SÉANCE PLÉNIÈRE SUR LA Leçon XVIII DU SÉMINAIRE L’ANGOISSE (EXTRAITS)

THIBIERGE Stéphane
Date publication : 09/02/2022
Dossier : Le collège de l'ALI

 

Collège de l’ALI · 2020-2022

Lecture du séminaire X, L’Angoisse · Leçon XVIII (15 mai 1963)

Séance plénière du 29/11/2021

J. Lacan, L’Angoisse, Leçon XVIII (15 mai 1963)

Transcription :
Eriko THIBIERGE-NASU

Relecture :
Stéphane THIBIERGE

 

Stéphane Thibierge :

À la fin de la leçon précédente Lacan évoque la demande dans sa relation au désir, il évoque tout d’abord l’objet oral comme objet qui met en jeu la demande par rapport au désir voilé de la mère, dit-il, il va évoquer aussi la demande de la mère dans son rapport au désir et c’est l’objet anal qui ici est en jeu, …

Et donc la troisième position de la question de l’objet à la fin de la leçon XVII c’était la question de la castration, la question du -j [moins phi] autrement dit l’entrée de la négativité quant à l’instrument du désir, c’est-à-dire ce passage nécessaire de négativation de l’objet à partir de quoi l’objet comme objet lié au désir, comme objet tel que Lacan s’emploie dans tout ce séminaire à l’articuler, cet objet, passe par cette négativation qui correspond à la castration et au -j. ….

Tout au long de cette leçon Lacan va articuler ce qu’il va distinguer — et cette distinction est très nette — comme le point de désir et le point d’angoisse. Mais il n’y a pas d’un côté le désir et de l’autre côté l’angoisse. L’angoisse, tout comme le point de désir, articule la fonction du désir. Simplement Lacan fait jouer leur différence, la différence de positions de ces deux points qu’il isole ….

Il y a le point où cet objet est d’un côté pris dans la structure du fantasme : c’est ce qu’il appelle le point de désir, et de l’autre côté il est pris dans la relation à l’Autre fondamentalement, en tant qu’il échappe à toute forme de reconnaissance dans le fantasme et donc confronte le sujet à une appréhension, un rapport à l’objet cause, profondément, radicalement, inscrit du côté de l’Autre comme angoisse pour le sujet. …. Et Lacan appelle ce point, point d’angoisse…..

Mais les deux points sont — il faut bien le percevoir — les deux points sont liés radicalement au désir.

En quoi ces deux points ne coïncident-ils pas ? ….

Lacan ici nous indique très clairement que l’objet a a un corrélat du côté du fantasme mais qu’il est aussi à entendre comme très radicalement inséré dans le rapport du sujet au grand Autre en tant qu’objet a, avec l’angoisse que ça produit. ……

.

Les deux directions qu’indique tout de suite Lacan au début de la leçon, c’est ce qu’il a déjà interrogé dans les leçons précédentes du séminaire, c’est la question de la coupure, et il évoque tout de suite ce qu’il va développer à la fin de la leçon : quelque coupure dans la fonction de l’œil et dont est fonction le désir attaché à l’image. ….

Le deuxième point qu’il fait valoir, c’est que l’angoisse nous fait toucher du doigt un point de certitude fondamentale dans l’action humaine …. D’une manière très intéressante Lacan dit que la philosophie, c’est-à-dire Kant, avait déjà repéré cet élément de certitude et il dit que c’est par-là qu’était déjà apparu ce point d’angoisse pas nommé comme tel mais traduit dans l’élément de la philosophie… Ça éclaire cliniquement ce que Kant interrogeait avec son impératif catégorique. Lacan le développera davantage dans le fameux texte dont vous connaissez au moins le titre : « Kant avec Sade » où il en montrera toute l’affinité de l’objet a avec la question de l’angoisse……

Claude Landman : Ce point d’angoisse, il va le situer à la non coïncidence du manque auquel se réfère la satisfaction, la non coïncidence entre ce manque et le fantasme qui soutient le désir…

L’objet a est à situer sur le versant de la castration et du -j, c’est-à-dire du côté du grand Autre qui grâce à la castration fait intervenir quelque chose qui va en quelque sorte faire que l’on ne se confronte pas à S de grand A barré directement. Et l’angoisse, c’est le point de non satisfaction. Oui mais c’est essentiel parce que ça concerne la question de la fin de l’analyse avec Lacan, au-delà de Freud et du complexe de castration, c’est-à-dire la disjonction entre petit a et -j……

C’est ce qui nous rend malade cette non coïncidence. Ça nous rend chèvre, cette non-coïncidence. Parce qu’on ne mettra jamais en place un phallus qui sera susceptible de répondre de l’objet petit a. ….

