« Les 5 mêmes le matin, les 5 mêmes à midi, les 5 mêmes le soir, c’est trop ! »

BERGÈS BOUNES Marika
Date publication : 24/02/2022
Dossier : Temps de pandémie. Questions sur la subjectivité contemporaine
Sous dossier : Dossier de retour

 

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Cartel franco-brésilien de psychanalyse
Cycle de conférences-débats 2021-2022
Temps de pandémie
Questions sur la subjectivité contemporaine
Mercredi 05 janvier 2022
 

« Les 5 mêmes le matin, les 5 mêmes à midi, les 5 mêmes le soir, c’est trop ! »

Marika Bergès-Bounes,
Psychanalyste ALI

Ecoutons d’abord quelques discours d’enfants et d’adolescents à propos de la pandémie :

Emilie - 7 ans : « Les 5 mêmes le matin, les 5 mêmes à midi, les 5 mêmes le soir c’est trop ! Je voulais voir mes copines… et puis le télétravail c’est nul parce-qu’il fallait pas faire de bruit, et puis y avait personne dans la rue… »

Antoine - 7 ans : « C’était difficile parce que les parents c’est pas des vraies maîtresses et j’ai peur que ça recommence - et puis on voyait plus les copains - Et j’ai peur que ça dure toute la vie…Et puis des tests, j’en ai eu 14… ! »

Basile - 10 ans : «  J’ai peur que ça finisse jamais…qu’on revoie jamais le monde sans Covid. Que les enfants qui viennent de naître ne connaissent que des visages avec des masques et qu’ils ne connaissent pas un monde sans Covid…Et j’en avais marre de voir toujours les mêmes têtes et pas mes copains. Si on pouvait envoyer le Covid sur la Lune ce serait bien ! »

Hélène - 7 ans : « J’ai peur pour Papa parce qu’il est vacciné mais il peut l’attraper et il peut mourir parce qu’il a eu une maladie et il est fragile…alors j’ai peur »

Arthur - 14 ans : «  Le confinement avec ma famille, j’ai aimé, ça nous a rapprochés, on faisait des jeux, du sport…mais mon grand-père a été hospitalisé et j’ai eu peur qu’il meure… »

Marius - 10 ans : «  J’ai fait un cauchemar, le Covid se transmet par internet »

Clara - 12 ans : « J’ai bien aimé le confinement, c’était reposant…et puis on a adopté un chien pour pouvoir sortir. Mais quand ça va se terminer ? »

Louise - 12 ans - parents séparés et peu présents à cause de leur travail - très angoissée, accrochée à sa grand-mère, toutes les deux en larmes : « je n’ai qu’elle, je vis avec elle, je ne veux pas qu’elle meure » A décidé de ne pas aller à la cantine pour ne pas contaminer sa grand-mère. « Quand les vaccins sont arrivés, j’ai cru que ça allait sauver le monde…mais non, j’ai peur d’avoir le Covid ».

Lucien - 14 ans : « C’était bien le confinement…On n’était pas obligés d’aller à l’école, pas obligés de sortir…Rien qu’à la maison avec les écrans…Les parents disaient rien parce qu’ils étaient en télétravail… Pas de profs , les copains au téléphone… super ! » (Discours phobique typique, ravi du confinement !)

Etienne - 17 ans : « Le vaccin c’est pour notre bien, s’il y avait eu un vaccin pendant la grippe espagnole, il y aurait eu moins de morts. Et puis, on fait plus attention maintenant pour la planète. On pollue moins…Il faut faire attention au gaspillage, l’eau par exemple…Il n’y en aura pas pour tout le monde bientôt… »

Discours d’un père : « J’ai fait des ricochets avec mon fils de 4 ans pendant tout le confinement en Bretagne, c’était délicieux ! » Père qui viendra faire une demande personnelle de thérapie quelque jours après, tant il « pête un plomb devant la planète qui se déglingue à toute vitesse »…

On entend bien dans ces discours d’enfants et adolescents, l’inquiétude, l’angoisse pour certains, d’un monde qui a changé et qui ne sera plus jamais le même. Et puis cette question : Jusqu’à quand ? Est-ce que ça finira un jour ? Mais, curieusement, pas de recherche « du coupable » , pas d’acrimonie, pas d’illusion, mais pas de théorie complotiste, juste un constat lucide sur un avenir incertain.

