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Un inconscient propre

EPEP
BELLANGÉ Véronique
Date publication : 24/12/2008

 

Un inconscient propre... c'est l'idée qui m'est venue en entendant l'argument de ces journées : "Quelle place pour l'inconscient de l'enfant dans le monde actuel ?" Pouvons-nous penser que ce que l'on souhaiterait peut-être actuellement pour les enfants, c'est qu'ils aient un inconscient propre... Non pas tant singulier ou personnel, propre à soi sinon plutôt propre en soi, net, sans trace de souillure.

Il est certain en tout cas que les efforts dans ce sens sont nombreux, l'enfant étant l'objet d'un traitement exceptionnel visant à le protéger toujours plus. Des groupes de conseil, d'écoute et d'aide aux parents se multiplient, des livres de guidance sur la parentalité... avec ce souci bienveillant de la prévention, voir même cette envie de les guérir, pourquoi pas, avant qu'ils ne soient malades, en pensant à l'avance pour eux ce qui pourrait leur faire difficulté. Que les enfants ne soient pas ou plus infectés... Au risque alors de devenir infectes !, ou pas affectés tout simplement.

À cet effet et au regard de la généralisation de la pratique d'écoute dans notre société, il m'a semblé intéressant de venir interroger ce que la clinique avec les enfants et les adolescents peut nous enseigner sur le peu ou pas de crédit porté à la subjectivité de l'enfant lorsqu'il se trouve confronté à un événement supposé à valeur traumatique.

Ne leur fait-on plus confiance pour vivre, supporter, digérer ce qui du Réel leur arrive, ou s'agit-il là plutôt d'une tentative d'opérer sur les représentations et le refoulement et pour quelles raisons alors ? Quelle confusion pouvons-nous repérer dans ce cas dans l'usage du concept de traumatisme ? Nous y reviendrons.

Commençons par vérifier la pertinence de la clinique à partir de deux éclairages :

La première situation fait suite au décès brutal d'une petite fille, camarade de classe de 7 ans. Ici nous sommes en temps réel, comme dans certaines de nos séries TV, entre 8h30 et 16h30 de la même journée dont voici le déroulement :

L'école accueille avec émotion le décès par rupture d'anévrisme d'une fillette, décès annoncé par le père lui-même au directeur de l'école qui dans un mouvement spontané le dit aussitôt à l'institutrice en charge de la classe, qui elle aussi bouleversée le livre aux enfants. Il est 8h50 environ. Décision est prise dans la matinée même de convoquer l'assistance d'une psychologue scolaire afin de pouvoir permettre aux enfants de s'exprimer. Cette rencontre a lieu dès 13h30, sans délai d'information de fait avec les parents des élèves... Étant supposé que ce dispositif permettrait aux parents de récupérer leurs enfants soulagés déjà de ce traumatisme à 16h30.

Alors dans "l'après-coup" de cette journée, que s'est-il passé ?

"Y'a une dame qui est venue parce que C est morte, elle m'a dit que c'était normal si je pleurais ce soir... Je comprends pas, je n'ai pas envie de pleurer... Je n'arrive pas à y penser, je la connaissais mais c'n'était pas vraiment ma copine, alors c'est quand qu'elle va me manquer ?"

"Normalement je vais faire un cauchemar ce soir, j'n'ai pas envie de dormir du coup, je n'ai pas très bien compris, mais je vais être triste demain aussi"

"J'n'ai pas envie que tu meures maman, avec la dame, on a parlé de la mort, si on connaissait des personnes mortes, je me demande comment on connaît des morts s'ils sont morts ?"

Autant de propos recueillis, tous différents d'ailleurs, qui rendent assurément compte de la réussite et du bien fondé d'une telle initiative.

Ainsi devient-il en tout cas traumatisant ou du moins inquiétant de se coucher ordinairement sans éprouver ce qu'il convient : "je dois pleurer... Qu'est-ce donc qui pourrait me faire pleurer... ?"

À événement supposé traumatique : réponse générique et traumatique ; deuil mode d'emploi ! culpabilité assurée en prime !

