SÉANCE PLÉNIÈRE SUR LA LEÇON XXIV DU SÉMINAIRE L’ANGOISSE (EXTRAITS)

THIBIERGE Stéphane
Date publication : 18/07/2022
Dossier : Le collège de l'ALI

 

Séance plénière du 23/05/2022

J. Lacan, L’Angoisse, Leçon XXIV (1963)

 

Stéphane Thibierge

.Je voudrais partir d’une remarque qui se trouve à la fin de la leçon et qui se trouve p. 480-481, remarque intéressante dans la mesure où –  c’est vrai que dans cette leçon et dans ces leçons, car dans les précédentes aussi, Lacan s’appuie beaucoup sur la clinique de la névrose obsessionnelle d’une manière intéressante – il arrive à la fin de la leçon, il arrive à cette structure dont il dit qu’elle n’est pas réductible à un point mais qu’elle nécessite toujours de repasser par le trou central d’une structure torique – c’est-à-dire que nous avons là quelque chose qui n’est pas de l’ordre d’une continuité spatiale ..

Là il va nous montrer que toutes ces résonnances possibles de l’objet, de ces objets cessibles, oral, anal, phallique, scopique, auditif lié à la voix, tous ces objets nécessitent pour être correctement articulés d’être entendus dans l’articulation à un trou central et ce trou central c’est le point phallique, le point où le désir, du fait de la castration, rencontre comme condition, comme cause, comme déterminant essentiel la fonction du manque, la fonction du manque dans l’Autre. ….

Dans les leçons de ce séminaire Lacan s’appuie beaucoup sur la névrose obsessionnelle pour articuler les coordonnées non seulement cliniques mais structurales de l’angoisse et de l’objet cause, l’objet a …mais c’est transposable, dit Lacan, dans d’autres névroses et l’hystérie notamment …

Lacan va souligner dans cette leçon que la fonction de l’objet excrémentiel, de l’objet merde, la production de l’objet anal, c’est en quelque sorte de venir au bord du trou de la castration pour en quelque sorte masquer ce trou de la castration, pour en quelque sorte en distraire l’incidence ….

C’est intéressant de voir comment il rapproche l’objet excrémentiel, l’objet abject à l’endroit duquel le névrosé observe une grande prudence et préfère ne pas y regarder, et de mettre cela en relation directe avec ce que au contraire le névrosé aime céder à l’Autre, c’est-à-dire son image. Cette image, dit-il, « il la donne à l’autre, et tellement, qu’il s’imagine que si cette image venait à faire défaut, l’autre ne saurait plus à quoi se raccrocher. »

 « C’est le fondement de ce que j’ai appelé ailleurs la dimension altruiste de cet amour mythique fondé sur une mythique oblativité. » 

« Mais cette image, son maintien – sa protection, son entretien – est ce qui l’attache à toute distance de lui-même qui est, justement, ce qu’il y a de plus difficile à réduire – dans la cure- et ce qui en a donné l’illusion à tel…. la distance dont il s’agit » – c’est vraiment très parlant surtout quand on a des obsessionnels en cure – « est cette distance du sujet à lui-même »

Un des fils de Lacan dans cette leçon est de commencer par nous rappeler deux choses :

D’abord il nous rappelle la précédence ou la préséance du petit a sur le sujet. Il met un accent très fort. Il le dit dans le premier tiers de la leçon : « on voit bien ce dont il s’agit - à propos de l’objet transitionnel de Winnicot – quant au rapport du sujet au support qu’il trouve dans cet objet. Il ne s’y dissout pas, il s’y conforte, il s’y conforte, dans sa fonction de sujet tout à fait originel, celle de cette position de chute si je puis dire par rapport à la confrontation signifiante. »….

La confrontation signifiante, c’est toutes les façons possibles de diviser grand A par les s, par les signifiants. « Il n’y a pas là investissement de a, il y a, si je puis dire, investiture. Il est là le suppléant du sujet, et suppléant en position de le précéder. » …

 Lacan va caractériser les différents objets qu’il a déjà bien travaillés dans les leçons précédentes, mais il va les caractériser comme des objets cessibles à l’Autre. Il va les caractériser dans une cessibilité qui n’a pas d’autres limites que celle du signifiant, c’est-à-dire que c’est une cessibilité qui peut aller à l’infini si elle ne rencontre pas la barre de la castration, le manque de la castration. C’est ce qui fait la psychose quand elle ne rencontre pas ce manque.