  1.  Comment les thérapies d’enfants ont-elles pu s’organiser ?

Un des premiers effets du confinement a été l’annulation importante des rendez-vous d’enfants, comme si les enfants ne pouvaient d’exprimer en l’absence du corps, de la voix, du regard de l’analyste; puis les parents ont rappelé car leur enfant « avait quelque chose à dire ». Whats App permettait ce lien visuel et sonore. Et, en effet, les enfants se sont emparés très vite de cet outil, ravis de nous exposer leur quotidien et leurs objets familiers : leur chambre, leur doudou, leurs frères et sœurs, leurs canaris, leur lapin, mais aussi leur père et leur mère dans des activités diverses (cuisine, télétravail…); parents très proches, alors que pendant les séances de thérapie habituelles, ils vaquent à l’extérieur du cabinet. Un rapproché donc, un accès au familier de l’enfant, à son monde (légos, trains, garage de voitures), une intimité très particulière pour l’analyste immergé dans le nid familial : un réel ou une réalité, qui n’empêchait pas les enfants de continuer à parler de leurs soucis et de leurs questions. De toutes manières les séances « classiques » de thérapie avec l’enfant sont loin d’être tranquilles : l’enfant circule dans le bureau, s’empare de ce qui l’intéresse (les livres de ma bibliothèque par exemple, pour un enfant de 8 ans en panne avec la lecture…), saute, vire, s’allonge, enlève ses chaussures, ouvre les tiroirs, chope des objets « en douce », a soif, file aux toilettes…!

Donc, peu de différence dans le mouvement avec les séances Whats App, où l’enfant nous fait visiter son appartement, et ses occupants…Scénario classique de thérapies d’enfants où les objets voix, regard, motricité, oralité, analité sont sans cesse convoqués, entremêlés, jouis dans leur corps sexué. Le sexuel et le pulsionnel sont prévalents et circulent dans la pièce en même temps que l’enfant qui parle et se raconte, en nous ménageant des surprises : « Ah oui ! Cette nuit j’ai vu des extra-terrestres…et puis j’ai rêvé que Papa était mort parce-que l’appartement avait brûlé… ». Toujours ces « bouts d’inconscients » qui surgissent.

Pendant le confinement, ils ont beaucoup exprimé leurs angoisses de mort pour les grands-parents et les parents aussi, et pour les plus jeunes, des scénarios destinés à éliminer le virus : des fusées qui partiraient sur la Lune ou Mars pour y transporter le virus, des lieux où on brûlerait le Covid… Les petits phobiques se montrant toujours les plus imaginatifs…

Les grands adolescents et les étudiants ont demandé, eux, des rendez-vous téléphoniques en urgence, car isolés et en détresse pour leur avenir universitaire et leur avenir tout court, au bord des larmes, de la dépression, du questionnement identitaire : rendez-vous rapprochés téléphoniques dans cet enfermement interminable. Eux étaient, davantage que les enfants, dans une recherche du pourquoi : pourquoi ce virus se répandait dans le monde entier ? Y aurait-il des moyens maintenant pour limiter les dégâts sur la planète ? Comment protéger la planète avec le « tout est possible » de la Science, qui échoue ici précisément. Tout en se désolant de ne pouvoir sortir et vivre librement comme le veut leur âge - « la génération sacrifiée » - ils tiennent un discours écologique : « Sauvons la planète ». Chez ces adolescents élevés dans le consumérisme le plus total, garçons et filles, la seule promesse qui tienne est celle de l’écologie et la seule autorité celle des réseaux sociaux. Ils sont paradoxalement inscrits dans une industrie du loisir toute puissante (écrans notamment) et semblent souhaiter que cesse la sur-consommation liée au libéralisme, sans que cette contradiction ne semble les déranger véritablement et ne les oblige à renoncer à quoi que ce soit. La Covid les a-t-elle rendus plus sensibles à cette contradiction ? Eux aussi se sont trouvés dans des alternances d’angoisse (pour leur avenir, pour la santé de leurs proches), et de désir de vivre sans entrave : « Le sujet moderne est dominé par des idéaux de jouissance qui exigent toutes les jouissances sans limite et tout de suite ! (J-P Hiltenbrandt - La condition du parlêtre). La restriction et la mesure n’ont jamais été « la tasse de thé » des adolescents…

