SÉMINAIRE DE PRÉPARATION AU SÉMINAIRE D'ÉTÉ 2022 : L'ANGOISSE - LEÇON 4

NUSINOVICI Valentin
Date publication : 14/02/2022
Sous dossier : Dossier de préparation

 

L'Association lacanienne internationale

Préparation au Séminaire d'Été 2022 - Étude du séminaire X de Jacques Lacan, L'Angoisse

Mardi 19 octobre 2021

Président de séance : Pierre-Christophe Cathelineau
Leçon 4 présentée par Valentin Nusinovici
 
TEXTE
 
Discutant Didier de Brouwer

Lacan se propose dans cette leçon de désigner la place de l’angoisse par rapport à l’Autre et à l’image du corps, en s’appuyant sur le schéma optique. Sa visée est, non seulement de mettre en question que le roc de la castration soit, comme le disait Freud, une butée indépassable, mais de montrer comment il est possible d’aller au-delà.

 L’article « Subversion du sujet et dialectique du désir » vient de paraître. Il y a là, dit Lacan, le cadre de la fonction de l’objet. Il rappelle que ce texte avait été qualifié de diabolique (il avait même été traité, on peut le lire dans les Écrits, d’ « ahumain » !) Eh bien puisque qu’il va parler de l’objet a qui est, il le dira dans une leçon ultérieure, à concevoir comme un morceau de corps, Lacan commence par évoquer l’objet de la technique, à savoir la pièce détachée. « Quelle est sa subsistance, demande-t-il, en dehors de son emploi éventuel par rapport à un certain modèle ? » La question, évidemment, concerne l’objet a.

L’image du corps réfléchie dans le miroir de l’Autre est « problématique, fallacieuse ». Son pouvoir de captation dépend d’un manque (– j). Le phallus, en tant qu’objet du désir, ne peut y apparaître. Cela correspond au fait qu’une part de la libido reste investie sur le corps propre, n’est pas « transfusée » sur l’image (narcissisme primaire ou auto-érotisme, Lacan ne les distingue pas ici). Le désir est ainsi « mis en rapport à une absence ».  Quant à ce qui « commande » le désir, c’est « une présence qui est ailleurs », qui est « pour le sujet insaisissable » (l’objet a). 

Lacan entend montrer que la dialectique analytique ne devrait pas buter sur l’angoisse de castration. Pourquoi ? Parce que « la castration dans sa structure imaginaire (– j) est déjà faite ». Dans « Subversion du sujet et dialectique du désir » il était dit que « la castration imaginaire le névrosé l’a subie au départ ». Ici Lacan dit qu’elle « est faite dans l’approche de l’image libidinalisée du semblable ». Il évoque le traumatisme lié à la scène primitive. Dans la leçon XX, il sera plus précis disant que dans cette scène le phallus disparaît, s’escamote. Il y a, dit-il sans préciser, des « variations », des « anomalies possibles dans cette cassure imaginaire ». Ces variations, il me semble qu’elles relèvent non de l’imaginaire mais du symbolique, que ce seraient les signifiants en rapport avec cette cassure. 

Le point essentiel est que ces variations soient utilisées « pour une autre fonction qui elle donne son plein sens au terme de castration », qui est de « faire de sa castration ce qui manque à l’Autre », d’en faire « quelque chose de positif qui est la garantie de cette fonction de l’Autre. » C’est là que le névrosé s’arrête « pour une raison interne à l’analyse, c’est que c’est l’analyse qui l’amène à ce rendez-vous. »

Pourquoi s’arrête-t-il ? Que devrait-il donner et pourquoi ? Quelle est cette fonction de l’Autre qu’il s’agit de garantir ? Je pense que l’article « Subversion du sujet et dialectique du désir » et le séminaire s’éclairent mutuellement. 

Dans l’article il est dit que le névrosé ne veut pas sacrifier sa castration parce qu’il se figure que l’Autre la lui demande (il prend donc l’Autre pour un sujet, lequel prend la figure de l’analyste). Dans l’article, la fonction de l’Autre est précisée. La castration fait du fantasme une chaîne souple et inextensible, elle assure la jouissance de l’Autre qui passe au sujet cette chaîne dans la Loi. Le défaut de la jouissance, est-il dit, « rendrait vain l’univers ».

Dans le séminaire on voit que l’univers en question est celui des significations. Il s’agit d’assurer un rapport du sujet à l’univers des significations faute de quoi il y a renvoi indéfini des celles-ci et le destin du sujet n’a pas de terme. 

