Quelles sont « les difficultés non liquidés » par Freud dans Inhibition, symptôme et angoisse ?

HOFFMANN Christian
Date publication : 22/01/2022
Dossier : Séminaire d'Hiver 2022 : Nos inhibitions nos symptômes nos angoisses
Sous dossier : Dossier de retour

 

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Séminaire d'hiver 2022 
Nos inhibitions, nos symptômes, nos angoisses
Samedi 22 janvier 2022
Intervention de Christian Hoffmann[1]

Quelles sont « les difficultés non liquidés » par Freud dans Inhibition, symptôme et angoisse ?

 

Ce texte de Freud écrit en 1925, c’est-à-dire 5 ans après sa deuxième topique, celle du Moi, du Ca et du Surmoi et sa découverte de la pulsion de mort, est une tentative métapsychologique d’inscrire la diversité clinique de l’inhibition, du symptôme et de l’angoisse dans sa deuxième topique.

Cette tentative d’une « Begriffschrift », d’une mise en concept, c’est-à-dire d’une unification de ce champ clinique sous la bannière du Moi, du Ca et du Surmoi, avait comme objectif de résoudre des « difficultés non liquidées »[2] dans la doctrine psychanalytique.

Mais Freud écrit à Jones que ce livre « contient plusieurs choses nouvelles et d’importance, annule et corrige de nombreuses conclusions antérieures, et de façon générale n’est pas bon »[3].

Remarquons dès maintenant que Lacan a d’abord donné sa préférence à la première topique pour Freud, et il n’a réhabilité la seconde topique que tardivement dans son séminaire RSI sous l’effet du réel de la clinique, à savoir Inhibition, Symptôme et Angoisse.

Je vais par conséquent procéder à une lecture de Freud après Lacan, en suivant sa ligne épistémologique énoncé dans la leçon du 8 février 1976 de son séminaire L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre : « Ce que j’ai inventé est fait pour expliquer Freud »[4].

Freud lui-même s’explique dans son livre en ajoutant un Supplément et encore un Complément pour arriver à un résultat qui ne le satisfait pas concernant son élaboration d’un savoir sur le réel de sa clinique. En  somme, Freud se présente de la même façon que Lacan dans ses derniers séminaires comme quelqu’un qui cherche[5].

Que cherche Freud ? on y verra plus clair après avoir traité de l’inhibition et du symptôme, lorsqu’il sera question de l’angoisse.

L’inhibition est conceptuellement rattachée à la fonction, sexuelle, l’alimentation, la locomotion, etc., et elle est l’expression d’une restriction voir d’un renoncement à ces fonctions, dans le but d’éviter un nouveau refoulement des pulsions. Bref, le moi évite, renonce à entrer en conflit avec le ça et le surmoi, au prix de son appauvrissement. Freud distingue ainsi l’inhibition du symptôme en tant qu’elle n’implique pas un processus dans le moi, du fait que ce dernier se couche devant le conflit.

Le symptôme est l’indice et le substitut d’une satisfaction pulsionnelle qui n’a pas eu lieu, donc un succès du refoulement par l’alliance du moi avec le surmoi. L’analyse à la charge de retrouvée la représentation de la pulsion écarté de la conscience.

Jusque-là tout va bien, mais Freud dit que « les difficultés non liquidés »[6] sont derrière la porte.  

Ce qu’il faut arriver à expliquer, dit Freud, c’est le devenir de la satisfaction pulsionnelle refusée. En tout cas, l’hypothèse de la transformation du plaisir en déplaisir est jugée caduque. La nouvelle question de Freud est :  D’où provient l’énergie pour produire le fameux signal de déplaisir, c’est-à-dire l’angoisse dans le moi ?

Freud reconnaît que jusqu’à présent il n’en donnait qu’une description phénoménologique et non métapsychologique. La nouveauté concerne la provenance de l’angoisse, non plus du refoulement, mais de la reproduction d’un affect lié à une image mnésique d’un traumatisme originaire, qui est incorporé à l’inconscient comme « un symbole commémoratif », et qui sera réveillé lors d’un danger similaire.

Ce qui n’est pas clair, Non liquet,  pour Freud c’est le rapport entre l’angoisse de réel dans la névrose actuelle et l’angoisse de castration dans les psychonévroses.

C’est là que Freud réintroduit l’ancienne notion de défense, dont le refoulement n’est que l’un des mécanismes à côté de la régression et de formations réactionnelles. Ce qui trouvera sa suite dans les prochains chapitres consacrés à l’angoisse.

En tout cas le symptôme n’est pas créé pour éviter l’angoisse, mais pour éviter la situation de danger qui est signalé par l’angoisse, à laquelle le moi n’arrive pas à se soustraire. Le danger est ici la castration.

Il faut maintenant répondre avec Freud à ce qu’est l’essence de l’angoisse. Freud en vient à cette réflexion après avoir souligné l’existence de deux formes d’angoisse, celle de la castration devant une mise en danger par une expérience de perte ou de séparation et celle de l’angoisse de mort dans la névrose traumatique, une angoisse qui n’a jamais été vécu et qui fait qu’elle ne rencontre par conséquent pas de trace dans l’inconscient.

Il va mobiliser le surmoi pour expliquer l’angoisse de mort comme perte de sa protection et ainsi pouvoir donner une « nouvelle conception »[7] unifiée de l’angoisse comme réaction à une perte ou à une séparation, en commençant à évoquer le trauma de la naissance.