C’est essentiel parce que du coup, c’est pour Lacan la possibilité de se dégager de l’impasse freudienne du complexe de castration…Ce qui a bloqué chez Freud, c’est qu’il a situé (et surtout chez les post-freudiens qui utilisent cette métaphore orale pour parler de la castration), c’est que justement ils voyaient la castration appuyée sur un objet, qui après a donné la question de l’oblativité génitale. Ils se sont complètement perdus car la satisfaction est articulée non pas à un objet mais à un manque d’objet radical, c’est le manque d’objet la satisfaction. Il le dit tout le temps dans les leçons précédentes. On ne peut accéder à la satisfaction qu’en s’appuyant sur ce manque d’objet. Alors que le fantasme, il est du côté du désir. Il y a une confusion qui s’est produite. Lacan essaye de lever cette confusion en disant que l’on a traité la question de l’objet pulsionnel, on l’a traité, on en a fait une analogie avec ce qui se passe dans l’acte génital, dans la castration. C’est-à-dire qu’il y aurait comme une nécessité d’une donation de l’objet génital, comme il y avait l’idée que c’était la donation par la mère de l’objet oral qui était susceptible de satisfaire, calmer l’enfant. Or, le désir il n’est pas du tout du côté de la satisfaction, il est du côté de l’appui qu’il prend sur le fantasme.

S. Th : Oui tu as raison. Mais il y a parfois des moments où Lacan parle de satisfaction en rapport avec le fantasme.

Claude Landman : C’est vrai, il y a une satisfaction, mais ce n’est pas une satisfaction correcte, si je puis dire.

S. Th : C’est une satisfaction qui ne s’appréhende qu’en rapport avec le point d’angoisse. Elle le bouche temporairement, mais elle ne peut pas le supprimer. Ce n’est pas la satisfaction simple du besoin par exemple.

Claude Landman : C’est ça. C’est essentiel…Il y a une disjonction du lieu de la satisfaction qui n’est pas celui du fantasme…

S. Th : Bon. Merci beaucoup de cette précision. Si vous voulez bien, on va continuer…

Dans l’articulation de la pulsion orale qui est exemplaire, Lacan va distinguer donc un certain nombre de termes différents : il parle de la succion au premier plan dans l’oralité, il va y articuler la fonction des lèvres, autrement dit la fonction d’un bord, et c’est à cette fonction de bord des lèvres qu’il va articuler la fonction de la coupure et il va également faire remarquer comment les lèvres viennent évoquer une coupure non seulement au niveau anatomique, mais aussi au niveau symbolique puisque c’est par la phonétisation de certains phonèmes que les lèvres font entendre l’arrêt consonantique dans par exemple comme il nous le dit, du mama et du papa qui sont deux façons dont les lèvres viennent arrêter quelque chose d’une jouissance sonore , l’arrêter sur le fait que l’on ne peut pas prolonger certaines consonnes quand elles sont articulées par les lèvres. Il y a une fonction de bord qui ici joue symboliquement, puisqu’elle va permettre de distinguer des consonnes parmi les autres phonèmes. Et puis, il va articuler ensuite ce que Homère appelle l’enclos des dents, c’est-à-dire la morsure, la morsure et l’objet que représente le mamelon entant qu’il peut être isolé comme un objet possible de morcellement et de coupure …

Lacan va aller plus loin et faire remarquer que le fonctionnement du petit a comme étant fondamentalement lié à la coupure, bien sûr on le retrouve d’abord au niveau du corps et de ses enveloppes, du nourrisson, mais la coupure est encore mieux caractérisable à partir du rapport qui va s’effectuer entre l’enfant, l’Autre maternel et la mamme, c’est-à-dire le sein ou la protubérance mammaire ou tout ce qui chez les mammifères se rapporte à cet organe, dont Lacan souligne qu’il est ambocepteur, c’est-à-dire qu’il est articulé à la fois au corps de la mère et au corps du nourrisson mais d’une façon telle qu’il est comme plaqué sur le corps de la mère et séparé du nourrisson. Autrement dit, la mamme est l’objet détachable par excellence. Et c’est à cet objet que se rapporte l’oralité, c’est-à-dire, d’un côté donc l’enfant et la mamme, et de l’autre côté la mamme implantée, plaquée sur la mère. C’est cette double séparation de la mamme, et de la mère et de l’enfant, qui la font fonctionner structuralement cette mamme au niveau de l’objet a, et donc on est à mille lieux de la satisfaction adaptée (voir fin de la page 358).

Cet objet petit a dans le rapport que Lacan vient d’en préciser au corps de l’enfant et au corps de la mère, il va remarquer que le point d’angoisse, le point qui est au-delà de cette articulation même, c’est le point où le sein viendrait à se tarir.

Flavia Goian : Ce point de d’angoisse Lacan nous dit qu’il se situe au niveau de la mère, puis un peu plus loin, il dit qu’il y a l’angoisse du manque de la mère chez l’enfant qui est l’angoisse du tarissement….