Nous sommes là dans des suggestions de modalités de vivre un traumatisme sans aucune prise en compte d'ailleurs d'un travail d'élaboration psychique, propre à chacun, aucun crédit ne leur est fait, et en présupposant que cet événement prendra une valeur traumatique commune à tous. Impossible d'y échapper ! Pas de possibilité ici d'ignorer les faits devant tant d'insistance à prévoir l'effet de l'événement. On les oblige à accuser réception par le mode même d'irruption de la réponse, ignorant ici l'ignorance possible justement dans laquelle un sujet peut se tenir face à ce qui lui arrive. C'est la dimension collective et non plus individuelle qui est privilégiée et la prévention vire alors volontiers à la prédiction. L'affaire pourrait-elle donc se régler ainsi ?

Autre morceau de clinique événementielle :

Ici c'est la cellule de crise du Groupe Hospitalier qui intervient à l'occasion d'un accident de car, car de ramassage en campagne pour des collégiens qui s'est renversé. Fort heureusement que des blessés, bien sûr tous plus ou moins retournés par cet accident.

Obligation est faite aux psys du service adolescent de se rendre aussitôt dans la salle des fêtes du petit village à proximité de l'accident, rejoindre les autres corps soignants, pompiers, SAMU, infirmiers, le tout orchestré par la gendarmerie locale.

L'objectif est que les adolescents puissent être écoutés et entendus, voire même qu'on les incite à s'exprimer dès maintenant.

Il se trouve qu'à notre époque... Les téléphones portables résistent très bien aux chocs et que du côté communication, ces jeunes avaient-ils à peine pu se dégager du car qu'ils étaient déjà en train de parler, prévenant les uns les autres de ce qui venait de leur arriver, chacun avec leurs mots, leur version, leurs émotions, entraînant une source d'inquiétude immédiate pour leurs proches... Partage immédiat là, le traumatisme semble se déplacer très rapidement.

Quant à ces fameux entretiens "spontanément obligatoires et anonymes", ils ont eu au moins cet intérêt de valider la théorie ! À savoir qu'il n'y a pas de traumatisme sans subjectivité à l'oeuvre, chacun faisant de cet événement une historisation non sans rapport avec sa position subjective.

Ainsi une jeune fille se sentait-elle responsable de ne pas s'être assise à sa place habituelle pour cause de fâcherie avec son amie, ce qui lui a valu moins de blessures que cette copine. Un autre se sentait responsable du tracas causé à son père qui devait passer un entretien d'embauche le jour même et qui risquait de ne pas réussir à cause de lui ; un autre de se reprocher quelques moqueries au fond du car vis-à-vis du chauffeur la veille. Et pour finir, en voici un à qui ça rappelait un autre événement...

Nul doute ici que chacun y mettait du sien... montrant ainsi quelque différence. Ce à quoi nous étions censé leur avoir répondu : "mais vous n'y êtes pour rien !", étant supposé que cette assertion vienne miraculeusement annuler toute prise par le sujet ou annuler l'événement lui-même.

Assurément si ladite intervention fonctionnait correctement, s'il restait trace d'un traumatisme c'est que le travail aurait été mal fait ! Non pas le travail psychique mais le travail de nettoyage par l'entreprise mandatée... Entreprise de nettoyage psychique... Auprès de laquelle on pourrait légitimement venir se plaindre si séquelles il y a.

"De beaux lendemains" ainsi programmés... Référence ici au roman de Russel Banks adapté au cinéma par Atom Egoyan et particulièrement à cette jeune Nicole, survivante paralysée dont tout le monde considère le fait qu'elle ne se souvienne pas de l'accident comme une chance... Sauf elle dans la mesure où par ailleurs on se sert d'elle comme victime exemplaire dans le procès engagé pour dédommagements. "C'était un accident, voilà tout. Ça arrive un accident", dira-t-elle.

Le choix de ces 2 situations cliniques n'est pas tant une dénonciation des modes sous lesquelles on s'occupe de nos fameux traumatismes, ceci étant connu et déjà analysé, mais bien plus d'y repérer, d'en souligner la valeur clinique apportée justement par ces enfants à la réponse qui leur est ainsi proposée, à savoir que ça ne marche pas ! Et heureusement ! La subjectivité de l'enfant réside au lieu même où il nous déborde, et manifestement elle résiste à être "avalée" dans cette machine comportementaliste. C'est assurément cela qui doit continuer d'attirer notre attention toujours. Pourquoi résistent-ils à cette offre ?

