L’euphorie du genre

BÉLOT FOURCADE Pascale
Date publication : 23/01/2022
Dossier : Séminaire d'Hiver 2022 : Nos inhibitions nos symptômes nos angoisses
Sous dossier : Dossier de retour

 

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Séminaire d'hiver 2022 
Nos inhibitions, nos symptômes, nos angoisses
Dimanche 23 janvier 2022
Intervention de Pascale Bélot-Fourcade 

 

L’euphorie du genre

 

On est aujourd’hui à trois à avancer sur le thème de « Faire genre »,  j’y ajouterai Marika Berges qui nous a accompagné dès le début. Céline Masson grâce à qui l’Observatoire « Petite Sirène.org » existe et nous donne à voir le genre à partir d’un balcon international et sans cesse actualisé mérite une mention particulière, et on peut aussi remercier Charles Melman de prendre position sur cette question avec le livre qu’il vient d’éditer avec Jean Pierre Lebrun : il fallait du courage, il fallait y aller car nous avons été, nous analystes, appelés, sollicités par tous ces discours ambiants, ces circulaires ministérielles, ces nouvelles lois comme celle, récente, sur la modification du patronyme. C. Melman ne voulait plus s’ennuyer et j’espère aujourd’hui qu’il va baigner dans l’euphorie 

Le très amusant Preciado, alias Béatrice, nous a dit qu’il fallait « débinariser » la psychanalyse, n’être ni l’un ni l’autre, et cette hydre s’élargit en même temps qu’elle nous désigne comme des vieux réacs, et beaucoup sont tentés de défendre leur moi imaginaire pour ne pas tomber dans les fosses dites réactionnaires.

Car dans ces attaques du patriarcat, que ce soit dans ce que Charles Melman avance de la psychose sociale, modulé par Lebrun avec sa proposition des 3A (Autorité, altérité et antériorité) , l’attaque de l’idéal est majeure.

Mais curieusement, il nous est proposé simultanément aujourd’hui d’assister à une incroyable épopée de l’Homme en quête de la maîtrise de lui-même.

Cette incroyable épopée a sans doute toujours existé : Le grand Corneille en 1645 faisait dire à Auguste dans l’acte V  de Cinna : «  je suis maître de moi comme de tout l’univers, je le suis, je veux l’être » . La structure sociale garantissait alors à Auguste une position de maîtrise, mais en démocratie moderne chaque sujet a tendance à vouloir se prendre pour un roi, alors que le maître absolu, le maître ultime aujourd’hui c’est bien la science, même si certains d’entre nous peuvent simultanément (je ne dirai pas en même temps) défendre non sans raison que la science est politiquement neutre. Mais c’est aussi la science qui permet de vous alléger du poids de votre corps, du réel de votre corps, et de vous en rendre maître, de faire advenir un maître sans idéal.

C’est pas du nouveau, vous voyez, ce qui est nouveau c’est l’offre dans sa dimension d’utopie réelle qui est proposée à ces demandes jusqu’il y a peu sans réponses, qui repose sur les capacités faramineuses que le pauvre Auguste n’avait pas à disposition : relisez Cinna, la solution trouvé par lui avait été l’amour. Ne l’oublions pas et plus tard Rimbaud le redira : l’amour est à ré inventer. Cela semble être encore d’actualité.

Mais de son côté Olivier Rey dans son livre « Leurres et malheurs du transhumanisme » nous met en garde : « Les promesses de la science sont autant de leurres destinés à nous faire accepter l’artificialisation croissante de nos vies ». Je rappelle l’étymologie du mot artifice qui est ruse et tromperie. Quel sera l’avenir de cette nouvelle illusion ? Nous aurons l’occasion d’en reparler.

Après avoir annoncé qu’on ne fait plus les enfants maintenant comme on les faisait dans le passé, j’avais fait il y a quelques années à Chambéry cette annonce incroyable : « la procréation est trans ». Eh bien c’est déjà dépassé !  les choses vont ou trop vite ou pas assez ! Mme Butler nous annonce dans « Défaire le genre » que la parenté est homosexuelle. Elle annonce la fin de la différence des sexes.

