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Notes de lecture à propos du livre de François Cornut-Gentille "SAVOIR POUR POUVOIR"

LEBRUN Jean-Pierre
Date publication : 19/11/2021

 

A LIRE :
SAVOIR POUR POUVOIR
Sortir de l’impuissance démocratique
       de François Cornut-Gentille[1]

Un livre que devrait lire quiconque s’intéresse à la vie collective et à ce qu’implique l’organisation politique de la Cité. Son originalité et aussi de ce fait sa rareté, c’est qu’il prend à bras le corps la difficulté du “vivre ensemble” d’aujourd’hui, à commencer par ce que l’auteur appelle à très juste titre “la mystérieuse disparition de la force de gouverner” entraînant “l’irrésistible progression de l’impuissance publique”.

Le coeur de cet essai est en effet le difficile dévoilement d’un déni de la réalité sur l’impuissance publique qui entraîne la perte de la force de gouverner. C’est, avance encore l’auteur, la possibilité même de conduire une politique qui est en train de s’évanouir sous nos yeux. La chose est dite et écrite de la part d’un député de la Haute-Marne au travail depuis plus de vingt ans qui dresse un tableau remarquable des impasses dans lesquelles nous nous trouvons, mais tout autant des possibilités qui pourraient être les nôtres d’y répondre autrement qu’à coup de gesticulations signant surtout une perpétuelle fuite en avant. 

La prise de position de l’auteur est claire : ce que ne prennent pas en compte les politiques actuelles, c’est à quel point les élus ont négligé le changement de monde qui nous emporte depuis une trentaine d’années ainsi que l’effet de cette mutation sur l’exercice même du pouvoir : aujourd’hui le pouvoir n’est pas seulement à exercer ; il est surtout à reconstruire dans un paysage politique totalement transformé (55).

A cette impuissance publique, François Cornut-Gentille identifie deux causes : l’inadaptation croissante de l’Etat à ce nouveau monde et la révolution médiatique qui a transformé les conditions d’exercice du pouvoir, pour ne pas dire qu’elle l’a rendu quasiment impossible.

A partir de ce double constat, l’auteur consent à opérer ce qu’il faut bien appeler une révolution : induire, plutôt que seulement réagir aux faits, la nécessité de faire un “diagnostic” pour rendre compte de ce qui se passe. Cette simple proposition s’avère profondément subversive car elle introduit la nécessité du temps pour penser, là où, pris dans l’exercice quotidien, les politiques s’avèrent le plus souvent dans l’obligation de ne faire que répondre aux problèmes en termes de solutions… en plus nécessairement immédiates.

Cette approche nouvelle – si tant est qu’on puisse l’appeler ainsi - a amené l’auteur à faire, en 2017-2018, un tel travail de “diagnostic” à propos du département de Seine-Saint-Denis, le célèbre quatre-vingt treize réputé particulièrement difficile. S’en est suivi une enquête sur la triple thématique de l’éducation nationale, de la sécurité et de la justice. C’est à la suite de cette dernière que le déni de la réalité lui est apparu flagrant, au point d’écrire : l’ignorance ne résulte pas d’un manque d’attention, mais d’un choix stratégique. Elle est en quelque sorte le fruit d’une volonté active de ne pas savoir (82). Le tableau dressé par le rapport parlementaire est accablant. Ainsi, par exemple, à propos de l’éducation nationale, il est constaté que l’objectivité des notes doit céder devant l’impératif de résultats (83).

Le “diagnostic” une fois posé d’une réalité que l’on ne veut pas voir, le pourquoi de ce déni survient comme question, l’auteur y répond clairement : c’est l’impossibilité qui est désormais la nôtre de nous mettre d’accord sur quoi que ce soit (94).

Et d’ajouter que pour rendre compte de cette impossibilité, il faut prendre la mesure de l’émergence de ce que l’auteur appelle la “révolution des marques”. Ce qu’il dénomme “marque”, c’est l’appropriation d’une cause qui permet une visibilité immédiate et qui est justifiée par l’ampleur du public qu’elle défend. Ainsi de la “marque” écologique (Nicolas Hulot), ou LGBT, ou mai 68 (Daniel Cohn Bendit), ou celle de la colère du peuple (Mélenchon et les Insoumis)… La “marque” est un singulier mélange de force et de faiblesse. Elle tire sa force de l’intégrité de son image et de son impact immédiat qui lui confèrent une autorité indiscutable. D’un autre côté, elle est intrinsèquement faible car sa capacité à changer le réel est quasi nulle (98).

Il est alors rendu compte des ébats actuels – plutôt que des vrais débats – par une guerre permanente des “marques” qui n’ont de cesse que d’empêcher le travail de rigueur nécessaire pour établir un “diagnostic”. Avec cette guerre des “marques”, constate l’auteur, l’avenir appartient aux extrémistes de toutes les espèces (105) car plus la marque est importante, plus elle est paranoïaque.

Celle-ci n’est en effet puissante que si elle est jusqu’au-boutiste et simpliste.