Cependant il est certain que ces nouveaux modes de fonctionnement ne sont pas sans incidences, notamment sur la place accordée à leur inconscient, à la lecture de leurs symptômes par la suite et aux moyens d'expression conséquemment de leur subjectivité.

Un des paradoxe dans ces interventions me semble le suivant : c'est que si toutes ces tentatives sont ainsi mises en place, c'est sûrement parce que l'on continue de leur supposer un inconscient tout en opérant un déni sur ce qu'il en est du fonctionnement même de l'inconscient.

Autrement dit, supposition d'un inconscient qui ne serait pas radicalement inaccessible mais malléable si on opérait avant tout passage "de l'autre côté"en éradiquant les effets du traumatisme à la racine par la mise en place immédiate de supports visant à la libération de la fameuse parole, au soulagement de tous les maux par le délestage de tous les mots. La parole n'est pas ici récusée, elle est même sollicitée au contraire dans sa valeur informative, dans la dimension de son énoncé uniquement. Aucune prise en compte du sujet de l'énonciation. La parole vient dans une fonction de vidage et n'a aucune valeur d'ouverture signifiante. Faire place ainsi à la parole au détriment du discours, avec un tournage en rond d'un discours préfabriqué en réponse, disque-ourcourant, discours de l'imaginaire. Une grande violence leur est ainsi faite puisque la différence ne sera pas prise en compte, il n'y a là aucun espace pour la mise en jeu de la subjectivité. Ainsi se proposent ces cellules de crise pour chaque événement extra-ordinaire dans une organisation sociale soucieuse du confort des enfants, de la tranquillité de leurs émotions... Ce confort passant par un principe de précaution, par la volonté de prévenir toute contrariété.

C'est là les penser dans le même mouvement, particulièrement faibles et en même temps potentiellement dangereux si leurs affects ne sont pas contenus, triés, lavés, rangés. Ne pas perdre de temps pour ne rien perdre dans les dessous. On retrouve toujours ce souci actuel de transparence et d'efficacité.

Il faut donc certainement croire qu'on leur suppose à l'occasion un inconscient mais un inconscient qui ne procurerait pas l'assise d'une subjectivité, un inconscient qui ressemblerait à nouveau peut-être à l'idée que l'on s'en faisait avant Freud, un non-conscient dangereux et inquiétant dans ce qu'il recélerait d'inconnu. Sac à malice susceptible d'explosions incontrôlées...Un inconscient qu'il faudrait ne pas remplir ou remplir correctement ! Plus de traces là des formations de l'inconscient et du refoulement corrélatif.

Nous aurions donc un "non-conscient" d'une part, une subjectivité de l'autre, réduite à un Moi plutôt, et l'objectif serait d'organiser pour eux la gestion de leurs événements afin de les recycler dans un usage dynamique. Ne pas s'encombrer de déchets, de restes qui pourraient faire chemin ou trace en s'allégeant le plus possible de ces mauvaises rencontres, autrement dit réduire le traumatisme avant même qu'il ne chemine par des voies douteuses ou qu'il n'y ait fixation. Aussi sympathique que puisse sembler être cette idée, l'expérience n'a pas l'air si probante !

Ces cellules de crise interviennent donc au coeur de l'événement afin d'en cerner d'emblée les contours, les possibles réactions attendues dans une visée de venir boucher toute ouverture possible. C'est là le défi à relever en postulant qu'un événement a priori supposé traumatogène le sera moins ou pas grâce aux conseils donnés de digestion. Dit- gestion. La gestion du traumatisme passe par le fait de ne pas être surpris de ses réactions, de les reconnaître comme normales en cette circonstance et donc se trouver à l'abri d'une fixation. Quelle économie !

La logique semble belle, mais elle paraît pour le moins incomplète.