Donc après avoir évoqué ce caractère cessible de l’objet auquel je ne m’attarde pas, « C’est dans cette fonction, dans cette fonction d’objet cessible… que l’objet anal intervient dans la fonction du désir …c’est là que nous avons à saisir en quoi il intervient – cet objet- et à mettre à l’épreuve, ne pas oublier le guide que nous donne notre formule- que cet objet est donc, non pas fin, but du désir, mais sa cause….  cause du désir, continue Lacan, en tant qu’il est quelque chose lui-même de non effectif …. ». Le désir est quelque chose de non effectif c’est-à-dire pour le dire de façon très simple mais un peu radicale, le désir se situe en dehors de tout ce qui a pu être repéré jusqu’à présent comme relation de cause à effet, tout cela repéré dans une spatialité et une logique qui réduit un cercle à un point, logique qui ne croit pas devoir réduire un cercle à un trou, « … que c’est cette sorte d’effet fondé, constitué sur la fonction du manque qui n’apparaît comme effet que là où, en effet, se situe seule la notion de cause, c’est-à-dire au niveau de la chaine signifiante où ce désir est ce qui lui donne cette sorte de cohérence où le sujet se constitue essentiellement comme métonymie. »….

 La notion de cause va se situer en effet de la manière la plus effective au niveau de la résonance signifiante, c’est-à-dire autour d’un trou central puisque les signifiants ne peuvent que faire raisonner le manque central auquel ils s’articulent. Et le sujet se constitue essentiellement comme métonymique par rapport à cette fonction de cause …

L’obsessionnel il retient, il est dans la rétention.

 Donc ce désir au niveau de la constitution du sujet dit Lacan, comment allons-nous le qualifier ici où nous le saisissons dans son incidence ?    

Il va tout de suite situer le désir exactement au niveau de l’inhibition … « Dans son rapport polaire à l’angoisse, le désir est à situer là où je vous l’ai mis en correspondance avec cette matrice ancienne, au niveau de l’inhibition. ». L’inhibition, c’est ça. On prend une fonction motrice et on y fait interférer tout d’un coup un désir autre – « que celui que la fonction satisfait naturellement. » …. C’est cette dérivation de la fonction par la dimension inconsciente de l’objet tel que Lacan le caractérise, l’objet cessible, qui va produire l’inhibition

Rappelez-vous le cas archi connu d’Elisabeth Von R, où se situe le désir dans le corps d’Elisabeth ? Eh bien c’est à l’endroit où elle ne peut pas bouger sa jambe parce que si elle bouge sa jambe, elle donne place à son désir pour son beau-frère ; le désir vient très exactement se loger dans l’inhibition. Et c’est là dit Lacan - où nous saisissons une des racines de ce que l’analyse désigne comme l’Urverdrängung, - refoulement originaire – cette occultation, si je puis dire, structurale du désir derrière l’inhibition. » Refoulement originaire, moi je n’avais jamais entendu dire cela, jamais entendu que quand un sujet vous manifeste une inhibition, vous vous retrouvez devant une manifestation de son refoulement originaire.

 Inhibition, désir et puis Lacan arrive à l’acte.

. L’acte n’est pas du tout seulement le fait de surmonter l’angoisse pour arriver à quelque chose, l’acte c’est toujours ce qui se manifeste dans une action qui se trouve dans un certain écart par rapport à ce qu’elle visait, cet écart étant proprement celui du désir ; ce qui donne à tout le champ de ce que nous appelons les actes son caractère un peu étrange et un peu parfois contourné.

Ensuite Lacan va faire un pas de plus : « Alors, reprenons notre chemin au point où je vous y ai laissés, c’est à savoir, qu’en est-il du point où je vous dirige maintenant concernant cette sous-jacence du désir au désir… » C’est-à-dire cette espèce de façon de dire qu’il n’y a pas de désir, il n’y a pas de rapport à l’objet cause du désir qui soit en quelque sorte isolable dans sa positivité, c’est toujours, ça passe toujours par le rapport à ce trou que Lacan évoquera à la fin de la leçon, ce trou torique qui n’est pas un même point mais qui est toujours le trouage de la castration. …

Et là, Lacan va admirablement évoquer la défense de l’obsessionnel et puis deux aspects… Il reprend [la matrice] inhibition, symptôme et angoisse et au lieu de mettre, d’écrire empêchement là, il va mettre au lieu d’empêchement « ne pas pouvoir », et au lieu d’émotion il va dire « ne pas savoir » ; progression dans la difficulté….

