SÉANCE PLÉNIÈRE SUR LA LEÇON XX DU SÉMINAIRE L’ANGOISSE (EXTRAITS)

THIBIERGE Stéphane
Date publication : 06/04/2022
Dossier : Le collège de l'ALI

 

Collège de l’ALI · 2020-2022
Lecture du séminaire X, L’Angoisse · Leçon XX (29 mai 1963)

Séance plénière du 10/01/2022

J. Lacan, L’Angoisse, Leçon XX (29 mai 1963)

Transcription :
Nathalie BELIN

Relecture 1 :
Serge PERRAUDIN

Relecture 2 :
Virginie BARILARI

Stéphane Thibierge 

Lacan dit au début de la leçon qu’il existe un enseignement, qu’il y a un certain réel auquel la psychanalyse a éminemment affaire — et qu’elle découvre d’ailleurs, qu’elle révèle —, il y a un réel qui justifie un enseignement. Et là pourquoi je disais que cette leçon est un petit peu à la limite ? Parce que Lacan va tenter d’y articuler ce qui fait justement un point, ce qui a représenté dans l’élaboration de Freud et dans ce qu’il en reprend lui, Lacan, un point limite, un point justement qui concerne ce point crucial qui est la question de la castration et la question de l’angoisse de castration ...

Quel est véritablement, dit-il, ce rapport de l’angoisse à la castration ? C’est l’objet de cette leçon. Il ne suffit pas que nous le sachions vécu comme tel dans telle phase dite finale ou non terminale de l’analyse pour que nous sachions véritablement ce que c’est. Et là Lacan ajoute : « pour dire tout de suite les choses comme elles vont s’articuler au pas suivant, je dirais 1/ que la fonction du phallus comme imaginaire fonctionne partout, à tous les niveaux, d’en haut, d’en bas, que j’ai définis, caractérisés par une certaine relation du sujet au petit a. Le phallus fonctionne partout sauf — je vais essayer de l’expliquer, ce n’est pas évident — là où on l’attend dans une fonction médiatrice, nommément au stade phallique » … : autrement dit dans ce qu’on appelle souvent la génitalité. C’est ça qui est le principe de l’angoisse de castration, et c’est ce que Lacan va développer à la fin de la leçon. « D’où la notation, dit-il, moins phi dénotant cette carence si je puis dire positive » …

C’est un point culminant de l’élaboration de Lacan dans la mesure où il va ici articuler véritablement la relation entre l’angoisse et le phallus, et la fonction phallique, et donc l’angoisse et la castration. Parce que justement cette fonction phallique, au moment spécifique où on attendrait son efficience de réalisation articulatoire, eh bien c’est là qu’elle se révèle très courte, au sens de ne pas tenir grand-chose de cette articulation, ne pas tenir une grande portée de cette articulation. Et c’est là que vont se révéler un certain nombre de points très importants du rapport de l’homme et de la femme à la jouissance, et à leur mutuelle relation …

Donc deux façons dont il va aborder ce point crucial de l’angoisse de castration. Je les reprends successivement : 

La première, donc, c’est le détour par la scène primitive tel que l’articule ce moment très remarquable dans l’Homme aux loups, ce moment où le sujet évoque ce qu’il aperçoit par la fenêtre ouverte, de cet arbre où sont cinq loups et où Freud remarque, relève l’incidence de la présence phallique dans le cadre de la scène primitive….

Où est le phallus dans cette scène traumatique ? Il est partout, si l’on peut dire, il imprègne toute la scène mais il n’est pas localisable ; et c’est pourquoi cette scène indique la prise d’une jouissance. C’est ça qui fait le caractère traumatique de cette scène, c’est qu’à la fois l’incidence phallique y est partout, elle sature la scène fantasmée, mais en même temps d’une manière qui ne permet pas du tout de localiser ou de rendre appréhendable la fonction phallique elle-même.  C’est ça qui rend la scène pour l’Homme aux loups littéralement fascinante jusqu’à le pétrifier, dans une espèce de catatonie contemplative, c’est que scène indique la prise sur le sujet d’une jouissance qui dépasse tout repérable possible pour le sujet. C’est ce que dit Lacan aux deux tiers de la page 394 : « une sorte de jouissance parente de ce qu’ailleurs Freud appelle horreur de la jouissance ignorée de l’Homme aux rats — je passe sur cette ressemblance —, une jouissance — dans le cas de l’Homme aux loups — dépassant tout repérage possible pour le sujet, est là présentifiée sous cette forme érigée. Le sujet n’est plus qu’érection dans cette prise qui le fait phallus, l’arborifie, le fige tout entier. »….