Nous retrouverons cette question de l’angoisse comme signal et de l’angoisse comme réaction dans l’enseignement de Lacan, jusque dans ses derniers séminaires.

Freud renonce à une nouvelle synthèse de l’angoisse. Ce qui en dit long sur ce sujet.

Son étude du Trauma de la naissance de O. Rank le conduit à distinguer deux formes d’angoisse :

  • Il se produit quelque chose dans le Ca qui fait donner au Moi le signal de l’angoisse,
  • Le trauma de la naissance se reproduit dans le Ca et suscite automatiquement la réaction d’angoisse.

Il se pose ainsi l’énigme de la persistance de l’angoisse et de son rapport au symptôme. Comme nous le savons, Le but du symptôme est classiquement de lier l’énergie psychique, qui sans ce nouage s’éconduirait en angoisse. Le symptôme est ainsi créé pour prévenir de telles éruptions d’angoisses en soustrayant le Moi à la situation de danger.

En cas d’empêchement il se produirait une situation de détresse analogue à celle de la naissance et, l’angoisse comme signal n’y suffirait plus. Si la formation de symptôme n’est pas engager, par l’angoisse, face au processus de déplaisir préparé dans le ça, on n’aboutirait qu’à un déplacement de ce déplaisir. Ce qui est courant dans la névrose. Mais Freud dévolue au symptôme le pouvoir de supprimer avec succès la situation de danger. Ceci par des modifications dans le ça et par la formation de substitut. Freud fait la remarque que le terme de défense conviendrait bien mieux ici pour qualifier ce travail du symptôme.

Il reste la question de la névrose ?

Comme le Moi est la partie organisée du CA (Es/Je, de Lacan), il est lié intimement au Ca et par conséquent, il ne peut pas écarter définitivement le danger de la pulsion, il ne peut que se restreindre et s’accommoder du symptôme. Mais si la pulsion écartée se réveille, elle met le Moi en grande difficultés et le résultat est la souffrance névrotique.

Que peut l’analyse ?

Elle apporte au Moi l’aide pour supprimer les refoulements, elle le remet en selle sur le Ca, en acceptant le cours des anciennes pulsions débarrassés du danger antérieur.

On voit bien que Freud renonce à sa synthèse de l’angoisse-signal du danger de la castration face au réel de la clinique et tout particulièrement la névrose actuelle, la névrose traumatique et le trauma de la naissance qui génère une angoisse difficile à ranger dans l’angoisse de castration de la névrose.

D’où l’ajout de Suppléments d’explications pour essayer de clarifier plus cette question.

Le prototype du danger devient le trauma de la naissance et la défense, dont le refoulement n’est qu’un cas particulier, contre le réel pulsionnel. La question reste celle du rapport entre l’angoisse névrotique et l’angoisse de réel.

En lisant Freud après Lacan, nous ne nous étonnons pas de la restauration du vieux concept de défense, qui serait déjà, pour Freud, en action avant la partition du psychisme

Dans un Complément à l’angoisse, Freud rattache le danger pulsionnel au danger de réel dans le trauma qui se signale par l’affect de détresse ? Cette rencontre donne à l’angoisse névrotique un fondement de réel  (Puf, p. 80 et GW XIV p. 200[8]).

La détresse psychique conjugue ainsi un danger réel avec l’excès pulsionnel[9], ce qu’on retrouve sous la plume de Lacan comme « réel pulsionnel » dans sa Réponse sur l’ombilic[10] du rêve.

Le concept de défense que Freud privilégie dans ce texte inclue la notion de danger vor etwas…devant quelque chose, Lacan complètera le dire de Freud en ajoutant : « quelque chose qui est de l’ordre de l’irréductible du réel »[11], dont l’angoisse est le signal.

Que l’angoisse chez Lacan reste un signal, ne l’empêche pas dans son séminaire RSI, de faire partir l’angoisse du Réel et de définir le symptôme comme se produisant dans le champs du Réel[12].

Ce qui réponds à la question « non liquidée » de Freud sur l’angoisse comme réaction au danger du ça et au symptôme comme ayant le pouvoir d’apporter des modifications à la situation de danger produit par le réel pulsionnel.

La psychanalyse serait ainsi à envisager aujourd’hui comme une levée de la défense contre un Réel qui dit la vérité sans parler[13], mais est-ce encore d’actualité ?

        

 

[1] Hoffmann C., psychanalyste, Paris.
[2] Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, Puf, 1997, P. 7
[3] Lettre du 14 février 1926 à E. Jones, in Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, T. III, Puf, 1989, p. 31 sq.
[4] J. Lacan, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre,  Leçon du 8 février 1977. Inédit. Édi. l’ALI
[5] J. Lacan, RSI,  Leçon du 13 mai 1975. Inédit. Édi. l’ALI
[6] Freud, S., op. cit., P. 7
[7] Freud, S., op. cit., P. 44
[8] Freud S., Gesammelte Werke, T. XIV, Fischer Taschenbuch Verlag, p. 200
[9] Freud, S., op. cit., P. 80
[10] Lacan J., “Réponse à la question de M. Ritter », Lettres de l’Ecole Freudienne N° XVIII, 1975, inédit.
[11] Lacan, Séminaire L’angoisse, Seuil, 2004, p. 188
[12] Lacan J., RSI, op. cit., p. 26.
[13] Lacan J., L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, leçon du 15 février 1977, Ed. ALI, p. 90

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