SÉANCE PLÉNIÈRE SUR LA LEÇON XXIII (SECOND TOUR) DU SÉMINAIRE L’ANGOISSE (EXTRAITS)

LANDMAN Claude
Date publication : 18/07/2022
Dossier : Le collège de l'ALI

 

                                       

Séance  plénière du 09/05/2022 (second tour)                                  

 J.Lacan, L’Angoisse leçon XXIII (19 juin 1963)

Claude Landman

Je partirai pour me rafraîchir la mémoire de ce passage important voire le plus important de la leçon que Stéphane a commenté la dernière fois mais il n’est pas inutile d’y revenir.

C’est donc page 453 : « Est-il besoin, pour motiver ce qui vient ici à fonctionner, à savoir l’évacuation du résultat de la fonction anale en tant que commandée par la demande de l’Autre comme imageant la perte du phallus. »

 C’est-à-dire que l’objet anal va venir symboliser cette dimension d’apparition ou disparition du phallus, aphanisis du phallus puisque c’est un objet qui a pour vocation de disparaître après être apparu. C’est une symbolisation de ce manque phallique, de cette perte du phallus, en tant que le phallus aurait à être cette médiation entre les sexes—ce qu’il n’est pas, puisqu’il est donc négativé.

« Il est bien entendu que ce qui a été développé concernant la fonction anale ne vaut qu’à l’intérieur du rappel de l’essentiel de ce temps moins phi central par rapport à tout ce schéma … »

Vous savez ce schéma de ces 5 points à la fois progressif et régressif des 4 stades, plus, au niveau central, médian, le moins phi …

« …de l’essentiel de ce temps moins phi, central par rapport à tout ce schéma, par où je vous prie de retenir ces formules : le moment d’avance de la jouissance de l’autre et vers la jouissance de l’autre (c’est à dire déterminatif objectif et déterminatif subjectif) comporte la constitution de la castration comme gage de cette rencontre. »

Je reviens sur ce point absolument essentiel : le désir vers l’autre sexe, vers la jouissance de l’autre sexe, le désir donc vise la jouissance de l’autre sexe mais dans cette visée de la jouissance de l’autre sexe se produit cette mésaventure du désir…

 C’est structural.

 Par définition, le désir en allant vers la jouissance se trouve en quelque sorte dans l’impossibilité d’y accéder du fait de la castration.

Le désir et la jouissance, pourquoi cette distinction est-elle si fondamentale ?

Car le fait est que le désir et la jouissance n’appartiennent pas au même champ : le désir appartient au champ de l’Autre, au champ de la parole et du discours. On n’a jamais accès à la jouissance qu’à travers la parole, c’est-à-dire pas seulement dans la référence au champ du signifiant mais en tant qu’il est parlé dans un discours qui va produire des significations, il y a un signifié du désir…

La jouissance n’est pas dans le même champ que le désir parce que la jouissance ici est la jouissance de la Chose. C’est une distinction, en simplifiant beaucoup, entre le symbolique et le réel…

« …le fait que le désir mâle rencontre sa propre chute avant l’entrée dans la jouissance du partenaire féminin… »

C’est-à-dire que le désir mâle chute avant d’avoir accès au partenaire féminin. Il ne peut pas en jouir du partenaire féminin. C’est bien toute la question. Et on verra que la femme non plus ne peut pas jouir du partenaire masculin. Autrement dit on n’a pas accès à la jouissance de l’autre sexe. Et l’homme doit se contenter d’une jouissance d’organe. Il ne peut pas jouir du partenaire féminin qu’il désire, mais jouissance d’organe qui est une chute sur la voie de la jouissance de l’Autre, du partenaire féminin.

 « …de même que la jouissance de la femme s’écrase (Lacan fait référence à ceci que le nourrisson se rabat sur le sein lorsque la mère ne répond plus du fait de son absence) elle s’écrase cette jouissance, dans la nostalgie phallique. » …

 « …elle [la femme) est nécessitée à n’aimer l’autre, mâle, qu’en un point situé au-delà de ce qui elle aussi, l’arrête comme désir. »

Autrement dit, « l’arrête » sur le chemin de la jouissance de l’Autre.

