LES AVATARS D’UN MONDE SEULEMENT MATERNEL

Préface du livre de Laura Pigozzi Périlleuse adolescence (Ed érès)
LEBRUN Jean-Pierre
Date publication : 01/06/2021

 

LES AVATARS D’UN MONDE SEULEMENT MATERNEL

Jean-Pierre Lebrun

 

Ce livre de Laura Pigozzi est absolument soufflant ! Simplement parce que l’auteure saisit à bras le corps la clinique concrète – singulière mais aussi collective - à laquelle elle consent à se confronter, acceptant de la prendre en compte partout où elle la rencontre. Après deux autres livres traduits en français[1] qui faisaient déjà entendre la voix singulière de l’auteure, ce dernier ouvrage creuse plus avant son chemin en profitant, certes, très directement de la culture italienne, mais sans du tout s’y laisser confiner, et en ouvrant au contraire la possibilité d’extrapoler vers les pays francophones pour décrire les avatars d’un monde seulement maternel.

Le ton juste était déjà clairement donné dans son livre précédent : ce n’est pas le sang qui nous rend pères et mères, mais la parole. L’auteure y prenait la mesure de ce que, la loi du père n’ayant plus la place qu’elle avait dans le monde d’hier, c’est le plusmaternel qui s’imposait largement dans les familles. Plusmaternel, c’est-à-dire la forme sous laquelle une relation symbiotique se substitue à la fonction symbolique maternelle. (…) Et elle ajoutait : Dans le régime familial du plusmaternel – d’un maternel comme d’un pouvoir sans règles – on a perdu toute la légèreté, l’intelligence, la créativité du féminin, affirmée si difficilement par les féministes au cours des années passées.

Difficile de résumer mieux l’articulation qui existe entre fin de la loi du père, monde plusmaternel et, de manière inattendue pour le lecteur non averti, éviction du féminin.

On entend aujourd’hui à tous les coins de rue valoriser l’amour maternel, le seul à même de répondre aux besoins de l’enfant, de traiter ce dernier comme il se doit, de donner sa valeur à la merveille du monde, qu’il est dans la plupart des cas, pour ses parents. Du cocooning au cododo en passant par l’homeschooling, de l’allaitement incessant à la demande au refus de frustrer l’enfant, tout concourt aujourd’hui à donner de la surprésence plutôt que d’encore faire courir le risque de l’absence… seul importe désormais l’amour « sans » condition, sans plus aucune place pour l’amour « sous » condition.

S’ensuit cette Adolescence zéro, comme l’appelle Laura Pigozzi, qui décline les avatars de ce plusmaternel, cet air ambiant désormais saturé qui pervertit le travail de l’adolescence jusqu’ici bien connu, comme temps d’épreuve au travers de la confrontation à la génération d’avant.

Dans cet engouement pour le plusmaternel  la confusion entre amour maternel et jouissance mortifère n’est pas identifiée, et même entérinée la confusion entre amour maternel et jouissance de la mère, entre amour maternel nécessaire et jouissance maternelle mortifère. Cette dernière peut alors rester inentamée alors que c’est précisément elle à laquelle la mère doit renoncer pour permettre à l’enfant de vivre « sa vie à lui », et non de prolonger « la sienne, à elle ».

Laura Pigozzi, décline cette confusion aux effets délétères au travers de tout un ensemble de comportements-symptômes, comme ceux des hikikomoris (pas seulement ceux du Japon mais aussi ceux de l’Italie), ces ermites sociaux, comme elle les appelle, qu’elle lit comme n’arrivant pas à élaborer le deuil de l’enfant qu’ils ont été, leur corps restant la propriété de la famille au sein de laquelle ils se sont reclus ; de ces jeunes qui se tailladent la peau, contraints à trouver tout seuls une autolimitation qui pourra se transformer en automutilation ; du phénomène des reborn moms, des mères de ces « faux bébés », poupées que ces femmes achètent sur Internet, livrables par Amazon - on a de quoi être renversés ! – dont elles vont s’occuper comme s’il s’agissait de leur enfant ;  des enfants hyperactifs de plus en plus nombreux, traités-drogués par la Ritaline ; de l’affaissement de la voix et de l’articulation chez l’enfant, comme indices d’une relation sans parole avec la mère, comme si les deux pouvaient s’entendre sans les mots ; de l’exacerbation du narcissisme entendu comme détresse sociale ; de la difficulté à la pensée abstraite, comme indice de l’impossibilité de réaliser le matricide imaginaire…    

Son acuité clinique est rigoureusement soutenue par la lecture qu’elle fait de l’ensemble de ces symptômes actuels : tout cela est lu comme la conséquence de la mère devenue trop encombrante – « la mère suffisamment bonne de Winnicot devenant ici « la mère suffisamment séparée » - suite à l’évaporation du père qui, en ne constituant plus une force d’objection socialement légitimée à l’emprise maternelle, a laissé le champ libre à ce plusmaternel, qui peut d’ailleurs être aussi bien accompli par le nouveau père lorsqu’il devient à son tour une parfaite plusmère.

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas ici de lamentation sur le déclin de la loi du père, encore moins la velléité nostalgique d’en revenir au père d’hier ; il s’agit simplement de se déciller les yeux et de ne pas dénier les conséquences cliniques de cette évaporation.