Événement supposé à valeur traumatique...Pour tous, donc ? Serions-nous enfin tous pareils ? Peut-on d'ailleurs supposer qu'un événement soit à priori traumatique ? Conceptuellement, cela ne semble pas rigoureux. Comme si de plus un traumatisme isolé avait valeur à lui seul et pour tous ! Peut-être doit-on rappeler qu'un événement, quel qu'il soit, n'aura justement de valeur traumatique qu'en fonction du rapport d'un sujet précis à cet événement et non inversement. Il n'y a là nulle prise en compte de la rectification par exemple de la portée du traumatisme liée à son intégration "dans le grand complexe des associations" pour reprendre Freud.

Ou doit-on penser que le postulat actuel se fonde déjà sur le principe qu'ils ne refouleraient pas et seraient donc de fait inévitablement traumatisés ? Alors aptes ou inaptes au refoulement ?

Mais alors qu'est-ce donc qui rend inassimilable pour un sujet un événement ? Qu'est ce qui fait qu'il ne pourrait se l'approprier ? Qu'est-ce qui justement dans un traumatisme rend le refoulement inopérant? Quelle place pour l'après-coup du coup ?

Enfin quelle serait donc la force de cette "potion magique" distribuée à tous ces jeunes traumatisés, leur permettant d'assimiler aisément l'affaire sinon le retour à la suggestibilité ? Suggérons leur fortement que ça ne fasse pas trace.

De ces 2 exemples, nous pouvons tirer quelques remarques :

Tout d'abord ce sont des interventions sans demande ; il s'agit d'un droit de se soulager en parlant, en discutant, d'un devoir même ou d'une obligation. Réduction de la demande à un besoin pris comme nécessaire. Or si le sujet est un être de parole, son désir se manifeste par le biais de la demande adressée à l'autre. La subjectivité se met en place dans le rapport à l'Autre dans cette adresse à l'autre comme demande à l'Autre (cf. J.Lacan dans L'objet de la psychanalyse). Or ici le temps d'adresse de la demande est annulé.

Autre point qui souligne le paradoxe précédemment relevé, différemment posé : s'il y a un tel besoin de les déresponsabiliser, c'est qu'on les suppose responsables ou du moins en mesure de s'en sentir. Et pourtant dans le même mouvement, la société s'empare et s'attribue la responsabilité de plus en plus de ses sujets à leurs dépens. Alors responsables ou non ?

Il y a aussi dans le traitement de ces affaires une banalisation de ce qui vient d'arriver avec ce type de réponse donné qui vient s'opposer avec la dimension extra-ordinaire justement de l'événement. Ordinaire ou extraordinaire alors ? Et pourtant, on sait la place accordée à l'histoire dans la structure, cette précieuse singularité qui nous rend unique grâce à tous ses moments de souffrance dont on peut se prévaloir à l'occasion (cf. C.Melman Refoulement et déterminisme des névroses). Moments qui vont introduire une temporalité qui rassure dans la mesure où elle feint de donner des repères sur ce qui serait la cause : apprivoisement de la fonction de la cause par de l'accidentel Apprivoisement et approvisionnement aussi par la même occasion. Nous savons par exemple la place accordée au fameux traumatisme oublié, mais qui a dû être si conséquent : "j'ai dû subir quelque chose... je ne sais pas mais..." Certitude de la cause avec la question du traumatisme et ignorance en même temps : conditions indispensables de l'ouverture au transfert et du crédit fait à l'autre vis-à-vis de cette incomplétude.

Or ici on se propose, là encore curieusement, de rendre compte de l'impossible par de l'accidentel (on en tient compte puisqu'il faut s'en occuper aussitôt) sans que cela prenne valeur traumatique pour autant puisque ceci s'effectue tout en soulageant la position de sujet au profit d'un être de victime : donc victime de quelque chose dont on annule la dimension en plus ! Ainsi privés de leur traumatisme avec annulation de la dimension subjective, nous sommes au coeur de la fabrication de victimes ! Ici rien à garder, aucune petite provision mise de côté n'est souhaitée pour cette hygiénisation de l'inconscient.

