonctionnalités du site. A tout moment, il vous est possible de rectifier votre choix sur la page des politiques de confidentialités du site.