( elle raconte aussi qu’avec Eric Fassin, ils ont été les acteurs de la censure violente de Sylviane Agacinski à Bordeaux qu’il a fallu exfiltrer parce qu’elle avait osé dire que le parenté était hétérosexuelle - c’est écrit dans « Défaire le genre » p 177°, ensuite elle est passé au phallus lesbien dans "Ces corps qui comptent » en 1993, la vraie concurrence !)

Donc elle écrit que la procréation serait homosexuelle, la parenté de même et que nous nous éloignons de cette hétérosexualité « nécro politique hégémonique » selon Preciado : en voilà des bonnes nouvelles, enfin des enfants vraiment moïques ! Et le symptôme, cette vieille lune, est détourné et abrasé.

Aujourd’hui je voudrais vous faire aussi une autre annonce : Le sexe n’a pas été sans avoir besoin d’un dopage, différent selon les époques et les cultures : aujourd’hui il l’a trouvé dans le genre. Comme le dit Marty, « le genre est le dernier grand message de l’occident envoyé au reste du monde » . J’en ai fait le syntôme de Mme Butler, car on ne peut pas parler comme cela. Et fort probablement demain il ira chercher pour ces mêmes raisons ce dopage dans le transhumanisme.

C’est ce que je développerai aujourd’hui : le genre comme dopage du sexe, c’est par là aujourd’hui qu’on veut  retrouver jouissance et euphorie.

L’euphorie attendue par le genre est aujourd’hui de deux ordres :

- d’une part l’annulation de toute incongruence entre le corps et l’esprit : cette lutte correspond à la lutte ancestrale contre la dysharmonie du corps et de l’esprit . Vous n’êtes pas sans savoir pourtant ce que Freud, comme Lacan, nous ont dit de cette dysharmonie inhérente à l’inconscient et du rapport des Hommes et des Femmes : le non rapport sexuel, nous dit Lacan ?

- d’autre part une sorte de dopage autour de la question du langage : en effet les LGBTQI et plus veulent changer le corps mais aussi la langue, accusée d’être le reflet et le véhicule d’une époque patriarcale, par la domination historique et grammaticale du masculin sur le féminin. Preciado nous donne le ton : il s’agit de faire tomber « le mur de Berlin de la langue ». Il faut bien dire que tout ça n’est pas complètement inexact.

Commençons par le plus simple : la langue

On veut ramener le langage actuellement à une fonction de communication alors que tout démontre l’incommunicabilité des humains entre eux et d’eux même à eux même. Ils sont pourtant les seuls animaux dont les corps soient parasités par le langage, c’est à dire par des signifiants, ce qui a pour conséquence que l’identité est toujours pour l’humain une question. Le langage constitue le sujet lui-même et fabrique les moyens de sa jouissance (C’est un drôle d’outil de « com » bien sûr !).

Et la jouissance trans, qui est à considérer comme un tout fermé sur une identité close, n’appelle plus aucun questionnement mais se soutient simplement de  convictions et de revendications.

Et alors là, dans les dires, c’est vraiment la fiesta : c’est la griserie d‘inventions lexicales, d’innovations syntaxiques qui ne sont pas sans rappeler les innovations langagières des enfants et des adolescents : avec des mots en cis (cisgenre, , cis passing) , en pan (pansexuel) ou avec le a privatif (asexuel ou aromantique), des mots empruntés à l’anglais (outer, drag queen ou stealth), ou des anagrammes ( comme terf, amab ou afab).