Nécessité d’un au-delà où l’autre masculin est visé dans l’amour—il n’y a pas de possibilité de jouir du corps de l’autre sexe mais on peut l’aimer— dans le registre de l’idéalisation pour la femme «  transfiguré en termes de puissance », c’est-à-dire l’homme idéalisé sur ce versant narcissique de la puissance, la puissance de la capture de l’image (ces effets de capture sont tout à fait clairs cliniquement) qui sous-tendent l’autre masculin ou « transverbéré par la castration »( alors là nous sommes presque dans la dimension mystique, le terme de transverbération, c’est un terme de la mystique, transpercé par les rayons…)…

« Ce n’est pas à l’autre que dans l’amour il s’agirait d’être unie ». Lacan a l’air de dire que même l’amour ne fait pas union contrairement à ce qu’on peut dire d’habitude.

« La jouissance de la femme est en elle-même. Elle ne la conjoint pas à l’autre »

La jouissance de la femme est en elle-même, c’est-à-dire qu’il y a là—autant il y avait une jouissance d’organe pour l’homme—autant la jouissance d’une femme est dans le corps, est en elle-même.

Comment l’entendre cet « en elle-même » ? On peut l’entendre comme étant une jouissance du corps….

« Si je rappelle ainsi la fonction centrale- appelez-la d’obstacle, elle n’est point d’obstacle, elle est lieu d’angoisse- de la caducité de l’organe, en tant qu’elle rend compte, de façon différente de chaque côté, de ce qu’on peut appeler l’insatiabilité du désir » ….

Cela veut dire qu’à partir du moment où le désir n’accède pas à la jouissance de l’Autre, par définition il est pris dans la métonymie de la parole et il n’est jamais satisfait …

 Et donc « ce rappel étant fait, nous voyons la nécessité des symbolisations qui à ce propos se manifestent … »

Comment symboliser cette rencontre marquée du sceau de la castration ?

Est-ce qu’on va aborder la symbolisation du côté du versant hystérique ou sur le versant obsessionnel ?

 Nous sommes aujourd’hui sur le second versant, c’est-à-dire du côté de l’homme.

Vous savez qu’il y a une affinité de la névrose obsessionnelle chez l’homme …la structure veut « que l’homme ne soit « dans la femme que par délégation de sa présence sous la forme de cet organe caduc, de cet organe dont il est fondamentalement, dans la relation sexuelle et par la relation sexuelle, châtré. »

Et d’ailleurs l’organe ne peut fonctionner qu’à ce prix, d’en être séparé.

Alors tout ça, ça fait quand même une chicane que Lacan nous propose et qui rend compte des difficultés de la relation entre un homme et une femme.

Il est précieux aujourd’hui d’avoir ça comme repère concernant la relation sexuelle.

Là-dessus, il avance sur la question du don…

C’est un fantasme, même si le symbole du don est essentiel à la relation à l’autre, puisque c’est un fait social total comme disait Mauss dans son essai sur le don.

Mais c’est là que la psychanalyse apporte quelque chose : elle dit que le don est emprunté à la sphère anale … Pour l’enfant le scybale est le cadeau par essence, le don de l’amour. Mais ce n’est que la métaphore de ce qui serait une relation accomplie entre un homme et une femme.

Il faut situer la fin de l’Angoisse dans son contexte historique du mouvement psychanalytique, c’est-à-dire ce moment en 1963 où des élèves de Lacan ont décidé avec l’accord de Lacan, de faire reconnaître la SFP issue de la scission de 53, de faire reconnaître par l’International. Et comme vous savez, après une enquête sur la pratique de Lacan, l’International a dépêché le commissaire Torquet pour interroger Lacan sur sa pratique.

Il n’y aura donc une reconnaissance par l’International du groupe français (french group) qu’au prix d’exclure Lacan de la liste des didacticiens.

Ça a produit la scission de la fin de l’année 1963 qui va faire que la Société Française de Psychanalyse qui était issue de la scission de 53 va se diviser entre la Société psychanalytique de France reconnue par l’International, et puis les élèves de Lacan vont le suivre avec Dolto et ils constitueront l’Ecole freudienne de Paris.

Pourquoi je dis ça ?