 Face à cette situation éminemment difficile, il répond par une défécation, « une occasion de passage à l’acte », dit Lacan. C’est très intéressant, parce que d’abord « occasion » ça veut dire toujours le fait de tomber, ça vient du latin casus, quelque chose qui tombe. Et qu’est-ce qui tombe ? Ce don anal, une occasion de passage à l’acte qui intervient quand le sujet ne sait plus du tout quelle issue trouver : il n’y a pas d’autre issue ici que de laisser tomber du côté de l’Autre, faire sacrifice dit Freud, et Lacan le souligne, de cet objet excrémentiel hautement valorisé par le petit enfant, ce sacrifice fait à l’Autre…. 

Deuxième voie par laquelle Lacan va passer pour articuler cette question de l’angoisse de castration, de rapport entre l’angoisse et la castration : il va revenir sur la question de l’orgasme comme articulé à l’angoisse, « homologue du point d’angoisse » …l’orgasme donne une sorte de satisfaction qui vient rencontrer l’angoisse là où elle ne trompe pas…..

Quid de cette satisfaction, l’orgasme ?.... Comment la situer ? Il s’agit de la situer en fonction de l’articulation structurale — structurale — à la demande, il s’agit de situer cette satisfaction en fonction de ce que Lacan écrit « S barré poinçon de grand D », et ce qu’il lit là « S barré rapport du désir à la demande ».

C’est la pulsion, si l’on veut, mais pas la pulsion entendue comme un ancrage organique, ou comme un ancrage évoquant si peu que ce soit le besoin, mais un ancrage structuralement articulé, fondamentalement articulé à la demande de l’Autre. Il s’agit de ça dans l’orgasme, c’est-à-dire dans la mise en fonction du phallus au niveau qu’on qualifie habituellement de génital ….

 « Qu’est-ce qui est demandé au niveau génital et à qui ? ». Question qui n’est pas évidente et qui est magnifiquement posée. Ce qui est demandé : Lacan dit que ce que nous demandons c’est à satisfaire une demande qui a un certain rapport avec la mort. Et il va dire, oui d’accord la « petite mort » ; il va jouer avec les mots : la mort, mourir, a-mourir… Mais, dit Lacan, « c’est à mourir de rire » : il y a un côté comique dans le décalage, dans la disproportion qu’il y a entre la demande qui est en jeu là, la demande dans le rapport à l’Autre éminemment lié à l’angoisse ; et puis la réponse qui y est apportée, qui a l’air relativement pépère, si on s’y arrête. Il parle d’un sentiment comique à ce propos, et il dit que « c’est bien là que doit résider ce qu’il y a de reposant dans l’après orgasme. Si ce qui est satisfait c’est cette demande, eh bien c’est satisfait à bon compte », ….

Ensuite Lacan va souligner qu’il y a là dans cette relation liée à cette recherche, à cette demande génitale, il y a là « appel d’une jouissance », dit Lacan, l’appel à une jouissance sur la voie de laquelle l’organe n’est jamais susceptible de tenir longtemps, ou très loin. Et ça c’est le point crucial, ça s’arrête assez vite. …

« L’organe ambocepteur — c’est-à-dire le pénis dans sa fonction phallique, ambocepteur, qui tient à la fois de l’homme et de la femme — peut être dit céder toujours prématurément au moment, si je puis dire — ça c’est très important —où il pourrait être l’objet sacrificiel ». Et là sans doute on toucherait au tragique, d’une manière ou d’une autre. « Eh bien disons que dans le cas ordinaire il y a longtemps qu’il a disparu de la scène, il a été détumescent, il n’est plus qu’un petit chiffon, il n’est là que comme un témoignage un souvenir pour la partenaire de tendresse ». Et Lacan ajoute : « dans le complexe de castration c’est de cela qu’il s’agit ». Il s’agit de ce retrait, de cette évanescence du phallus, de l’organe, au moment-même où on pourrait attendre de lui qu’il vienne, comme le dira plus tard Lacan dans la leçon, être propitiatoire pour les deux sexes, c’est-à-dire favoriser leur rapport …

Le complexe de castration se dissimule son propre enjeu dans l’accomplissement génital normal : il vient par là à la fois tamponner l’angoisse et sceller l’impasse du désir, aussi bien de l’homme que de la femme. Mais, ajoute Lacan, en dehors de cela, si on ne s’en tient pas à cette fonction leurrante, cette fonction évanescente, hors de cela ce complexe de castration permet d’ouvrir — et c’est très important pour la suite de l’élaboration de Lacan, et pour la psychanalyse, et pour la conduite de la cure, et même pour le vécu et la pratique de l’érotisme, pourquoi pas ? Hors cela, dit Lacan, il permet d’ouvrir une corrélation avec son objet symbolique, ….

