Fixer le ton

En lisant Marcel Czermak, Traverser la folie, Entretiens avec Hélène L’Heuillet
CLAUDEPIERRE TIGIRLAS Luminitza
Date publication : 03/01/2022

 

Fixer le ton
En lisant Marcel Czermak, Traverser la folie,
Entretiens avec Hélène L’Heuillet, Hermann éditeurs, 2021.
 

Bien que les sujets abordés soient graves, le dialogue entre Marcel Czermak et Hélène L’Heuillet respire la tendresse. Les deux interlocuteurs, dont les partitions sont tout aussi consistantes et nuancées l’une que l’autre, semblent avoir l’habitude de travailler ensemble et de cette complicité naît un témoignage sans emphase ni fioritures. La partie biographique dont doit se commencer un livre d’entretien reste sobre. L’« enfant de la guerre », Marcel Czermak fait deux rencontres déterminantes : celle de George Daumezon, connu pendant l’internat et qui lui avait offert par la suite un poste à l’hôpital Sainte-Anne, et celle de Jacques Lacan à qui il avait adressé un mot en mai 1967 de sa part et de la part de quelques collègues psychiatres en train de s’ennuyer. Il s’est rendu chez Lacan suite à sa réponse : « Chers camarades, c’est à vous que tout ce que je fais s’adresse. Mais venez d’abord chez moi pour en fixer le ton. »

Marcel Czermak ne le cachait pas, il est allé parler à Lacan de son angoisse devant la psychose. Dans son « Petit discours aux psychiatres de Sainte-Anne », Lacan évoque ce jeune psychiatre qui était passé le voir pour des raisons d’angoisse et il trouve cela normal, car les psychotiques ne nous demandent rien. Cinquante-trois ans plus tard, Czermak nous donne l’explication qu’en fait, c’est nous qui demandons quelque chose aux psychotiques : questionner cette chose était une source d’angoisse et il avait envie de fuir. Il lui a fallu du temps pour ne pas redouter son angoisse, qui autrement amène la peur en prime. Cela ne va pas de soi d’arriver à clarifier ceci : « Devant l’angoisse, la meilleure chose est de se faire une idée de ce à quoi on a affaire. Avancée clinique et avancée subjective vont de pair. »[i]

Tout au long du dialogue, l’expérience importante de Marcel Czermak le fait se tenir humble devant la folie, devant la façon du psychotique de vivre dans « n » dimensions, car « à mesure qu’on accepte cette spécificité que l’angoisse peut commencer à se dissiper. » L’accueil de l’autre, fut-il au contacte extrêmement bizarre (ce qui ne saurait pas constituer un diagnostic), est possible avec l’acceptation d’être inclus dans l’histoire de cet autre, étranger et étrange, et aussi avec ce qui constitue le transfert du praticien à l’endroit des psychotiques.

La partie III, « Une clinique de l’objet petit a », nous donne la mesure de la présence d’un objet baladeur qui vient obturer les orifices du corps pris dans l’hypocondrie, forme minimale de psychose. En raison de son immatérialité, l’objet est traité comme inexistant et selon Czermak, « l’objet petit a » entraîne une remise en perspective complète de la question de la psychose. Il se demande : « Alors comment aborder décemment la psychose en termes contemporains, si, premièrement, on n’a pas la catégorie de cet objet immatériel et néanmoins omniprésent, et, deuxièmement, on ne prend pas en compte les changements de conception de la spatialité et de temporalité dans les psychoses qui en découlent ? »[ii]

L’intérêt du passage par l’hypocondrie hors métaphore, comme maladie du réel plutôt que de l’imaginaire, éclaire le lecteur et lui permet d’avancer dans les thèmes de ce dialogue riche qui nous enseigne sur la clinique de l’objet petit a et de ce qu’il indique d’une « vérité dans l’être du sujet ».

Le débat organe/fonction par lequel débute la quatrième partie amène les interlocuteurs à la question de la despécification pulsionnelle, c’est-à-dire le fait que certains sujets changent les fonctions spécifiques pour chaque orifice ou chargent un seul orifice de toutes les fonctions. Cela signale que ces sujets manquent du « secours d’un discours établi », car la chute de l’objet petit a ne s’est pas produite pour eux. Or le discours organise les organes et les fonctions en synchronie et ce qui n’est pas le cas pour le sujet dit schizophrène, comme avance Lacan dans « L’étourdit ». Dans cette veine, Marcel Czermak mettra en relief la façon dont est ficelé le langage et ce qui fait qu’en parlant, on méconnait, rappelle-t-il, les intrications présentes. Il voit l’un des mérites de la psychose comme celui « de dégager les différents brins qui font le langage » et cela le ramène à la corde du transfert constituée, selon Lacan, d’un nouage de brins nommés « moi idéal », « idéal du moi », « objet », etc. Se demandant de quoi il retournait dans les psychoses, Czermak confie avoir pris les choses à l’envers, comme Lacan le préconise.