En matière syntaxique nous avons le grand débat ouvert par l’écriture inclusive et en particulier son fameux découpage par le point médian. L’écriture inclusive est sensée donner aux femmes plus de visibilité, en féminisant les noms pour sortir les femmes de la domination masculine (ce qui nous vaut d’entendre Mme Hidalgo se faire appeler « madame la maire »…AÏE maman, il y a doublon !) Je n’insisterai pas là-dessus si ce n’est pour souligner la volonté tyrannique, dictatoriale qui accompagne ce travail sur la langue, qui s’autorise non seulement à édicter des recommandations ou des interdictions d’usage de certains mots (père et mère, masculin/féminin bien sûr comme binaire, transsexuel comme pathologisant, queer comme insultant, etc..), mais aussi à remettre en question les corpus littéraires ou historiques dans l’annulation des temporalités. Une autrice, une auteure, une écrivaine, je ne sais, conseillère à la Mairie de Paris, écrit dans son ouvrage intitulé « Le génie lesbien » qu’elle ne lira plus un ouvrage écrit par un homme !...

Cela pourrait paraître à certains anecdotique, voir exotique si cela n’avait conduit des organismes publics ou une entité comme le CRISP Ile de France, à penser nécessaire d’édicter des codes de bonne pratique envoyés à tous les professionnels de santé, ( Martine Campion pensait alors écrire un texte sur le mépris de ces professionnels manifesté par un tel document) ou des lexiques à destination de leurs usagers : on peut citer pour le « fun » la commission européenne qui préconise dans un guide, heureusement retiré précipitamment, parmi de multiples recommandations la remise en question de l’usage du mot Noel dans l’expression « vacances de Noel » comme discriminant pour les autres religions, ou le lexique trans édité par le planning familial qui, entre de multiples florilèges définit l’assignation à la naissance comme ceci : « A la naissance, les médecins décident, selon des normes de longueur du pénis/clitoris si l’individu est un garçon ou une fille » . Si cela peut rendre euphoriques certains, d’autres apprécieront la plaisanterie, autre dimension du langage comme le disait Freud.

Au-delà de la polémique sur le sexe des mots qui marque surtout l’ignorance de la différence entre le mot et la chose, dont il résulte que les mots n’ont pas de sexe mais un genre grammatical, que restera-t-il de tout cela ? certainement quelque chose car la langue reflète la société mais pas une tyrannie idéologique, et je rejoins ce que nous dit Jean Claude Milner à ce sujet : « A ceux qui croient qu’en généralisant l’écriture inclusive on aura changé la réalité je répondrai qu’ils retrouvent très exactement ce que Marx dénonçait comme idéologie : l’image inversée de la réalité…Croire qu’en manipulant les signes inscrits sur un support on change le monde, c’est pire que de l’idéologie, c’est de la pensée magique : le temps des runes est revenu ».

En ce qui concerne le corps, l’euphorie par le dopage du sexe passe par le remodelage du corps, par des pratiques transgressives en tous genres (mais pas toutes bien sûr car il y a de la morale dans le genre quand même!) et par le dopage chimique.

Dopage et euphorie : ces 2 notions ne sont pas sans lien et pourraient paraître être du domaine de la fiction dans un temps où les symptômes se multiplient : mais quels symptômes ? Nous avons dans la jeunesse actuellement beaucoup d’actes, d’acting out, d’ennui. Vous connaissez la teneur haineuse originelle, de l’ennui, ce que Lacan notait à Milan de cet ennui qui s’attache au progrès.

Je l’ai d’ailleurs souligné dans le texte que vous avez pu lire sur le site : cette dysphorie met le corps au bord du gouffre, où se joue la vie et la mort. C’est un point singulier où la fiction commune serait salvatrice. En ce point se rejoignent à différents titres les dysmorphophobies que nous connaissons bien, nous les analystes, par exemple dans les anorexies qui accompagnent le plus souvent la question trans : un mauvais corps, pas le bon corps, un corps trop gros. On peut savoir qu’en ce lieu de détresse l’intime n’est plus que cet « extime », haine et violence du prochain et le sexe honni. Il est intéressant de leur faire entendre, à ces petites anorexiques, pour qu’elles retrouvent des limites autres, qu’il ne s’agit pas de TCA (trouble du comportement alimentaire) mais de TCA (trouble du comportement amoureux)