Il s'agit donc ici de priver l'enfant de traumatisme, de prévenir le traumatisme en l'en privant, autrement dit d'éviter une béance, un trou ou en tout cas de le rendre uniquement accidentel et non au coeur de la structure. Épuiser le réel par le sens pour que ça ne fasse pas trou dans cette tentative ou tentation d'éradiquer les effets du traumatisme à la racine... Comme si la racine était là d'ailleurs et comme si le sens pouvait recouvrir le réel. Pas d'inscription de l'effraction du Réel serait alors chose possible.

Mais de quel traumatisme voulons nous les priver et à quel prix ? Ce qui est ainsi désigné comme traumatisme n'est pas ce qui pour nous l'est.

Il est juste pourtant de penser que le sujet subit un traumatisme, un traumatisme constitutif de l'existence même du sujet en tant qu'être parlant avec la mise en place d'un impossible. Ce qui fait trauma, c'est le signifiant. Il fait trou. C'est ça la vérité de la structure, et pourtant dans la structure, il n'y a pas de sens. (cf. C.Melman, Refoulement et déterminisme des névroses) Mais pour qu'il y ait trauma, nous dit-il, il faut qu'il y ait historisation aussi. Comment évacuer la question du déterminisme des névroses, c'est-à-dire oublier que ce qui est déterminant, c'est le type d'historisation que le sujet sera amené à donner au trauma inaugural et qui commandera ensuite le procès de la répétition.

Alors que faire de la gestion de ces événements auxquels on attribue une valeur traumatique mais qui ne devraient pas pour autant être historisé s puisque ne devant pas faire trou?

Que faire du "trou-matisme" ? Il est impensable, si on tient compte des temps logiques, de penser le traumatisme sans inclure la dimension de l'après-coup, dimension de réactivation et retour répétitif de la scène insupportable. La répétition a valeur de réduction du traumatisme, son retour incessant a pour fonction de tenter de le maîtriser en l'intégrant à l'organisation symbolique du sujet. Actuellement nous sommes dans un monde de "storysation" pour reprendre le terme de C. Salmon dans Verbicide, du bon usage des cerveaux humains disponibles, "nous sommes passés de l'histoire au temps réel de l'anecdote". On traite séquence par séquence et l'anecdote événementielle se trouve privée de la dimension de réélaboration et d'intégration au savoir inconscient. Ce que l'on vise, c'est que le traumatisme puisse être liquidé sans être symbolisé. Du Réel non symbolisé mais imaginarisé. Exit la répétition !

L'événement est maintenant traité en temps réel, dans l'urgence et en anticipant les supposés effets sans tenir compte de la dimension de l'après-coup et de la temporalité: immédiateté atemporelle où la dimension d'équivocité signifiante est évacuée au profit d'une lecture univoque de l'événement, pris comme signe. Rien ne serait à interpréter. Nous sommes dans un langage de communication parfaite, la société rend des comptes sur tout et favorise ainsi le silence du psychisme, sa disparition même. La réponse se veut conformiste, en vertu de la norme commune, pour une bonne santé mentale de tous ! Il s'agit de résoudre et non de comprendre et ce souci hygiéniste est avant tout au service du collectif.

Autre formulation du même paradoxe :pas de pansement sans plaie -encore que ça peut aussi avoir un usage décoratif, on trouve des pansements à motifs ou en couleurs aussi- mais habituellement on panse une plaie. On peut la penser aussi, lui donner une certaine interprétation. Là, il s'agit juste de la traiter sans aucune valeur signifiante propre. Le pansement a valeur de guérison de ladite plaie : plus de traces. On traite dans l'urgence, soit dit on tamponne en supposant donc une plaie qui s'ouvre mais qui ne laisserait pas de trace.

Si nous tentons maintenant de rassembler ces remarques, que peut-on repérer?

Privés de trauma et d'historisation, le sujet serait sans support pour justement s'orienter face à ce qui pourrait lui arriver, errance assurée devant un Réel qui ne s'apprivoiserait qu'au coup par coup.

Même si cette tentative paradoxale d'opérer sur le refoulement tout en faisant l'hypothèse qu'ils ne refoulent pas dans le même mouvement ou qu'ils refouleraient mal reste vaine -refoulement contrarié ou pour reprendre le texte de l'argument de ces journées, refoulement désamorcé-, il est certain que ce qui fera retour, retour du refoulé, ne sera pas entendu à sa juste valeur ou place. Comment le sujet va-t-il dès lors pouvoir se manifester ?