« Est-ce que serait tenable l’hypothèse que le transfert dans les psychoses révèle les différents brins disjoints du transfert ? »[iii] Cette question montre l’autonomisation du moi idéal, de l’idéal du moi, de l’objet, etc, elle met en évidence le propos de Lacan que « la psychose fait voir sur le mode ouvert ce qui habituellement est couvert ». Rappelant aussi que chez un névrosé le transfert est égal à la résistance, Czermak affirme s’être rendu compte que dans les psychoses, le transfert n’équivaut pas à la résistance et cela le conduit aux précisions suivantes : « Il y a des cas de réticence, mais ce n’est pas la même chose. On a affaire à des transferts sans résistance, moyennant quoi on peut dire que dans de nombreux cas de psychoses, le transfert devient irrésistible… »[iv] 

Dans sa remarque, Hélène L’Heuillet, philosophe et psychanalyste, est à la hauteur du maître praticien de longue date avec lequel elle s’entretient en connaissance de cause. Elle se sent éclairée sur ce que signifie le caractère irrésistible du transfert dans les psychoses du moment où Czermak réinscrit, rapporte-t-elle, « le transfert dans une théorie de d’automatisme (…) on voit apparaître les différentes instances, pour parler comme Freud, à l’état pur à partir des différents brins du transfert. »

Mais pour aller plus loin dans cet échange, Hélène L’Heuillet se demande et interpelle son interlocuteur sur le fait si le langage peut-il symboliser les pulsions. Avec beaucoup de pertinence, elle déroule son fil : « En tant qu’on est un être de langage, qu’on veuille ou non, forcément le langage a prise sur nous, qu’on soit névrosé, pervers ou psychotique. Dans la psychose, puisqu’il n’y a pas de capitonnage, il peut y avoir des « arrêts sur pulsion » en quelque sorte – au sens où il y a des « arrêts sur image ». Mais dans la perversion, il y a un capitonnage. »[v] La réplique de Czermak va dans le sens d’interroger la nature du capitonnage dans la perversion et de spécifier qu’il y a des gens comme lui pour qui le S du grand A barré, phallus et nom-du-père, sont des façons de nommer le même phénomène de capiton, alors c’est l’étendue de la forclusion qui compte. 

Comme pour boucler la boucle, la dernière partie de ce livre remarquable s’ouvre sur le sous-titre « Retour à l’angoisse ». L’interrogation « Qu’est-ce qui se substitue au gommage de l’angoisse ? », gommage forcé par des « psys » en difficulté de la supporter, cette interrogation soutient l’assertion « l’angoisse ne trompe pas ». C’est un des renversements lacaniens : l’angoisse dispose en son fond de l’objet. À Marcel Czermak de souligner : « De tous les affects, l’angoisse est celui qui ne trompe pas parce que c’est celui dont la proximité avec l’objet comme cause est la plus manifeste. C’est une révision considérable de la doctrine car cela change sa place. »[vi]         

Je tiens pour décisive l’intervention formulée par Hélène L’Heuillet vers la fin de ces entretiens si instructifs : « Vous êtes une des rares personnes qui sachiez dire « Je ne sais pas », même quand vous en savez plus long que certaines personnes qui donnent leur avis. »[vii]

Sur ce point, le fin clinicien qui a été Marcel Czermak, confie avoir retenu de la part de Lacan qu’il valait mieux de se garder d’être quelqu’un qui comprend, qui comprend trop, est essentiel dans la psychanalyse. C’est à dire, « ce n’est pas parce qu’il y a un sujet supposé savoir qu’il faut prendre les habits d’un savoir préexistant, puisque ce savoir va s’élaborer progressivement. Cette idée selon laquelle l’incompréhension est au fondement de la communication est en train d’être balayée au profit de ce qui serait une réponse préétablie, protocolaire et suivant le sens commun. »[viii] Ce que nous apprenons du parcours de Marcel Czermak est que pour créer librement dans le cadre de la cure, il existe un sujet pour lequel, grâce à Jacques Lacan, le ton a été fixé et tenu dans la durée : le psychanalyste n’a pas à éluder l’angoisse de la rencontre avec la psychose.

Luminitza C. Tigirlas,
Montpellier le 15 décembre 2021
 
 

[i]Marcel Czermak, Traverser la folie, entretiens avec Hélène L’Heuillet, Hermann éditeurs, 2021, p. 25.
[ii]Ibid., p. 40.
[iii] Ibid., p. 140.
[iv] Ibid.
[v] Ibid., p. 181.
[vi] Ibid., p. 219.
[vii] Ibid., p. 223.
[viii] Ibid.

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