J’avais déjà dit, à l’occasion de ce que nous avait proposé Angela sur Botero, (et ce n’était pas analogique, plutôt structurel!) qu’il s’agit bien sûr de la question du phallus :  il apparaissait que Botero, dans une anorexie/boulimie, avec ces énormes bonhommes nous signifiait la difficulté à transmettre le phallus dans une autre langue et une autre culture méprisée. Je voudrais à ce propos vous dire un mot d’une petite patiente, tentée par une transition , qui vivant avec sa famille en expatriation, est prise depuis son enfance dans trois langues : laquelle est la bonne ? elle ne le sait pas mais elle me dit : « c’est trop triste ». L’amour, bien sûr, elle ne sait plus où c’est. « Il faut un monde meilleur » dit-elle. « Avec un peu d’euphorie ? » lui dis-je et elle me répond : « oui, c’est cela ». J’ai l’idée sur cette question qu’il faut s’aimer dans une langue, comme il faut aimer son inconscient.

Or nous assistons là aux impasses d’une mondialisation qui malgré nos proximités creuse les écarts entre nous : le prochain est de plus en plus étranger. La globalisation n’allait pas entrainer le père universel bien sûr ! Alors ?

J’avais introduit dans des journées sur la toxicomanie que le dopage était aujourd’hui une forme de l’existence moïque et j’avais intitulé un texte « se doper pour être », c’est à dire que le moi enflé se retranche complètement dans une sorte d’illusion. Un dopage généralisé, pour tous s’est mis en place aujourd’hui : les médocs, les herbes, mais aussi la médecine et les greffes. C’est avant tout un retranchement du sujet, comme l’addiction, au profit d’une illusion et d’une artificialité d’être.

Ce pourquoi, plutôt que de parler de dysphorie, terme qui a pour défaut d’étiqueter, et de situer les choses dans un contexte victimaire, il me semblait plus juste, au vue de la profusion des paroles autour de cette question, de parler d’euphorie du genre (je dis bien du genre et non pas de genre).

Le remodelage des corps, forme actuelle du transhumanisme, s’accompagne au passage de l’abolition de la sexualité, ce qui ne fait pas , vous le remarquerez, l’objet de beaucoup d’explications de la part de nos praticiens transitionneurs, or très souvent, de ce côté-là, la fête est plutôt finie !

 Freud, lui, nous avait mis en garde : « Quiconque promet à l’humanité de la libérer des épreuves du sexe sera accueilli en héros. On le laissera parler, quelque ânerie qu’il débite » écrivait-il. Cela a été repris par Christian Rey hier dans sa très belle intervention.

Il faut y croire à une possible harmonie du corps et de l’esprit ! l’inconscient est dysharmonique, Freud et Lacan n’ont cessé de le dire, aujourd’hui c’est un énoncé transphobe. Mais il y a l’illusion du miroir : on tarde parfois à s’apercevoir du leurre, qu’il est toujours à refaire. Car n’oublions pas que le désir narcissique se renouvelle dans cette image de soi, , dans cette ivresse de la spécularisation en faisant l’économie d’un moi divisé, mais aussi dans l’ivresse de la communication de masse en suivant cette propagande médiatique sans division, celle de l’auto-nomination du genre sur le sexe. Et c’est être transphobe que de ne pas y croire. S’y rajoute la promesse d’appartenance à un collectif dans la mutualisation des « moi aussi », des « mee too », et la promesse d’une pleine jouissance, fut-elle victimaire.

Alors que pèse notre hypothèse d’un objet perdu, voyez-vous, quand on nous propose toute une gamme de jouissances pleines et immédiates ? On aura beau dire que le pervers polymorphe c’est l’infantilisme qui gouvernerait le destin ! Notre individu commun, tordu bien sûr par son sexe, enflé comme il veut, pris qu’il est , cet individu appendu à son image, dans une singularité qui doit faire loi, se trouve déjà bien en contradiction avec ce que lui impose des normes égalitaires. Alors lui parler d’ infantilisme, le renvoyer dans ses bottes, vous voyez bien que cela ne va pas ! l’existence de la loi et de ce qu’il faudrait consentir à refuser c’est à dire ce désir incestueux, alors qu’il peut être dans une jouissance immédiate qui n’a plus à concéder une once de sacrifice, je le redis : tout cela ne va pas !