S. Th : Oui, l’angoisse du manque de la mère chez l’enfant.

Ce n’est pas au niveau quantitatif du lait de la mère, c’est au niveau du fait que ce qui vient de l’Autre — c’est quelque chose que Lacan travaille depuis longtemps, ce fait qu’à la demande du sujet l’Autre peut ne pas répondre — mais là c’est quelque chose d’encore plus fondamental, ce qui peut d’articuler de l’ordre de l’objet et du désir dans le rapport complexe à la mamme, ça trouve une articulation actuelle et de l’ordre de l’angoisse, dans le fait que cette cause, cet objet cause peut cesser de causer. …

Alors voilà : « Que le point de d’angoisse soit au-delà du lieu où joue la fonction, du lieu où s’assure le fantasme dans son rapport essentiel à l’objet partiel, c’est ce qui apparaît dans ce prolongement du fantasme, qui fait image… » et qui est le vampirisme. ….

Ensuite il commente « l’anatomie c’est le destin » de Freud, passage vraiment formidable.

D’abord il rappelle que le sens premier d’anatomie, c’est la façon dont on coupe ; on découpe, et il évoque que l’anatomie humaine n’est pas du tout une découpe spatiale, c’est une découpe qui est articulée aux signifiants, au langage et aux aléas du désir.

C’est ça qui la constitue comme destin. ….

C’est de l’Autre que vient la castration. La castration vient mordre en quelque sorte sur l’organe susceptible de détumescence — et c’est vrai que cet organe nous montre toutes sortes de phénomènes qu’on peut qualifier diversement de coupure, fléchissement, aphanisis, disparition à un certain moment de la disparition de l’organe. 

Mais alors là, il va montrer quelque chose de tout à fait remarquable, dans la mise en fonction de la castration, vont s’inverser le point de désir et le point d’angoisse. Ça c’est très enseignant.

Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que dans la castration, vous allez rencontrer réellement ce qu’habituellement le point de désir et sa séparation d’avec le point d’angoisse vous font méconnaître du point d’angoisse. Car habituellement le point d’angoisse nous le recouvrons avec le fantasme, tandis que dans la réalisation de l’orgasme, là nous sommes dans l’actuel de l’angoisse.

L’acte sexuel est d’une certaine façon, l’actuel de l’angoisse. C’est un point où s’évanouit la dimension du fantasme puisque là on y est peut-être conduit par le fantasme mais on ne peut pas y rester, dans le fantasme puisqu’il s’agit de réaliser ce que l’angoisse indique nous dit Lacan, et ce que l’angoisse indique, ce n’est plus le fantasme ….

On voit qu’il amorce une réflexion concernant le pas-tout du côté féminin, de la jouissance féminine, je ne dis pas qu’il l’annonce ici mais déjà dans un passage comme celui-ci : « L’orgasme, de toutes les angoisses, est la seule qui réellement s’achève. C’est bien pour cela que l’orgasme n’est pas d’une atteinte si commune, et que s’il nous est permis d’en indiquer l’éventuelle fonction dans le sexe où il n’y a justement de réalité phallique que sous la forme d’une ombre (c’est-à-dire chez les femmes), c’est aussi dans ce même sexe que l’orgasme nous reste le plus énigmatique, le plus fermé — peut-être, jusqu’ici, dans sa dernière essence, jamais authentiquement situé. »

A la fin, Lacan va revenir de façon très précise sur l’œil comme objet petit a. …L’œil en tant que miroir nous donne déjà du réel une version imaginaire et objectivée dans un espace plat en quelque sorte…  avec un point exclu de cette mise en place elle-même. Enfin, plus simplement, ce que la mise place exclut c’est l’oeil lui-même …Lacan en tout cas montre bien que le champ de la vision ne peut se mettre en place de façon à peu près stable que sous la condition d’une exclusion du petit a qui est l’œil lui-même.

Il parle aussi de la fonction de la fascination dans le regard…, c’est-à-dire quelque chose qui vient imaginairement solliciter le phallus. Lacan parle du troisième œil. Le troisième œil c’est ça.

Un point aussi qui nous intéresse, c’est ce que Lacan appelle le point zéro…. un point zéro dont l’éploiement sur tout le champ de la vision est ce qui donne à ce champ source d’une
sorte d’apaisement…. ». Ce point zéro qui pour autant qu’il reste zéro, inaperçu, permet de faire du regard une jouissance contemplative et relativement tranquille. Sauf que le mystère du point zéro peut à l’occasion lever son voile, et à ce moment-là…. Justement quand ce point zéro que la vision ne peut pas percevoir mais qui peut venir troubler la vision, quand ce point zéro vient se manifester au titre du petit a qu’il est, c’est à ce moment-là que la stabilité de l’image va être profondément compromise.

Et là, il termine sur une très intéressante notation : le pourtant :« Ici le point de désir et le point d’angoisse coïncident, mais ne se confondent pas. Pourtant ce désir qui ici se résume à la nullification de son objet central, il n’est pas sans cet autre objet qu’appelle l’angoisse, il n’est pas sans objet. »

* *

Choix des extraits : Christine Robert

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