Plusieurs possibilités se dégagent :

Si on les pousse du côté imaginaire en tentant de cerner le sens pour eux, on ne fait que le faire fonctionner au contraire. Leur offririons-nous alors un mode de fonctionnement phobique de subir les effets de la castration dans le registre imaginaire ? Avec la mise en place de conduites d'évitement par exemple. Autre chose serait pourtant d'agir sur le sens pour tenter d'obtenir un autre rapport au Réel, c'est ce qu'offre la possibilité d'une interprétation justement. Or là rien n'est à interpréter, la lecture a déjà été donnée.

Autre possibilité : De vouloir ainsi les protéger, nous risquons de les pousser à avoir peur de ce dont on a peur pour eux : partage qui annule ici toute altérité. Le souci constant par exemple de justifier tout interdit, comme n'étant que pour leur bien et leur prévention a cet effet assurément de leur profiler un monde hostile et sans merci : ainsi quand on interdisait à un enfant par exemple d'accepter un bonbon d'un inconnu, il n'y avait pas, il y a si longtemps besoin d'en donner les raisons. Cela ne l'empêchait nullement de transgresser déjà, mais avec d'autres conséquences ; Maintenant poser un interdit doit se justifier, ce doit être compréhensible, partageable par tous. Ne pas accepter de bonbons... "Tiens donc, et pourquoi ?, l'énigme restait entière", autre chose que de lui dresser un tableau alarmiste de toutes les conséquences assurément traumatisantes d'une transgression : ça fait peur, un monde hostile où aucune sucrerie ne serait bonne ! Prudence à tous les coins de rue, certitude que le mauvais heurt va avoir lieu. Tout peut faire signe alors dans un univers paranoïaque.

Il est aussi possible qu'ils ne nous croient pas tout simplement, dans ce dispositif qui annule la disparité des places au profit d'un partage équitable de tout ce qui est à vivre. Le passage à l'acte peut alors être la réponse toute-puissante à venir par eux-mêmes vérifier ou valider ce qui ne sera alors entendu que comme des suggestions, des mises en garde et non transmission au titre d'un savoir qui leur serait insu.

Et pourtant... ils nous témoignent de leur inconscient. Charge à nous de continuer à en tenir compte en leur faisant crédit. C'est la condition indispensable à ce qu'ils puissent en retour nous faire crédit. Ils ne demandent sûrement pas autre chose.

Même si il relève de notre lecture que de mesurer les effets du social et les différentes intrications que ces nouveaux modes de fonctionnement entraînent, à force de les prévoir à partir de nos points de repère et de ne pas être entendus suffisamment, on oublie peut-être nous aussi de les entendre ! Si comme Lacan le disait le désir est increvable, ces situations cliniques en attestent. Ce qui pose toujours la question de la place accordée au désir. Le désir est poussé ailleurs, ce dont parle Lacan déjà dans son séminaire Les non-dupes errent, à propos du virage hors-place du désir au profit de l'amour. Les aimerions-nous trop ?

Si l'inconscient est "cette chaîne bâtarde de destin et d'inertie, de coups de dés et de stupeurs, de faux succès et de rencontres méconnues qui fait le texte d'une vie humaine" comme nous l'enseignait Lacan, pourquoi donc prétendre à un inconscient propre sinon en s'en soulageant complètement ?

Ce qui est préoccupant, ce sont assurément pour nous toutes ces modifications incontestables qui viennent tenter d'annuler la place du sujet comme sujet de l'inconscient et qui retiennent notre attention, voire peut-être la fixe. Serait-ce traumatique pour nous ? Certains adolescents qui nous entendent se sentent comme des rats de laboratoire de temps en temps, objets de nos précieuses études. Ils y résistent alors souvent par un "pas tout comme ça", un "pas-tout ado". Souhaitons qu'ils aient encore la possibilité de ce type d'objection. Souhaitons leur et souhaitons le ! Sinon effectivement ça va être du propre tout ça !

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