Avouez qu’ il y a de quoi « débinariser » la psychanalyse comme le propose Preciado, finie cette dysharmonie, celle qui préside à l’inconscient et influe sur nos vies et nos destins, celle de cette jouissance phallique mal assurée par un symbolique à trous. C. Melman avait pourtant dit que le phallus protégeait de la mort : on ne peut s’étonner en l’occurrence de la proximité permanente du trauma et des dépressions.

Alors se doper pour être, bien sûr, c’est le must par rapport à la fragilité de l’être en errance par rapport au phallus. Tournons la page de la précarité de l’homme, « malaise dans la culture », que Freud avait malencontreusement pointée. le dopage est déjà en vigueur, et c’est déjà un peu trop tard : dans l’addiction, quand on y est, c’est trop tard. D’ailleurs il ne s’agit pas de se doper, il s’agit de sur-être et de dépasser l’être.

Cela n’a pu advenir sans un changement de régime, par la médicalisation des plaisirs et des jours actuelle qui n’est pas infidèle à l’idéal démocratique contemporain. Il s’agit de s’affranchir de toute contingence, de s’affranchir de la loterie naturelle, d’ignorer les symptômes ou les exigences d’une transmission dans une notion de dépassement de soi en pure performance : c’est ce qu’on appelle le transhumanisme. On peut y voir le détournement de l’autorité et de l’idéal aux mains d’une médecine conquérante et désubjectivante. Certains appellent cela l’escamotage pervers du Grand Autre.

Alors pourquoi m’assignerai-je à un sexe, à une coupe, à un manque ? Tout cela est triste et dépassé. Nous savons que l’illusion, en se donnant un corps artificiel, est la sortie du cadrage du corps hors du fantasme dans ses faillites, hors du semblant donc. Cela fait partie d’une « sportivation »  actuelle de la société comme le dit Isabelle Queval, dans une véritable ivresse de la communion de masse. Et cet impératif devient un dû !

Et donc on ne doit rien à personne, rien à un père ou à une mère, rien à la société : c’est un défi sans loi ni entrave, transgressif en diable. Le sujet est rapidement pris dans un auto érotisme par l’objet  qui a bien sûr pour vertu de fermer le miroir et de clore toute parole. La spectacularisation  conforte une religion de l’idole et réunit dans une même capture de jouissance communautés et classes sociales. Je ne vais pas vous énumérer comment  anabolisants, hormones, ritaline ou testostérone, concourent  aux prouesses techniques et répondent à la pression de l’individualisme qui se donne ses lois, sa toute liberté. Le sujet moderne est auto entrepreneur, il tente de se donner les moyens de quitter les restrictions imposées par la soumission au langage pour se soumettre à un impératif d’émancipation épaulé par les nouvelles possibilités de la science, encouragé par l’évolution de la société et des juridictions aussi.

Je vous rappellerai la loi Kouchner, il y a 20 ans, qui, pour combattre les excès de l’autorité médicale, a introduit une relation horizontale, c’est écrit dans la loi, entre patients et soignants, un pouvoir d’automédication généralisé des populations. Vous voyez, tout était déjà prêt et Isabelle Queval, spécialiste du sport, nous avait averti : « le corps est toujours perfectible et le sujet aujourd’hui recompose son identité, ses temporalités existentielles à partir d’un corps sain devenu destin et qu’il peut produire ».

Ainsi nombreux sont ceux qui ne veulent plus se reconnaitre dans ce qu’ils appellent une assignation, on est loin d’ une naturalisation qui les destineraient à être Homme ou Femme, d’un assujettissement au signifiant, ou du travail en chicane de la métaphore qui seule est en capacité d’inscrire la différence des sexes, de rendre l’imperfection des corps acceptable et de donner la capacité d’en jouer.