Lacan va introduire ici du côté de l’empêchement, du côté du ne pas pouvoir et du côté du ne pas savoir deux des modalités très importantes de la clinique de l’obsessionnel …

L’obsessionnel ne peut pas s’empêcher ; c’est la dimension compulsionnelle de la névrose obsessionnelle. Il ne peut s’empêcher par exemple d’avoir des pensées meurtrières, obscènes, tout ce qui peut être de cet ordre-là, il ne peut pas s’empêcher…

 « C’est pour ça, au niveau du point où il ne peut s’empêcher, qu’il laisse passer des choses qui sont ces allers et retours du signifiant qui, alternativement, pose et efface ».  Vous savez comment dans la clinique de l’obsessionnel il y a ces allers et retours, quelque chose vient et il va s’agir de l’effacer. Par exemple une pensée terrible va venir, égorger ce charmant petit enfant, il va falloir une contre-pensée pour effacer ce que la première a produit – « qui vont toutes sur cette voie, également elle, non sue, de retrouver la trace primitive. » C’est une espèce de jaculation signifiante que l’obsessionnel produit en permanence, c’est la tentative de retrouver la trace primitive. « Ce que le sujet obsessionnel cherche dans ce que j’ai appelé tout à l’heure sa récurrence dans le procès du désir, c’est bel et bien de retrouver la cause authentique de tout ce processus. Et c’est parce que cette cause est abjecte, cette cause est la petite merde cédée à l’autre, et bien l’obsessionnel va mettre en jeu toute cette organisation de fausse piste, de fausse route, de tromperie… Une sorte de doute fondamental qui permet de donner accès à tous les objets possibles de substitution par rapport à cette petite merde »…

« Ici le doute concerne justement ces objets douteux grâce à quoi est reculé le moment d’accès à l’objet dernier qui serait la fin, au sens plein du terme ; à savoir la perte du sujet sur le chemin où il est toujours ouvert » – écoutez ça : la fin ce qu’il s’agit d’éviter par le doute, c’est l’accès à l’objet dernier qui serait la fin de quoi ? qui serait la fin, c’est-à-dire ? La perte du sujet. Le sujet se perd sur le chemin où il est toujours ouvert, disposé comme sujet – « ouvert à entrer par la voie de l’embarras, de l’embarras où l’introduit comme telle la question de la cause, » - c’est vrai que les obsessionnels gambergent sur cette question de la cause – « qui est ce par quoi il entre dans le transfert. » C’est-à-dire que l’obsessionnel entre dans le transfert en venant situer la cause du côté de cet Autre à qui il va faire le don, le don fort complexe, fort retenu et fort contourné dans ses productions, le don de son objet. Il y a là trois lignes sur la mise en place du transfert chez l’obsessionnel et ses coordonnées qui me paraissent mériter notre attention …

Un dernier mot sur la fonction de bouchon de l’objet petit a, de l’objet excrémentiel, à la fin de la leçon. Cela permet d’introduire l’acting-out et le passage à l’acte en reprenant la référence au robinet ;

Le robinet comme particulièrement illustratif pour Lacan de cette fonction de la cause. C’est-à-dire, quand vous avez affaire à un robinet dont la fonction est de se fermer, eh bien quand vous ouvrez il y a quelque chose qui jaillit qui est toujours dans une fonction de dysharmonie avec la fonction attendue : c’est soit la chute, le robinet va fuir et c’est le symptôme, soit même… « Ouvrir le robinet c’est le passage à l’acte » dit Lacan et l’action du robinet c’est le jet. Ouvrir le robinet, c’est le passage à l’acte, pourquoi ? « Parce que quelque chose se produit - les enfants s’amusent de ça -, où se libère une cause par les moyens qui n’ont rien à faire avec cette cause ». c’est-à-dire avec votre ouverture du robinet, « Car comme je vous l’ai fait remarquer, le robinet ne joue sa fonction de cause qu’en tant que tout ce qui peut en sortir, vient d’ailleurs ». C’est-à-dire d’un autre champ, le champ Autre – « C’est parce qu’il y a l’appel du génital, avec son trou phallique au centre, que tout ce qui peut se passer au niveau de l’anal entre en jeu parce qu’il prend son sens. »

Et enfin, « l’acting-out, c’est le jet, dit Lacan, c’est-à-dire ce qui se produit toujours d’un fait qui vient d’ailleurs que de la cause sur laquelle on vient d’agir. » Vous agissez sur le robinet et vous avez un truc qui répond qui n’est pas en rapport avec ce que vous venez de faire, c’est ce qui se passe dans un acting-out.

                                                                    ***

Choix des extraits : Christine Robert

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