Au milieu de la page 399, Lacan dit ceci : « si nous lâchons cet idéal de l’accomplissement génital en nous apercevant de ce qu’il y a de structuralement, d’heureusement leurrant. Si nous lâchons ça, il n’y a aucune raison que l’angoisse liée à la castration ne nous apparaisse pas dans une corrélation beaucoup plus souple avec son objet symbolique, et dans une ouverture toute différente avec des objets d’un autre niveau ». Ces objets d’un autre niveau, ce sont précisément la déclinaison de l’objet a dans ses différentes modalités, tel que Lacan s’y est employé dans les leçons précédentes et s’y emploiera encore dans la suite de ce séminaire l’Angoisse.

Dernier point : ce qu’il en est chez une femme, comment se pose pour elle la question du désir de l’Autre ? Lacan le dit d’une manière très simple : une femme peut éprouver légitimement l’angoisse devant le désir de l’Autre comme étant le désir de l’homme, dans la mesure où après tout rien ne lui indique où pourrait les conduire ce désir et ce chemin du désir de l’Autre. Et du coup, dit Lacan, quand le gars réalise sa petite affaire pépère, tranquille, en bon père de famille et à la normale, elle n’est peut-être pas comblée, mais elle est au moins rassurée sur le fait que quant au désir de son partenaire, elle est tranquille, ça ne va pas trop la déranger, ni les déranger tous les deux. Et effectivement, c’est là une modalité extrêmement courante de ce qui peut en être des relations entre un homme et une femme. Donc là-dessus elle est tranquille ; mais ça ne veut pas dire que ça résolve la question de son désir, à elle….

Lacan dit dans un passage au début du séminaire l’Angoisse que c’est un processus proprement hystérique chez une femme que de se faire « gaine » à recueillir cet organe phallique. Mais ce que dit Lacan, c’est que c’est dans la mesure de l’échec du désir de l’homme que la femme est conduite normalement à l’idée d’avoir l’organe de l’homme, autrement dit de s’en faire la gaine pour le recevoir, pour autant qu’il serait un véritable ambocepteur (c’est-à-dire véritablement articulé aux deux côtés), et c’est cela qui s’appelle le phallus…. « C’est parce que, conclut Lacan, le phallus ne réalise pas, si ce n’est dans son évanescence, la rencontre des désirs, qu’il devient le lieu commun de l’angoisse. » Ça c’est vraiment très fort comme énonciation : le phallus devient le lieu commun de l’angoisse ; c’est-à-dire que ce qu’il donne à partager à l’un et à l’autre sexe c’est seulement l’angoisse. 

Dernière chose : de là, Lacan passe de façon assez logique à la manière dont une femme, dans ce contexte, si nous fermons les choses sur le fait qu’une femme ne pourrait désirer que cet organe mâle dans son évanouissement, c’est-çà-dire ne pourrait que le désirer pour elle, faire mieux ou de façon plus accomplie que lui. C’est souvent dans cette sorte d’impasse que se trouve enfermée une femme quand elle est prise dans un schéma d’analyse freudienne : le mode habituel ici de réponse d’une femme va être de se faire l’objet, comme dit Lacan, « non détumescent ». Elle va se faire le phallus, mais un phallus qui n’est pas évanescent, un phallus qui manifeste en majesté la toute puissance de l’homme — toute puissance qui n’est jamais réalisée par un homme, mais qu’une femme peut réaliser se faisant phallus, c’est-à-dire en étant dans ce que Joan Rivière a appelé la « mascarade féminine ». Simplement, ajoute Lacan, « elle doit y faire bon marché de sa jouissance » c’est-à-dire que sa jouissance n’y trouve bien évidemment pas son compte. 

Il y a un passage très important qui suit tout de suite dans la leçon : « Dans la mesure où nous la laissons en quelque sorte sur ce chemin …nous signons l’impossibilité qu’on puisse passer à autre chose que cette revendication phallique ….

« Telles sont les voies — et Lacan conclut pratiquement là-dessus — où se présente à considérer la réalisation génitale comme un terme, ce que nous pourrions appeler les impasses du désir s’il n’y avait pas l’ouverture de l’angoisse. » ….

Et pour terminer tout à fait : « C’est dans la mesure où il est appelé comme objet de propitiation — c’est-à-dire objet de résolution, d’aménagement possible — dans une conjonction en impasse, que le phallus constitue la castration elle-même comme point impossible à contourner du rapport du sujet à l’autre, mais comme un point quant à sa fonction d’angoisse résolue. » 

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Choix des extraits : Christine Robert

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