Et de rappeler qu’un autre effet délétère s’ensuit, à savoir que la préservation de l’image de la marque a la priorité sur toute autre considération. Cette paranoïa de la “marque” s’avère ainsi indispensable à sa survie. Ne peut s’ensuivre que le refus de la temporalité et la dépréciation des institutions car, au nom de la “marque”, rien ne peut faire objection ; nous ne sommes dès lors plus dans un combat politique traditionnel entre des camps opposés, mais dans une incapacité du pouvoir à encore se soustraire à l’influence des “marques”, avec la conséquence immédiate de n’être plus qu’en réaction à ces dernières, contraints à l’agitation permanente pour faire face à la soi-disant urgence des problèmes à traiter, alors qu’il ne s’agit que d’une angoissante fuite en avant commandée par une volonté de sauve-qui-peut généralisée.

On perçoit aussitôt la force et l’importance de ce nouveau et indispensable travail que propose l’auteur : le travail collectif de “diagnostic”, à savoir bâtir un véritable espace de débat à l’abri des simplifications des “marques”, remettre les institutions en situation de pouvoir accomplir leur mission, organiser ce nouveau temps démocratique, celui du diagnostic (138). François Cornut-Gentille en donne un exemple paradigmatique : l’appel du 18 juin 1940. La faiblesse du général est extrême. Pourtant, fort de son « diagnostic », il peut ouvrir un chemin : autrement dit, faire ce diagnostic permet de proposer une politique. A contrario actuellement, l’auteur avance à quel point les deux traditions politiques que sont la gauche et la droite ignorent un tel « diagnostic » au profit de prises de décision et de leurs mises en oeuvre. Ce faisant, elles contribuent à aggraver la crise démocratique qu’elles prétendent guérir (154).

Le « diagnostic », précise encore l’auteur, met au jour un fond d’incertitude qui nous inquiète. C’est dire à quel point les idéologies d’aujourd’hui – lesdites “marques” – occultent la réalité, la dénient alors que, toujours selon l’auteur, c’est le dévoilement de l’impuissance publique qui constitue la première étape d’une reprise en mains de notre destin collectif.

Je passe sur les multiples exemples donnés tout au long du livre pour corroborer cette thèse qui a l’énorme avantage de nous redonner des moyens d’action dégagés de l’immédiateté réactionnelle à laquelle nous sommes aujourd’hui de plus en plus souvent contraints.

L’auteur finira par proposer l’introduction du « diagnostic » dans les institutions en innovant par la création d’un “Conseil de la République”: l’assemblée nouvelle chargée du diagnostic ne s’insère pas dans le jeu traditionnel du pouvoir et des contre-pouvoirs (…) elle recrée les conditions d’émergence d’une volonté collective (233)

Difficile de ne pas souscrire à cette proposition, tant elle ouvre la possibilité de nous préserver de ce qui nous atteint aujourd’hui, à savoir la disparition du monde commun, ce dernier ne pouvant pourtant, malgré la louable promotion des individus, que devoir toujours rester au programme. 

Je passerai sur les multiples et précieuses indications qu’apporte cet ouvrage à la construction de ce que l’auteur appelle « une démocratie adulte », que ce soit par son interprétation des impasses de la présidence actuelle (262), ou par sa claire perception de ce que le monde qui a changé permet de novateur à la condition précisément que ce ne soit pas ce déni de réalité qui l’organise, ou sur les conséquences que pourrait avoir la création de ce “Conseil de la République” sur l’émergence de responsables politiques au profil bien différent de ceux que nous connaissons aujourd’hui, ou encore sur son analyse de l’impossibilité à reconnaître pour les membres d’un gouvernement d’occuper cette place du diagnostic : Imagine-t-on un ministre de l’Education nationale reconnaître l’inadaptation croissante de l’école et du collège ? (246)

S’il fallait encore convaincre l’éventuel lecteur qu’un psychanalyste lacanien peut trouver dans ce livre de quoi nourrir son vœu de « rejoindre la subjectivité de son époque », je renverrais à ces quelques lignes de la conclusion : désormais le pouvoir ne peut plus se contenter d’affirmations majestueuses. Il doit intégrer et reconnaître la part d’incertitude. (…) L’éclat et la fulgurance ne sont plus ses qualités premières ; elles peuvent même passer pour une imposture. C’est le diagnostic qui est la clé de cette transformation du pouvoir. Faute de lui accorder une place, les multiples tentatives pour concevoir un pouvoir plus horizontal se trouvent assez rapidement en contradiction avec l’objectif qu’elles se sont fixé. Et cela pour cette raison qu’elles conçoivent le pouvoir horizontal sur l’exact modèle du pouvoir vertical qu’elles prétendent détruire. Elles ne proposent finalement qu’une énième version de l’antique fable du pouvoir omniscient. (…) La démocratie adulte instaure une nouvelle pratique du pouvoir où l’incertitude et le doute ont leur place. (278) Je dirais plutôt : « devraient » avoir leur place! 

Jean-Pierre Lebrun

[1] Editions Gallimard, collection Le Débat, Paris, 2022.

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