  1.  Le scolaire à la maison

Le confinement a atténué les règles scolaires (calendrier de la journée de la semaine, évaluations)…et les règles de la vie dans la société scolaire : se mettre en rang, se taire, ne pas circuler dans la classe, s’adresser à l’enseignant comme à un adulte - et pas comme à un copain. Pas de règles scolaires surtout pour les plus jeunes, notamment les enfants de la grande section de maternelle (5 ans) et ceux du CP (6 ans) où l’enfant fait l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, c’est-à-dire de l’entrée dans la symbolique. C’est pour ces enfants, à mon sens, que le confinement a eu des effets très pervers, à cause de l’isolement par rapport au groupe scolaire et à son enseignant. Les règles scolaires ne sont pas celles de la maison, les parents ne sont pas des enseignants, et les enfants l’ont perçu immédiatement : ce que transmet l’enseignant ne peut être transmis par les parents parce-que c’est d’une autre nature, d’une autre essence, et le transfert sur la maitresse ne peut être assimilé à la relation avec les parents ; d’autant que les parents, sur tous les fronts du matin au soir, étaient usés et épuisés par ce confinement. Cette intrusion du symbolique scolaire dans le privé de la maisonnée était comme inadéquate, décalée, non programmée, à inventer des deux côtés. Surprise d’autant plus grande que les enfants de maternelle rêvent de rester à la maison avec Maman très souvent ; et que les exigences du CP du côté du symbolique (lire, écrire) précisément - plus de dessin, plus de fantaisies, plus d’imaginaire - sont ardues pour certains enfants de 6 ans. D’où des crises très fréquentes des enfants et des parents pendant cette période de « tête à tête », sans tiers : Je veux quitter cette famille ! » (Léa - 6 ans) ; « Je connais mes droits ! Sauvez-moi ! Je veux changer de famille ! hurlait Noé à la fenêtre (6 ans) ; Le redoublement des crises - symptôme très fréquent dans la clinique actuelle - pendant le confinement, montre comment l’autorité des parents, la fiabilité de leur parole, sont remises en question : les repères familiaux et sociaux sont actuellement bousculés et les parents déboussolés par les enjeux sanitaires, politiques et économiques de la planète sont à la recherche du « bonheur » à tout prix et d’abord pour leur enfant. Ils ont du mal à tenir leur place de parents, leurs exigences et peinent à maintenir l’écart entre leur génération et celle de leur enfant, et la dissymétrie des places (la crise met l’enfant en position de maitre, de « chef ») dans la famille. La crise provoque des agirs, des passages à l’acte des parents à bout, mis en position de faiblesse, disqualifiés. Crainte des parents à prendre une position  d’autorité devant des situations banales, discours contradictoires et inconséquents des parents, abolissant les générations dans une horizontalité parents-enfants trompeuse. Et, aussi, ce que nous avions vu au moment des attentats terroristes en 2015, la non fiabilité de la parole des parents et des adultes, ils ne tiennent pas leur promesses, celle de protéger l’enfant des dangers externes, de le protéger de la mort tout simplement : terrorisme et Covid, ces réels ont rappelé aux parents qu’ils n’étaient pas tout puissants et ont montré aux enfants inquiets que les adultes, et la Science, ne pouvaient pas tenir leurs promesses et ne peuvent anticiper les catastrophes. Alors, à qui, à quoi, se fier ? Comment anticiper l’avenir ?

Autre effet du confinement sur la scolarité : la démultiplication de l’outil numérique et ses effets sur le transfert à l’enseignant :

Les plus jeunes enfants (le CP) ont été privés de la maitresse, privés de son corps, de sa voix, de son regard. Or, on sait que c’est le transfert amoureux à la maitresse qui lance l’enfant dans les apprentissages scolaires avec plaisir. On sait aussi que les enfants de CP qui n’aiment pas leur maitresse auront du mal à investir l’acte de lire, c’est la clinique courante du CP. Le confinement les a privés de la vue, de la voix de la maitresse et a mis les parents en position d’enseignants, appliqués certes, mais non investis de l’autorité nécessaire à l’acte de transmission scolaire.