Je crois que c’est important parce que l’oblativité génitale c’était quelque chose que Lacan remet en question. Et c’est la raison pour laquelle il accorde autant de place à la névrose obsessionnelle dans ce séminaire, à la fin de ce séminaire, pourquoi ? Parce qu’il avait affaire à un convent d’obsessionnels qui étaient là dans un rapport religieux aux textes de Freud. Et d’ailleurs ce n’est pas non plus tout à fait par hasard que Lacan va nous parler de l’athéisme, et les Noms du père, et pourquoi il y aura cette séance que nous essaierons de commenter qui s’intitule « Les noms du père » et qui était le titre du séminaire de l’année à venir …

Il s’attendait donc à une exclusion, de fait….

Le petit a comme représentant du sujet. C’est un point absolument essentiel.

L’objet petit a en tant qu’il est le fruit anal et qui va représenter le sujet. Ce n’est pas très sympathique mais pourtant…

Il y a cette dimension anale qui n’est pas suffisante. Il va donc faire un pas suivant qui est essentiel.

Tout est symbolisé dans la fonction anale : aussi bien la division du sujet que le niveau de l’union sexuelle qui est en quelque sorte comme l’objet anal, impossible à réaliser, si singulièrement refoulé.

« En quoi tout ce procès vient à motiver la fonction du désir ? »

« C’est l’expérience qui nous en donne la trace », nous dit-il.

 « A savoir que jusqu’à présent, rien ne nous explique le rapport si particulier de l’obsessionnel à son désir. C’est justement parce qu’à ce niveau tout est symbolisé, le sujet divisé et l’union impossible, qu’il nous apparaît tout à fait frappant qu’une chose ne l’est pas, (dans le registre de l’analité), c’est le désir lui-même. »

Autrement dit, on peut avancer qu’on reste dans le registre de la demande de l’Autre.

Se faire objet de la demande de l’Autre ou demander l’objet de l’Autre.

Mais on est dans le registre de la demande mais pas du désir.

C’est un point absolument décisif …

Il faut que le sujet s’achève dans sa position comme désir. Pourquoi ? Parce que si le sujet reste dans la position de la demande, il risque d’être identifié à cet objet de la demande, d’être évacué comme l’objet anal, c’est le risque …

Mais l’obsessionnel va quand même avoir accès au désir.

C’est pour ça qu’on ne peut pas résumer la névrose obsessionnelle à la dimension de l’analité, car il y a ce registre du désir qui se situe comme impossible.

Tous ses désirs dans le registre de la puissance sont des désirs qui sont impossibles.

« C’est justement dans cet effort, dans cette nécessité où le sujet est d’achever sa position comme désir, qu’il va l’achever dans la catégorie de la puissance, c’est-à-dire au niveau de l’étage 4 ». Cet étage 4 où nous avons d’un côté l’image, et la puissance de l’Autre, cette puissance captatrice de l’image qui va être déterminante. C’est le support narcissique de la maîtrise de soi. Il y a une maîtrise de la fonction anale. C’est une maîtrise de la fonction musculaire. Avant l’âge de deux ans, il n’y a pas la possibilité de maîtriser la fonction anale. Mais cette maîtrise va être en quelque sorte redoublée par la dimension de la maîtrise dans le registre spéculaire …

« Le rapport de la réflexion spéculaire, du support narcissique de la maîtrise de soi, avec le champ, le lieu de l’Autre, est là le lien. » …

L’obsessionnel est pris dans la demande de l’Autre même s’il accède, sous cette forme contournée par la puissance narcissique, au registre du désir, mais nous verrons que c’est un désir qui est impossible, comme Lacan le souligne : « …quoiqu’il fasse pour le réaliser, il n’y est pas ».

Lacan fait référence à ce patient du cas 2 dans le volume du Jahrbuch avec la figure du Christ qui apparaît. Il a longuement commenté dans les Formations de l’inconscient le cas d’une patiente de Bouvet où la figure du Christ était absolument présente…

Cette dimension sacrée du Christ qui apparaît comme presque nécessaire pour que quelque chose du désir se manifeste chez l’obsessionnel.