Pour que le sujet ait un rapport à l’univers des significations il faut que quelque part il y ait jouissance. Elle ne peut être assurée au moyen du signifiant Φ, il manque là où on le voudrait, dans l’Autre. « C’est l’appoint à cette place manquante que le sujet est appelé à faire par le signe que nous appelons de sa propre castration. » Un « appel » de l’analyste dont on comprend, on y reviendra plus loin, qu’il ne peut être une demande.

Quel signe à donner pour l’analysant ? Peut-il s’agir d’un signe qui, définition lacanienne, représenterait quelque chose pour quelqu’un ? Je le comprends comme un dire où passerait l’impossible de la possession du phallus.  La suite montre que c’est aussi la cession de l’objet a. « La castration (symbolique) n’est en fin de compte que le moment de l’interprétation de la castration ». 

Le texte de Freud que Lacan choisit comme appui est Das Unheimliche. Il ne faut pas perdre le mot Heim ce pourquoi Lacan n’use pas de la traduction française (L’inquiétante étrangeté). La place du sujet dans l’Autre c’est son Heim, son lieu familier. Lorsque se révèle là « la présence ailleurs qui fait cette place comme absence » (la présence de l’objet a) le Heimlich tourne à l’Unheimlich, c’est-à-dire à « l’étrangeté radicale » (« radicale » : là est la racine de l’étrange).

Freud évoque deux écrits du romantique allemand E. T. A. Hoffmann. Longuement L’Homme au sable. Probablement parce que l’angoisse pour les yeux, qui est au cœur du texte, est pour Freud l’équivalent de l'angoisse de perdre le membre sexuel. Lacan problématise le complexe de castration, distingue la castration de la menace de perdre le membre sexuel. Il retient de L’Homme au sable que le terrifiant dans l’affaire c’est qu’il place les yeux qu’il arrache dans les orbites de la poupée. Le petit a en comblant le manque déclenche l’angoisse.

L’autre texte que cite Freud, plus brièvement, c’est Les Élixirs du diable. Lacan s’y intéresse davantage. Le thème central est celui du double, il sera repris plus loin dans le séminaire pour en faire valoir le fondement topologique. Mais le double n’est pas une manifestation habituelle de l’angoisse. Lacan dit qu’on voit dans Les Élixirs du diable que le sujet n’accède à son désir qu’à se substituer toujours à l’un de ses propres doubles. Je l’ai compris ainsi : le double marquant le moment de l’angoisse, franchir celle-ci en se substituant au double ouvre le champ du désir. J’admets que je n’ai pas su le lire dans ce roman (qui est plus épais que Lacan le dit).

Lacan avance en tournant autour de ceci : l’objet a est l’objet de l’angoisse, il est aussi l’objet cause du désir. 

Si l’objet a se manifeste dans le Heim c’est l’angoisse. Il se manifeste ainsi faute d’avoir été cédé à l’Autre. Car « en ce point Heim mon désir [...] est attendu […] sous la forme de l’objet que je suis […] résolvant par lui-même tous les signifiants à quoi cette subjectivité est attachée ». 

Il y a deux répartitions possibles des termes du fantasme. \\\$ est toujours au lieu de l’Autre (à droite du miroir plan). Le petit peut-être à gauche, cas du pervers (et du psychotique dira plus loin Lacan) ou à droite, cas du névrosé, lequel a fait le « transport du dans l’Autre ». 

Le pervers « s’offre loyalement (en tant qu’objet) à la jouissance de l’Autre ». Il est loyal à l’égard de l’Autre (pas de l’autre), la jouissance est pour Lui. 

Le névrosé lui ne s’offre pas loyalement à la jouissance de l’Autre. Son vœu est « que l’Autre (l’Autre ou l’autre) s’évanouisse, se pâme, devant cet objet que je suis, déduction faite de ce que je me vois ». S’il se fait objet c’est d’abord pour sa propre jouissance. 

La différence dans le fonctionnement du fantasme (au sens structural) doit permettre de ne pas prendre un névrosé pour un pervers (au sens structural du terme) quand il a des fantasmes (au sens courant) pervers ce qui n’est pas rare.