Pour les plus grands, le numérique a pris le pas dans la transmission des connaissances et des savoirs : les professeurs ont utilisé les ordinateurs, les tablettes, pour communiquer avec leurs élèves - le plus souvent privés de leur vue et de leur voix également. Une transmission sans beaucoup de transfert, qui en a démobilisé un certain nombre. Mais le confinement a permis aussi la création et le maintien de liens sociaux précieux dans ce moment d’isolement avec certains professeurs.

Pour certains enfants, ce temps fût celui d’une boulimie d’écrans - que les parents sur-occupés ne pouvaient réguler - et qui dure, évidemment. Ecran doudou, écran nounou…

Il est évident que le monde scolaire post confinement (on n’ose pas dire post Covid…) sera de plus en plus numérisé, dans une technologie qui prend le pouvoir mondialement mais qui rend les sujets bien seuls : on le voit actuellement avec les étudiants isolés et démotivés, privés aussi de l’enseignant qui ne distribue ses cours que sur ordinateur. Dans l’accélération prévue du monde digital dans l’Education Nationale, via les outils numériques, comment s’organisera le transfert sur l’enseignant et son autorité nécessaires à la curiosité et au plaisir d’apprendre, en son absence ? Comment se feront la circulation et la transmission de la parole adulte-enfant dans l’école numérique ? Le confinement nous en a donné un avant goût : avant goût d’une transmission quasi anonyme, à l’autorité problématique. Des réaménagements vont être nécessaires pour soutenir la pensée, le désir, la curiosité, la parole des enfants et des collégiens, des lycéens, des étudiants.

  1.  La question de la mort

Je vais reprendre ici un texte sur « l’enfant et le temps », qui est sur le site de l’ALI.

Le virus de la Covid a mis le réel de la mort au centre du monde, de nos vies - un réel qui menace tout un chacun de manière privée et imminente et qu’on ne peut donc ignorer ; un réel qui fait taire le symbolique et l’imaginaire : un impossible devenant possible à tout moment, a déferlé sans crier gare sur toute la planète !

  1. C. Melman dans les journées de 2004 sur « le temps de la psychanalyse » disait : « La mort, à part l’image que peut donner l’arrêt du temps, la gélification du temps, la mort, la mort réelle, le fait que c’est supposé s’arrêter du fait de quelque défaillance organique, la mort réelle n’y est absolument pas présente, elle est absolument ignorée. Je veux dire que ce gaspillage, ce que j’appelle gaspillage ordinaire du temps, se fait dans ce qui est manifestement la méconnaissance absolue du fait que cela va finir par s’arrêter. Et ce fait, ce désaveu de la réalité est exemplaire de ce qu’est la force du fantasme et la force de l’inconscient, s’il est vrai que, dans l’inconscient, la mort n’a pas sa place. »

Oui, mais c’était avant la Covid pour les adultes.

« Désaveu de la réalité », oui, sauf pour les enfants qui, toujours calculent le temps, parlent sans cesse de la mort, comme d’un réel incontournable, sans pouvoir l’agrémenter de fantasmes : comme un constat lucide, une logique de l’inéluctable du temps qui passe pour tout le monde et qui fait partie de notre humanité ; mais aussi de plus en plus « l’avenir de la planète » : les angoisses actuelles liées au Covid, au terrorisme et à l’écologie, viennent rendre ce constat du réel de la mort encore plus implacable et en fond de tableau toujours chez l’enfant un questionnement sur l’énigme de la disparition des dinosaures… Les enfants n’ont pas ce rapport à la mort voilé et feutré, comme les adultes avant la Covid ; leur rapport est cru.