Les pauvres humains aujourd’hui se trouvent dans ce que Roger Brubacker, sociologue américain,  appelle « l’empire du choix » : dans cette illusion du tout possible, ils sont sommés de prendre la responsabilité pleine et entière de leur identité. Le leurre d’un possible auto-référencement se nourrit de l’utilisation abusive du performatif : « je suis » c’est être. Ce performatif est un discours sans grand Autre et sans perte, essentiellement moïque. Dirons-nous qu’il va de l’hallucination au nazisme ? Dominique Janin nous en a parlé justement samedi.

Cela a bien sûr des conséquences. Aujourd’hui, au nom d’une radicalisation résultant de l’absence de différenciation possible dans la langue anglaise entre différence des sexes et différence des sexualités, aujourd’hui donc, on se donne le choix d’être trans race, les blancs se vivant comme afro américains, transgenre et pourquoi pas intersexes. Cette licitation de l’empire du choix, véritable victoire de l’individualisme, est là pour suturer de ce que parler nous rend boiteux.

Tout est prêt pour un dépassement et une amélioration de soi dont l’abus se joue alors dans le réel. L’hormone et le bistouri sont là. Et tout ça s’avance vers une « sémiologisation » généralisée : Les jeux d’étiquetage de la langue en parallèle avec une sémiologie des corps, la productions d’archétypes et autres artéfacts sur ce marché planétaire de la jouissance nous entrainent dans des métonymies, dans des récits artificiels démultipliables à l’infini : le bazar du genre est une invite à participer à un carnaval permanent. On est bien loin de la métaphore, je dirais assez vernaculaire, qui permet séparation et articulation de la différence sexuée qui reste fondamentalement une différence discursive, et qui est la condition d’acceptation du corps. Sandrine Calmette l’a bien retrouvé auprès des enfants qu’elle écoute : elle nous l’a dit aussi samedi dernier. Freud, lui, nous disait que l’anatomie n’est pas le destin : ce n’est pas une différence anatomique mais discursive.

Alors je voulais avancer à nouveau que le jeu bien inconscient de la science a déjà mis dans ses rets les femmes, celles qui, bien sûr, ne peuvent sans contingence, sans l’autre, trouver l’objet quelles pourraient être : n’oublions pas que la révolution, au lieu de les lancer dans un plus grand libertinage en a fait les proies de la science. Pilule et PMA sont là : que vont-elles devenir ? Les aléas très grands du féminisme aujourd’hui nous en donne la mesure. Que vont-elles devenir ? vont-elles prendre le manche ou disparaître? Freud et Lacan nous avaient dit qu’elles relevaient de la même libido mais cela, c’est un peu ancien régime car l’altérité n’est pas au rendez-vous. La volonté hybride de l’égalité dans l’abrasion possible de l’altérité ne va pas dans ce sens.

Mais cela ne suffisait pas : avec mon mauvais esprit je voulais vous dire qu’il y a bien sûr deux représentants du patriarcat : la femme et l’enfant. Alors celui-ci, non encore déterminé, lui qu’on devrait aider à grandir, comme le répètent Jean Pierre Lebrun et Céline Masson, eh bien il lui est proposé de s’auto déterminer pour que le social puisse enfin en capturer l’intime si énigmatique . Cet enfant,  il va être bien content de s’autodéterminer ! c’est un sujet de droit qui va ainsi pouvoir  échapper aux parents : vous ne trouvez pas que c’est euphorique cela ? A 8 ans pensez donc ! A l’époque on prenait un joint dans ce but, mais c’était plus tard.

On le plonge aujourd’hui, dès son plus jeune âge, dans l’ivresse de la dénonciation et de la victimisation : un dol permanent garantira son moi et le lavera des outrages (on entend bien la séduction de tels discours sur de jeunes adolescents bien en peine de savoir ce qu’ils sont vraiment, comme ils le disent très facilement). Les voilà, belle conquête, dans une demande que la société veut entériner comme auto référencée. Et en absence de savoir sur la forme du désir ( je vous rappelle la parole extraordinaire du Président de Google : « Google désire plus vite que vous"), la société les oriente sur des objets de consommation donnant une illusion d’abondance et colmatant le manque, ou sur un versant narcissique, parce qu’aucun détachement n’est venu y faire obstacle, sur un travail des apparences pourvoyeur d’identités factices.