Le névrosé, dit Lacan, n’en fait jamais rien de son fantasme, autrement dit il ne réalise pas son désir. Pourquoi ? Parce qu’il ne fait pas fonctionner \\\$ ◊ a, S coupure de a. Il use d’un postiche, un substitut. Ce substitut c’est sa demande, il s’en sert comme d’un objet pour accrocher le désir de l’Autre (cf. la topologie du tore dans l’Identification). La demande, il la module à la place du Heim.  Moyennant quoi, dit Lacan, « il vous couillonne ».

Exemple princeps : Breuer. En deux mots : Breuer avait fait l’objet de son désir de ce que lui déversait Anna O. à jet continu, soit sa demande. Jusqu’à ce que son objet à elle surgisse sous la forme du ballon de sa grossesse imaginaire venu crever l’écran de son fantasme à lui. Il s’enfuit. Anna O. dira : « c’est un enfant du Dr Breuer ». 

Freud, dit Lacan, était, comme Breuer, intelligent et névrosé, mais de plus courageux. Il a pu s’y retrouver dans ce que lui voulait l’hystérique, il a commencé à repérer ce qui se joue dans le transfert. Il a su reconnaître qu’elle le visait au lieu même de son angoisse de névrosé devant son désir, angoisse qui était recouverte par son attachement (par sa demande) à sa femme. « Angoisse qui était au principe de son attachement ridicule à cette impossible bonne femme qui d’ailleurs l’a enterré » dit Lacan ! Fichtre. Le symptôme de Lacan, au programme de l’année, ne pointerait-t-il pas là un bout de son nez ? Un petit bout ou un gros bout, pour reprendre la distinction que faisait Charles Melman la semaine dernière ?

L’offre du névrosé est fallacieuse (comme l’image du corps) en tant qu’elle vise à susciter la demande. On l’accepte, mais on ne lui demandera rien (sauf, mais Lacan commence juste à introduire le terme, si peut passer par là le désir de l’analyste, dans ce qu’il a d’énigmatique).

Lacan interprète la séquence classiquement recommandée : frustration-agression-régression.  Ce que la non réponse à la demande de l’analysant déclenche c’est son agressivité (et non une agression) à l’endroit de l’image de l’autre et la succession des demandes vers des demandes plus originelles, historiquement parlant (et non génétiquement). L’accent est mis sur l’historicité. Il y a régression mais pas régression génétique (Écrits p.261 « toute fixation à un stade prétendument instinctuel est avant tout stigmate historique »). Par cette voie régressive le sujet est amené à un temps « historiquement progressif ». Historiquement progressif parce que « la castration se trouve inscrite comme rapport à la limite de ce cycle régressif de la demande ». Ce qui est à comprendre topologiquement, dit Lacan. C’est-à-dire comme la fin du tore névrotique, ce dont Flavia Goian nous a parlé cet été, et le passage au cross-cap

Lacan parle d’une « demande zéro ». N’est-ce pas la situer comme fondamentale, d’avant la première demande articulée ? Dans la dernière leçon il dira : « l’angoisse paraît avant toute articulation comme telle de la demande de l’Autre ». Il évoque le cri « ce cri qui échappe au nourrisson, il ne peut rien en faire. S’il a, là, cédé quelque chose, rien ne l’y conjoint ». Une perte sèche. Ce qu’il a cédé c’est ce qui sera le petit a, c’est la naissance de la pulsion. 

N’y a-t-il jamais de réalisation du désir (au sens d’un fonctionnement selon la topologie du cross-cap) avant qu’on soit arrivé au bout de la demande ? N’y a-t-il jamais rien de la castration dans les interprétations qui sont faites sur les demandes ? J’avais demandé à Christian Fierens après un exposé qu’il avait fait aux Mathinées lacaniennes [Le nouage RSI

Pas à pas vers RSI. Pourquoi RSI alors que nous avions déjà ISR ? du 14/01/2012] si la possibilité d’un fonctionnement en allers-retours entre le tore et le cross-cap lui semblait soutenable. Il pensait que oui.

Lacan termine en accentuant à nouveau ce qu’il a dit à la fin de la leçon précédente : l’angoisse n’est pas le signal d’un manque, mais celui du manque du manque, du défaut de l’appui qui est pris dans le manque.  La trop grande proximité de la mère, de son désir, engendre l’angoisse. Au contraire la possibilité de son absence fait la sécurité de sa présence. La mère toute présente, si l’on peut le dire ainsi, c’est l’angoisse. La suite du séminaire lui permettra de complexifier ce premier abord, car la menace qu’elle soit toute absente est aussi source d’angoisse.

Avec l’accord de Valentin Nusinovici.

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