On peut retrouver ce discours d’enfant, sans « gaspillage ordinaire », lucide, peu agrémenté de fantasme, peu protégé par le fantasme, dans le témoignage de Barbara Cassin, dans son dernier livre, «  Le bonheur, sa dent, douce à la mort » : « Ils parlaient. Et moi j’étais juchée dans l’armoire, tout en haut avec les jambes qui pendaient. Je les voyais chacun à leur place et je voyais entre eux des lignes de paroles, des échanges qui se dessinaient comme des traits. Je les regardais. Et ça parlait, et ça parlait, et ça parlait. Je ne comprenais pas forcément, ce n’était pas forcément grave. Simplement, tout d’un coup, j’ai pensé : « On dirait qu’ils oublient, qu’ils ne savent pas qu’ils vont mourir. » Pour la première fois m’est venu comme une évidence que lorsqu’on grandissait, on oubliait qu’on allait mourir, alors que, quand on est petit, à mon âge, à dix ans, comme ça, les jambes pendantes, je savais que la vie était un atterrissage, qu’on était là pour un temps, et qu’il fallait que ce temps soit du temps essentiel. C’était très bizarre pour moi, tout d’un coup, qu’on oublie, et même qu’il appartienne à l’âge adulte d’oublier, que les adultes oublient qu’ils allaient mourir, parce qu’ils étaient affairés, parce qu’ils s’amusaient, ou parce que… Là, pour la première fois de ma vie, je me suis dit : être adulte, c’est oublier que chaque geste, chaque mot, est doublé du fait qu’on va mourir ».

« La mort, ça me tracasse, dit un garçon de 8 ans, comment on fait la graine, et pourquoi on est mort…ça me tracasse…je fais des calculs, par exemple vie = mort…des calculs - les calculs de la vie ».

Ces calculs qu’on retrouve quand ils mesurent l’écart entre leur âge et celui des grands parents, parents, frère et sœur pour prévoir celui qui mourra le premier …

Ou quand ils comptent le nombre d’enfants dans la famille en incluant les enfants mort-nés : « on est 5 dans la famille… mais on aurait pu… on aurait dû être 8… avec mon jumeau qui est mort dans le ventre… et un bébé mort avant ma sœur et un autre mort avant une deuxième sœur » dit Ismaël, 7ans.

Léonard, 12 ans, en 6ème, déprimé : « j’ai tout perdu cette année, ma nounou, mes grands frères qui sont partis, mon père qui travaille ailleurs… (pleure), mon père il travaille tout le temps, il n’a jamais eu de temps pour moi, je ne l’intéresse pas (pleure)… c’est toujours ma mère qui vient… je peux pas lui parler… je pense à la mort tout le temps, je suis addict… je peux pas prononcer le mot mais j’y pense tout le temps. Je pense que quand j’aurai 30 ans, mes parents vont mourir et moi aussi… le temps passe trop vite et puis quand je serai mort, je serai effacé, plus personne ! Je sais pas si je pourrai penser après… peut-être qu’on a une âme ? Je sais pas … (pleure) Est-ce qu’on nous parle après ? Est-ce qu’il y a des fantômes qui nous parlent ? Qui nous protègent ? J’en sais rien… Et puis le temps passe trop vite et puis j’étais pas là avant… j’aurai pas connu tout ce qui s’est passé avant ma naissance… je n’ai pas connu mes deux grands-pères qui sont morts d’un cancer du poumon… je n’ai pas connu quand mes parents se sont connus… quand mes frères sont nés… c’est pas la même enfance… on manque tout ça… je peux pas le supporter… ça ne reviendra jamais… et puis mon père fume des cigares et j’ai peur qu’il meure comme mes grands-pères… »

On retrouve dans ce discours, outre le deuil évident dans les diverses pertes actuelles énumérées, l’obsession de la mort, l’imaginaire avec lequel il tente d’amadouer ce réel de la mort, tout ce qui lui manque de fondation et qui lui manquera toujours, ce passage de l’indicatif présent au passé, puis au futur antérieur négatif, tous ces va et vient dans la conjugaison qui signent ses oscillations subjectives, et sa difficulté à s’inscrire dans une temporalité qui soit la sienne et pas celle de ses parents ou de ses frères. Mais aussi ce que J. Bergès dit de l’anticipation dans les TSI et du futur antérieur avec une négation : « une négation sur le passé à venir ; anticiper quelque chose qui est déjà là. C’est une anticipation qui n’a pas eu lieu, et donc un futur antérieur avec une négation : « je n’aurai pas été celui qui sera né avant ses frères ainés ».