Ce que Laura Pigozzi perçoit avec beaucoup de sagacité, c’est à quel point le père n’étant plus ce qu’il était, sa fonction de permettre à l’enfant de se distancier du maternel et d’aider la mère à « lâcher » son enfant est désormais en panne, manquante à l’appel. S’ensuit que, via cet affaiblissement de la tiercéïté, prennent sens toute une série de faits, comme par exemple la surprésence des parents dans la scolarité de leurs enfants ou même dans les activités sportives. C’est alors, sans même s’en rendre compte, toute l’aptitude à la socialité qui se trouve mise en danger.

Comme l’avance encore l’auteure, ce sont tous ces nouveaux phénomènes qui permettent de discerner le rapport souterrain entre maternité et société contemporaine : un discours qui hypervalorise la symbiose au détriment de la séparation. Et qui se retrouve paradoxalement congruent avec l’idéologie néolibérale où, comme je le soutiens par ailleurs, la nostalgie de la mère s’est substituée à celle du père, où c’est l’addiction et la jouissance pulsionnelle qui se trouvent préférées au malaise civilisationnel et à l’économie du désir.

On quitte avec ce livre l’habituelle tentative de minimiser, voire de méconnaître les effets de ce changement, on les regarde cette fois en face, sans pour autant fustiger l’évolution comme telle qui est simplement inéluctable pour d’autres raisons - qui tiennent au développement de la science et aux avancées de la démocratie - doit être prise en compte dans les effets subjectifs qu’elle entraine.

Voilà enfin un inventaire des effets sur trois générations, de l’évaporation de la fonction paternelle ; enfin le courage d’un tel constat et la possibilité de ne pas céder à la régression ainsi programmée. 

Car, il faut arriver à se représenter que ce plusmaternel permet à l’enfant de récuser – et non de contester - les contraintes imposées à l’être parlant, au parlêtre, comme aimait à le dire Lacan ; il l’autorise à profiter de la péremption de la loi du père pour ne pas intégrer la loi qui le contraint à quitter le maternel. C’est ce “faussement” qu’il s’agit de repérer à l’oeuvre.

Fausser, rendre faux, déformer la vérité, l’exactitude d’une chose abstraite. Altérer, déformerdénaturer. Erreur qui fausse un résultat, un calcul. Faire perdre sa justesse, pervertir, déformer. Ou encore déformer un objet par pression excessive qui le rend inutilisable. Forcer nous dit le dictionnaire. Parmi les synonymes, il y “gauchir”, rendre gauche, tordre, ou altérer, déformer, ou aussi infléchir vers la gauche. Pour gauchissement, on évoque aussi déformation, altération et déviation. J’ajouterais pervertissement. 

Celui qui repère un tel mouvement se doit de le faire connaître, de l’annoncer, de donner l’alerte. Il doit se faire “lanceur d’alerte”, aime-t-on à dire aujourd’hui. C’est l’objectif qu’atteint le livre de Laura Pigozzi.

Si l’adolescence n’a plus de place – adolescence zéro, annonce l’auteure avec tous les avatars cliniques qu’elle range sous la houlette de cette lecture – c’est l’incapacité d’être adulte que cela entraine jusques et y compris l’impossibilité d’aimer.

La plus grande part de ces impossibilités à aimer se révèlent être des impossibilités à s’abstraire de l’amour pour le premier objet aimé, la mère, comme si tout nouvel amour pouvait soustraire quelque chose à celui-là, et mettait ainsi l’amant dans la position de traître. Comme le fait dire Elsa Morante au protagoniste de son roman l’île d’Arturo : Tu seras un traître parce que tu aimes errer par les chemins, à la conquête du monde alors qu’elle voudrait te garder toujours auprès d’elle dans l’espace d’une chambre ou d’une cuisine

Mais c’est beaucoup plus largement encore (ce n’est pas le lieu de le développer ici davantage) le sous-équipement psychique de la nouvelle génération que nous avons mis – à notre insu - au programme. Celui-ci s’infiltre dans l’existence des jeunes de manière insidieuse : la différence générationnelle ne leur apparaît plus comme allant de soi ; la mort devrait pouvoir n’être plus au programme ; la rencontre de toute limite suscite leur colère et leur violence et il faut aussitôt trouver des responsables à ce qu’ils ne peuvent vivre que sur le mode de la victimisation ; l’exigence de satisfaction est insatiable et pousse à la fuite en avant permanente, toute frustration leur paraissant intolérable ; l’immédiateté est à tous leurs programmes ; se retrouver devant leur propre énonciation ne suscite que de l’angoisse ; une décision leur apparaît comme impossible à prendre ; l’altérité leur est toujours dérangeante, blessante, voire même traumatisante ; le déroulement de la temporalité n’est plus de mise, la confiance en soi leur manque toujours, la possibilité de tous les possibles leur rend le possible impossible… bref un ensemble de traits qui indiquent à quel point leur réalité psychique a été édifiée sur du sable, faute de la Loi sur laquelle elle aurait dû se construire.

Je le répète pour finir : le livre de Laura Pigozzi est soufflant… parce qu’il pose très directement ce qu’il s’agit d’appeler un vrai problème de santé (psychique) publique.

[1] L. PIGOZZI, Qui est la plus méchante du royaume ? Mère fille et belle-mère dans la famille recomposée, Albin Michel, 2016 et Mon enfant m’adore, enfants otages et parents modèles, Erès 2018. 

 

 

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