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Hommage à Marcel Czermak

FLORENTIN Thierry
Date publication : 11/06/2021

 

Je suis fier d’avoir été l’élève de Marcel Czermak.
Un grand Maitre.
Il m’a toujours impressionné.
Durant des années, je me suis rendu chaque jeudi, à la première heure, à son cabinet, à l’entresol d’une ancienne usine en haut du Boulevard Arago, dont il avait aménagé la partie privée à la manière de coursives de navire, afin de lui présenter en tremblant, entouré de ses imposantes statuettes africaines, les difficultés que je rencontrais avec mes patients.
Les subtilités que je m’attribuais de mes interventions et de mes interprétations tombaient à l’instant même où je me tenais face à lui, et restaient lettre vaine, c’est-à-dire déchet.
Seul lui importait de savoir si j’avais tenu ou non ma place d’analyste, la place de l’objet partagé, place sans laquelle il ne pouvait se tenir d’analyse digne de ce nom.
A l’École de Sainte-Anne, le mercredi après-midi, il m’a surtout appris à lire les séminaires de Lacan, qu’avec quelques autres, nous ânonnions jusque-là, à la manière de ritournelles dont le sens restait cependant abscons et insipide.
Avec lui, le miracle s’accomplissait, les textes explosaient alors d’un éclat clinique vertigineux et éblouissant.
Avec la présentation de patients, et l’exercice du trait du cas, il nous a appris que le fait psychotique ne pouvait se saisir d’abord que par l’écriture, du verbatim.
Grace à lui, j’ai compris non sans douleur combien mes années hospitalières avaient été au service du discours du Maitre, et non pas des patients.
Non sans pudeur, ni réserve, tout soupçon de connivence lui étant viscéralement et littéralement insupportable, nous partagions tous les deux l’Ahavat Israel, l’amour et la connaissance du destin historique et culturel du peuple juif, plus particulièrement au siècle dernier, qu’il s’agisse de l’engouement messianique des prolétaires et intellectuels juifs à l’édification du socialisme, de la destruction des juifs d’Europe durant la seconde Guerre Mondiale, ou de la naissance de l’État d’Israël pour la survie duquel il avait été prendre les armes.
Nous partagions la même curiosité éveillée pour l’énigme de ce que fait le signifiant juif à l’universel, tant en termes d’entame que de revitalisation d’un universel autrement pétrifié.
Nous savions tous les deux ce que nous devions à cet universel porté par les valeurs de la Révolution Française, de l’abbé Sieyes à Stanislas de Clermont-Tonnerre, ainsi que des institutions républicaines qui en devinrent les héritières comme leur garantie.
La défaillance historique de ces mêmes institutions censées protéger la touthommie contre la barbarie durant les quatre années de l’Occupation, qui furent également ses premières années au monde, expliquait sans doute la défiance qui prenait parfois un tour persécutif qu’entretenait Marcel Czermak avec toute institution, de quelque ordre ou de quelque obédience fût-elle.
Envers de sa sensibilité absolue, qui lui faisait percevoir ce que les autres ne voyaient pas, l’homme était parfois chancelant, révélant alors une humanité d’une profondeur abyssale, devant laquelle nous pouvons tous nous incliner respectueusement. Il n’est pas à l’honneur des sociétés de psychanalystes de n’avoir pas su alors accueillir avec tolérance ce qui devait l’être avec bienveillance, chaleur fraternelle, et compassion.
Lors d’un Conseil d’Administration ubuesque et surréaliste de l’École de Sainte Anne, dans une mise en scène inquisitrice et kafkaïenne, à son cabinet, Marcel Czermak nous somma de choisir entre notre loyauté à l’ALI ou à lui.
Cette sommation s’avérait d’autant plus inopportune que nous sommes, avec quelques autres, sous l’abri de la toile tendue à ses deux bords depuis des décennies par Charles Melman et Marcel Czermak.
Je quittais alors Marcel Czermak, car je ne parle pas d’un autre lieu que de sous cette toile, qui est mon Heim, ma maison, et je n’en envisage pas d’autre.
Comme beaucoup d’autres, qui ont, comme moi, tenu à lui rendre hommage, ou ont préféré rester silencieux et en retrait.
C’est pourtant de cette place, et de nulle autre, ne cédant rien ni de l’un ni de l’autre, ne concédant rien ni à l’un ni à l’autre, qu’une refondation de l’École de Sainte Anne devrait selon moi s’envisager.
Dans un magnifique livre d’entretiens avec Helène L’Heuillet, Marcel Czermak revenait sur le tissage entre sa vie personnelle, ce qu’avait été son engagement professionnel et son élaboration théorique. Il est mort quelques jours seulement après la parution de cet ouvrage. De toutes les histoires cliniques que Marcel Czermak prenait du plaisir à raconter, une particulièrement revenait souvent. C’est celle de ces patients qui se battaient toute leur vie pour voir reconnaitre une cause, et défuntaient subitement au lendemain de la reconnaissance de cette cause.
 
Au revoir, Marcel Meïr Czermak.
Au revoir, Monsieur.
A Mercredi

Thierry FLORENTIN

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