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Tous mes vœux !

THIAUDE Muriel
Date publication : 15/02/2021
Dossier : Billets d'actualité

 

Tous mes voeux ! 

« Borné dans sa nature, infini dans ses voeux
L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux »
Premières Méditations Poétiques, l’Homme
Alphonse de Lamartine


Nous avons coutume de l’entendre chaque mois de janvier, pourtant, cette formule de début
d’année, chaleureuse et bienveillante peut parfois résonner étrangement.
Plus encore en cette fin d’année 2020 où notre rapport à la pulsion de mort est particulièrement
sollicité et mis à rude épreuve.
En atteste ses déclinaisons en meilleurs voeux, bons voeux...
Si tous les voeux sont dans notre nature, ils ne sont pas tous blanc-bleu.


Le voeu dans sa définition est toujours déconnecté de la réalité ou représente un moyen de s’en
échapper : dans son adresse quand il s’agit d’obtenir ou de garder la faveur d’une divinité ou
dans son but qu’il s’agisse d’une prière, d’un souhait ou d’un désir que nous croyons ne pas être
de notre ressort.
Son caractère magique, superstitieux relevant de l’imaginaire mêlé au registre symbolique le
différencie de ce qui serait un délire psychotique.
Ce serait une sorte de glissade circonscrite dans un bain où responsabilité, culpabilité et
dénégation surnageraient en réaction aux voeux inconscients d’un sujet plein de bonnes
intentions.


La force d’un voeu de mort, son impact n’est plus à prouver depuis que Freud en a souligné le
lien à la culpabilité, au refoulement, au symptôme et c’est bien le voeu inconscient, inavouable
surfant sur la pulsion de mort qui nous intéresse en premier lieu.
De par sa dimension, sa forme de « montage surréaliste », le voeu exprimé semble adopter un
circuit pulsionnel dont tout comme le désir, la satisfaction n’est pas gagnée.
Peut-être même que tout comme pour le désir, la satisfaction ne serait pas la question première.
Réussite, amour et surtout la santé ! Souhaitons-nous à la cantonade.
La crédulité d’une formulation de voeux ou son refoulement coupable inconscient ne sauraient
être l’apanage de l’enfance, bien au contraire, elle perdure.
Il est un temps dans l’enfance où les voeux de mort, de destruction, inconscients seraient
corrélatifs à toute source de coupure, à toute perte de bien-être puisque le bien-être est alors, et
pour longtemps parfois, celui de la fusion embryonnaire, de la passivité comblée.
Ce ne sont alors pas véritablement ce que l’on peut reconnaitre comme voeux une fois l’infans
divisé et policé par le langage mais plus comme « veux » d’un je totalitaire traversé d’une pulsion
de mort sans doute ni vergogne, sans filtre symbolique.
Toute distance, absence, manque est alors vécu comme une coupure pouvant entrainer la mort.
La venue au monde, la perte du sein, l’accès au langage... chaque stade vers l’autonomie et le
devenir engage une perte et sous-tend un pas vers la reconnaissance du réel sous sa forme
digérée subjective propre à chacun, sa réalité.
Ce serait donc avec l’acquisition du langage que le voeu, émanation imaginaire, passe à travers
les rais du symbolique et qu’avec la réalité naissante, en construction du sujet, il se relie, variant
de façon exponentielle.
Le « veux », l’injonction est alors soumise aux lois du langage qui entraîne nécessairement une
perte et permet ainsi le « voeu »
De même que la réalité est une construction dépendant de la structure du psychisme, le voeu de
mort émanant d’une structure obsessionnelle, hystérique, perverse ou psychotique trouve plus ou
moins appui sur le réel, l’imaginaire ou le symbolique.
Quelque soit le terreau structurel, il est toutefois probable que le voeu de mort, courant dans les
années de candeur enfantine, se trouve exaucé, puisque arrive, tôt ou tard la perte fatale d’un
parent, d’un proche qui fût plus ou moins secourable, suffisamment bon ou pas.
Qu’en est-il alors du voeu de mort ?
Vérité inconsciente, à ciel ouvert ou mi-dite, mise en acte dans le réel de la mort, elle peut faire
trou, traumatisme ou peut être délivrance.
Il n’est pas rare de voir instantanément, au jour de sa mort, le défunt délesté de tous les défauts
et reproches à sa charge jusqu’alors.

Il peut même se voir honoré de qualités et faits de gloire inédits voire improbables mais
qu’importe !
La question n’est pas la vérité, la question est Autre, c’est celle du Che vuoi ?
Que veut l’Autre ?
Que veut-il de moi, que veut-il de l’autre ?
Père ou mère, frère, soeur, mari ou femme, une fois l’autre mort, la question à son sujet est enfin
résolue.
En rejoignant la place symbolique qui lui est échue dans la chaîne générationnelle de son nom de
famille, sa destinée se trouve enfin accomplie sans que plus rien ne s’y oppose, sans qu’elle
subisse l’influence de la réalité propre au défunt.
Son compte est bon et l’ardoise effacée.
Ne reste qu’un nom gravé en lettres d’or sur une pierre, quand le reste ne se réduit pas à une urne
de cendres noyées dans la mer ou à un pur objet posé sur une étagère.


La question de la dette à l’égard du défunt est alors fonction de ce qu’il advient du voeu de mort :
abyssale ou réduite à néant.
Dans les deux cas il n’en reste rien.

 

 Muriel Thiaude, le 29/12/2020.

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