Vie et mort toujours liées pour l’enfant, dans les théories sexuelles infantiles mais questionnement que le réel de la Covid a démultiplié, comme dans une urgence. Et qu’ils ont perçu aussi chez les parents qui n’étaient plus dans ce « gaspillage ordinaire du temps » et ce « désaveu de la réalité », mais eux aussi dans un rapport cru et urgent à la mort. Le nombre des morts de la Covid, égrené chaque soir au moment des « informations », le confinement, cette contrainte liberticide, donnaient la mesure du danger de mort extrême dans lequel nous nous trouvions tous, du chaos qu’aucun scientifique ou politique ne pouvait, ne peut, maîtriser et de l’angoisse grandissante de la planète entière. La pandémie a supprimé le filtre par rapport à l’immédiateté de l’objet : la mort n’est plus une idée, une abstraction, mais surgit comme le réel de sa propre mort pour chacun de nous. La Covid commande la marche du monde et le temps apparaît comme compté pour les adultes comme pour les enfants.Plus de promesse possible, le signifiant maître, la mort, est là.

Patrick Clervoy, Professeur agrégé du Val de Grâce, habitué à analyser « les témoignages de personnes ayant vécu des confinements prolongés dans une ambiance de danger extérieur », décrit en avril 2020 « les 3 temps du « syndrome mental du confinement », intéressant pour nous en ce moment ; il décrit les trois temps de l’enjeu chronologique du confinement. Le stress commun de la population est aggravé de ce que le virus ne se voit pas, qu’il y a un long délai entre l’infection, invisible donc, et le déclenchement de la maladie, et que la situation à l’instant t peut changer une heure plus tard, à la suite d’une sortie par exemple : aucune assurance. Ce stress provoque deux types de « comportements inadaptés » :

  • ceux qui nient le danger dans un mécanisme de « déni entre le désespoir et la folie ». Positions qui peuvent produire les théories du complot.
  • ceux qui surestiment le danger, dans une angoisse communicative à l’entourage exaspéré.

D’où la nécessité d’apporter régulièrement les informations adaptées pour adapter le niveau de stress à chacun.

Trois temps donc dans « l’enjeu chronologique du confinement » :

  1. La réaction d’alarme : stress aigu, effet de surprise maximum. Comment se protéger, phénomène de panique, achats massifs. Interrogations culpabilisantes obsédantes : qu’a-t-on fait pour en arriver là ? Aménagement du quotidien.
  2. Phase de résistance et d’adaptation : « la vie de tous les jours sur un mode dégradé ». Nouvelles habitudes, identifier les routines, aménager des échanges réguliers avec ceux qui sont loin, il faut que les besoins de base soient assurés. Résistance collective dans l’entraide et la solidarité. « La date de déconfinement est un paramètre majeur dans la capacité de résistance d’une collectivité ».
  3. Phase d’épuisement. Les vagues de désobéissance civile s’installent, d’abord isolées, puis collectives : risque de chaos : « une mauvaise gestion politique du confinement peut faire passer la lutte contre une épidémie à un état de guerre civile ». Explosion des comportements à risque. D’où un déconfinement progressif et planifié dont la durée doit s’étaler sur le même temps que le confinement. « Au plan symbolique comme dans les procédures de deuil, on peut supposer que la réparation psychologique sera opérée après qu’une année complète se soit écoulée et qu’il y eût la première commémoration de cet évènement ». « Le temps de réadaptation à la routine du monde est long ».

Oui mais voilà une cinquième vague… et une sixième à l’Horizon… et une 2ème dose de vaccin, puis une 3ème…donc une date de sortie de la pandémie qui se déplace sans cesse, impossible à prévoir… Combien y en aura-t-il encore ? Est-ce que cela s’arrêtera un jour ? Comment anticiper ? Les enfants inquiets posent sans cesse cette question à des adultes désemparés qui ne peuvent répondre…

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