« Pourquoi est-ce qu’un tel sujet, comme beaucoup d’autres obsessionnels, ne peut pas se livrer à tel ou tel des actes plus ou moins atypiques où il dépense sa recherche sexuelle, sans y fantasmer aussitôt le Christ comme associé ? »

Il dit qu’on n’en a pas dit le dernier terme concernant cette nécessité blasphématoire …

Ce qui est certain, c’est qu’avant le christianisme platonicien, pas monothéiste,] mais avant le christianisme néo-platonicien, « le dieu est un élément du réel, c’est incognito qu’il se promène » …

« Un dieu, s’il est réel, donne là l’image de sa puissance. Sa puissance est là où il est. »

Il n’est pas partout ce dieu. Il est là où il est.

C’est très important ce point …

Autrement dit, il faut bien prendre en considération que ce Dieu tout puissant, omnivoyant, ne peut apparaître dans le fantasme de la toute-puissance qu’avec le christianisme néo-platonicien. « Appelons-le Platon » nous dit-Lacan.

Le fantasme du Dieu tout-puissant, c’est-à-dire du dieu puissant partout en même temps, ( ce n’est pas là où il est, mais partout,) on le doit d’après Lacan au néo-platonicien chrétien.

Partout en même temps. Pour tous….

La corrélation avec l’omnivoyance, c’est-à-dire là où apparaît la dimension du regard qui est corrélée au narcissisme, c’est le fantasme ubiquitaire de l’obsessionnel. Il est partout à la fois, il voit tout, soi-disant, puisque ce qui est masqué par le regard c’est la dimension de la castration.

Il va à la fois tenter de boucher la castration et le réel du non rapport sexuel avec l’objet anal, et en même temps, il va être cette grenouille qui se voulait aussi grosse que le bœuf, c’est-à-dire le narcissisme.

Voilà les deux versants cliniques de l’obsessionnel.

L’obsessionnel gonfle.

« Il s’agit de ce quelque chose qui se dessine dans le champ d’au-delà du mirage de la puissance, de cette projection du sujet dans le champ de l’idéal, dans le champ du narcissisme, de l’image, dédoublée entre le moi-idéal et l’idéal du moi. L’idéal du moi, quand, à ce niveau, ce qu’il s’agit de recouvrir c’est l’angoisse, prend la forme du Tout-puissant. »

Ce qu’on appelle le tout puissant, ça tamponne en quelque sorte l’angoisse qui est au niveau trois du tableau entre le désir et la jouissance. Il s’agit de tamponner.

On revient à ça. Pourtant Lacan nous dit au tout début de ce séminaire : « Attention, il ne faut pas trop tamponner l’angoisse. »

L’angoisse ouvre la question sur le désir et la jouissance, c’est donc une dimension fondamentale.

Il ne faut pas se précipiter à essayer de calmer l’angoisse du sujet.

« Fantasme ubiquiste de l’obsessionnel sur lequel vont et viennent, sautent la multiplicité, à repousser toujours plus loin, de ses désirs, c’est là où il cherche et trouve le complément de ce qui lui est nécessaire pour se constituer en désir ».

Donc malgré tout, Il émerge de la dimension de la demande.

Mais ce sont des désirs qui sautent, qui se multiplient partout à la fois mais il n’est jamais là …

Alors là la grande question qui est aussi une interprétation : la question de l’athéisme.

Est-ce que l’analyste doit être ou non athée ?

Lacan pose la question en tout cas : « …quel que soit ce que vous témoigne un obsessionnel en ses propos, s’il n’est pas extirpé de sa structure obsessionnelle, soyez bien persuadé qu’en tant qu’obsessionnel, il croit toujours en Dieu…Cet œil universel posé sur toutes nos actions. »

« Telle est la dimension véritable de l’athéisme, celui qui aurait réussi à éliminer le fantasme du tout puissant ».

Alors là il évoque Voltaire et Diderot dont il pense qu’il ait été athée.

L’athée, ce n’est pas celui qui nie dieu dans sa fonction de toute-puissance puisque ce n’est pas de ce dieu tout-puissant dont il s’agit dans l’athéisme traditionnel, historique. C’est celui qui ne sert aucun Dieu.

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Choix des extraits : Christine Robert

 

 

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