Les lois récentes se proposent officiellement de « faire sauter le verrou parental » en passant outre une quelconque capacité d’opposition de parents à un éventuel changement de nom, ou en menaçant de sanctions pénales toute opposition à des traitements visant à bloquer l’advenue de la puberté. Ce rapt est non seulement, comme le souligne fort justement Jean Pierre Lebrun, l’affirmation d’une toute puissance infantile dont on sait les dégâts dont elle est source quand elle perdure dans l’adolescence et même ultérieurement, mais nous pouvons formuler, nous analystes, que c’est le rapt de l’énigme du langage car on voudrait que l’intime soit aujourd’hui sous contrôle social.

La dernière propositions de loi de madame Versini, que j’ai bien connue dans la précarité, sur la possibilité de changement de nom, oppose un droit de l’enfant qui, s’il est contraire au projet des parents, devra être princeps et s’imposer à l’école et aux autres instances de formation. Cela existe déjà ailleurs : Il y a un père au Canada qui purge six mois de prison depuis qu’il a annoncé à sa fille qu’elle ne serait jamais un garçon ! Vous noterez au passage que devenant sujet de droit, l’enfant, échappant aux parents, n’a plus à se poser la question de son engendrement : le genre est fait pour effacer l’origine. Une jeune pédo-psychiatre de Necker  à qui j’ai fait lire ce texte m’a signifié que c’était cela le trait du cas. Tous les totalitarismes ont tenté d’abolir la filiation.

Il y a une logique dans tout cela : c’est une volonté absolue d’annuler l’inconscient. Le performatif sans grand autre et sans perte le propose. L’ego psychologie avait déjà fait son travail avec une marchandisation effrénée. Les corps dans ces enjeux sexuels hybridés pourront se fabriquer en kit. Olivier Rey écrit : « les puissances économiques vont réussir à exproprier chacun de son propre corps pour le lui revendre par morceaux ».  Le montage artificiel des corps selon des choix arbitraires d’un sujet devenu omnipotent est aujourd’hui une réalité: c’est la diversité, le multiple à la place du un : est-ce l’effacement du phallus symbolique ? C’est ce que regrettait Louis Sciara.

Parlons enfin de la mort : du corps tel qu’éros ou thanatos le guide. On n’est pas sans savoir que quand le sujet prend à bras le corps son corps, il se rue dans des mécanismes d’auto destruction et de haine de soi. Quel est l’avenir de cette petite fille ou de ce petit garçon ? Son avenir est-il le retour vers un corps glorieux sans incarnation ? pauvre petit jésus ! Christiane Lacôte nous avait bien averti que souvent le contemporain est un retour, sacrifice de l’éros, action de thanatos sans promesse d’un ailleurs.

On pourrait donc être assez pessimistes. Mais il y a aujourd’hui des « détransitionneuses », il y en a de plus en plus, surtout des femmes : l’hystérie ne disparait pas comme cela ! elles sont bien intéressantes il me semble. Jean Bergès attirait notre attention sur ce que nous apprennent les enfants non lecteurs : avançons sur ce que nous apprennent ces « détransitionneuses » sur la congruence des corps avec nous-mêmes ? Nous sommes chacun, et surtout les femmes au réveil, bien loin d’une congruence du miroir et de nous-mêmes : la valeur s’y insinue. Cela se retrouve : La Femme n’existe pas ! N’oublions pas ce que quelques cas personnels nous ont dit et ce que les écrits américains et canadiens nous formulent : cette déception, cette profonde dévalorisation, ce désarroi, nous rappelait Jean Marie Forget, cette détresse des sujets conduits souvent à démultiplier les passages à l’acte suicidaires. Alors c’est l’occasion de rappeler ce que nous a dit plusieurs fois Charles Melman : le phallus est le meilleur anti dépresseur !

                                                                                                  

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