Commentaire du livre de Jean-Pierre Lebrun

SOLAL Jean-François
Date publication : 15/06/2022
Sous dossier : Dossier de retour

 

 « Réinventer l’autorité, 
Psychanalyse et sociologie »
de Jean-Pierre Lebrun et Alain Eraly
 
 
 Chronique de Jean-François Solal (pédopsychiatre, psychanalyste S.P.F)

Ce livre est écrit sous la forme d’entretiens entre Jean-Pierre Lebrun et Alain Eraly. Vous connaissez bien le premier ; Alain Eraly, lui, est sociologue.  C’est un professeur d’université attentif à ce que son enseignement soit entendu et reçu par ses élèves alors qu’il constate chez eux une certaine désaffection pour le savoir. Ce constat l’amène à réfléchir à l’effondrement de l’autorité. Intéressé et curieux de la théorie psychanalytique, on sent bien qu’il ne la connait pas de l’intérieur.  Il n'a pas dû rencontrer l'inconscient au cours de ses recherches. A l’inverse l’intérêt de Jean-Pierre Lebrun pour l’anthropologie s’inspire de sa lecture de Freud, et il n’a d’intérêt pour la sociologie qu’en ce qu’elle peut nourrir son intérêt pour le croisement de l’individuel et du collectif. Toutefois les deux auteurs ont en commun leur volonté d’axer leur recherche sur le monde contemporain. Leur dialogue est très vivant : ils ont l'habitude de s’écouter, de débattre et de s'opposer mais aussi de se retrouver comme autour de cette citation d’Olivier Rey que Eraly offre à Lebrun : « je était un singulier du nous, alors qu’aujourd’hui le nous est un pluriel du je ».  De son côté Lebrun offre à son partenaire sa lecture de Gramsci sur le « changement d’hégémonie culturelle » que Jean-Pierre avait développé dans un livre précédent : « l’immonde sans limite » et qu’il définit comme «  la culture ambiante qui détermine le jugement moral  que nous portons sur nos actes » (p.35) Cette culture ambiante privilégie l’autonomie sur l’hétéronomie : c’est un échec, car à défaut de reconnaître l’héritage culturel commun, de s’y ancrer, le sujet ne peut réaliser son vœu d’autonomie : « il ne peut parler de son propre chef » (p.110)

Autorité et altérité ont partie liée. J’ai dû en être imprégné quand, un soir, relisant le titre de ce livre, j’ai lu « Réinventer l’altérité » plutôt que « Réinventer l’autorité » Jean-Pierre a agréé ce lapsus calami ! La crise de l’autorité est un argument sociologique alors que la crise de l’altérité se constate dans notre travail clinique.

Passage donc de l’hétéronomie à un idéal très valorisé d'autonomie, une méprise pense et clame Jean-Pierre : l'homme n'a jamais été plus aliéné que depuis qu'il revendique son autonomie. Les auteurs donneront les addictions, et les questions actuelles du genre, et transgenres en exemple. Ce n'est pas tant que la critique de l'autorité soit transgression, elle est récusation. Et comme telle, nulle transgression n’est plus possible.  Il faudrait accepter que soit maintenue une « place d’exception » que plus personne n’ose occuper. (p.50). Parce que cette place d'exception, cette place vide, symbolique, n’est plus occupée, la faiblesse de l'autorité entraîne autoritarisme, domination, coercition. Je me suis interrogé sur le rapport manquant entre une autorité instituée et l’autorité naturelle qui amène l’un d’entre nous à se mettre à l’écart du groupe pour le représenter, et non pour le dominer. Pas d’évocation d’un idéal du moi d’une identification qui éviterait la coercition. Tu m’as répondu, Jean-Pierre, que c’est justement l’autorité instituée qui était au cœur de ce livre.

Dans un second chapitre, Eraly défend un pouvoir normatif contre un pouvoir coercitif. Il s’appuie sur le second Foucault, qui néglige le pouvoir coercitif pour une extension des normes. Pour Lebrun, l’autorité est essentiellement symbolique et le langage en est le paradigme. Les deux auteurs s’affrontent de manière frontale sur la nature du langage : la référence foucaldienne d’Eraly le fait douter de la référence lacanienne. Sur la place du langage, les positions des deux auteurs me semblent irréconciliables. Je renvoie le lecteur à la controverse (p.87-88). 

Polémique qui se développe au chapitre suivant : « Langage et parole » Le langage est-il par fondement social ou symbolique ? (p.144-145).  Les deux auteurs se retrouvent sur les rôles symboliques comparés de l'autorité paternelle et de l'autorité maternelle. Jean-Pierre Lebrun cite Marcel Gauchet qui écrit : « La figure maternelle va symboliser cette indispensable souci de l'autre, elle va prêter ses traits sensibles à cette requête de proximité qui, dans une société d'individus privés, prend un caractère pressant. Elle va définir ce modèle maternel de la bonne autorité ; il faut le souligner, elle est ouverte à tous, à la différence du modèle paternel qui s'adresse en fait aux individus en général indépendamment de leur sexe.  (p. 206)

Réinventer l’autorité est leur quatrième chapitre. Eraly souhaite une réévaluation des valeurs de l’individualisme : égalité en droits, égal respect, autonomie qui devraient être articulées avec les préoccupations collectives d’aujourd’hui, l’écologie est donnée en exemple. Une autonomie cadrée par une hétéronomie. Jean-Pierre Lebrun constate que cette hétéronomie n’a jamais disparu, et il reste pessimiste quant aux conditions d’une réinvention de l’autorité. : « On ne peut transformer l’autorité par un exercice de persuasion par arguments », écrit-il en reprenant Hannah Arendt. Notons aussi cette belle formule de Jean-Pierre : « il ne suffira pas d'exiger que l'individu donne de la place à l'altérité, il faut surtout qu'il reconnaisse, à nouveau frais, qu'il s'est constitué dans l'altérité. »

A l’issue de cette présentation, j’ai demandé à Lebrun si, connaissant la tendance au caractère abusif de toute jouissance, la proposition de réinventer l’autorité ne procédait-elle pas d’un vœu pieux ? Enfin, est-ce que le droit peut aider à réinventer l’autorité quand on constate qu’il suit l’évolution culturelle dans sa visée d’autonomie : à chacun selon son désir ! Par exemple, à chacun selon son choix de genre. Les auteurs ont consacré une postface plus optimiste, quant à la réaction du corps social face à la pandémie de COVID 19.

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