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L’odyssée de l’écriture

DE BROUWER Didier
Date publication : 05/02/2021

 

Lodyssée de l’écriture

Didier De Brouwer

 

L’origine de l’écriture intéresse au plus près la psychanalyse et ce n’est pas le séminaire sur l’Identification mis au travail cette année dans notre association qui le contestera. Un document tel que LOdyssée de l’écriture proposé récemment par Arte est remarquable tant par sa capacité à nous restituer des moments cruciaux de l’invention de l’écriture que par son talent à nous faire ressentir toute sa puissance civilisatrice et sa force identificatoire.  Le documentaire est divisé en trois parties la première nous intéressant particulièrement car elle parvient à situer et développer le subtil cheminement qui a mené les hommes de l’invention de l’écriture hiéroglyphique aux écritures alphabétiques. On retiendra surtout les émouvants premiers témoignages concrets de l’invention d’un proto-alphabet forgé par des ouvriers cananéens venus travailler dans une mine de turquoise perdue au milieu du désert du Sinaï, dont dériveront tous les alphabets ultérieurs qui seront en usage dans les différentes cultures du bassin méditerranéen. Cette importante découverte est le fruit d’une incroyable contingence par laquelle Hilda, l’épouse du célèbre égyptologue Flinders-Pétrie trébucha sur un tesson couvert de signes d’écritures ayant une vague parenté avec les signes hiéroglyphiques qu’on s’attendrait à rencontrer sur un site consacré à la déesse Hathor. Ce sera un petit sphinx du British Museum[1] qui permettra à Gardiner de résoudre l’énigme de cette écriture proche et distante à la fois de signes hiéroglyphiques par seule déduction à partir du nom propre de dieux du panthéon de l’Égypte ancienne et leur équivalent cananéen (Hathor-Baalat). Belle confirmation de l’importance des transcriptions de noms propres dans le passage d’une langue à l’autre, dans le déchiffrage d’une langue et le décryptage (par translittération dirait Jean Allouch) de son écriture. Belle confirmation aussi de la fécondité du métissage : l’Étranger, l’Autre, comme veut le démontrer Freud dans Lhomme Moïse et le monothéisme sur la même scène décidément mythique du Sinaï, s’inscrit au cœur de notre réalité psychique dans des traces à déchiffrer comme des « souvenirs déformés. » Ce sont des travailleurs migrants sur cet incroyable site de Sérabit-el-Khadim qui ont inventé ce que nous nommons lettre. Derrière chaque lettre de notre alphabet se cache un hiéroglyphe nous rappelle une égyptologue : ainsi le prototype de la lettre A ou B comme il nous en est fait joliment la démonstration par les passages et retranscriptions d’un système d’écriture à l’autre. Si l’écriture est passage de l’image au symbole par l’usage universel du rébus, celui-ci se retrouvant dans de toutes autres sphères culturelles comme la chinoise ou l’amérindienne, il ne faut pas pour autant oublier la scénographie toute empreinte d’imaginaire qui y a présidé et permis ce qui semblait impossible : transmettre quelque chose de la parole et féconder la culture comme la pluie imprime son écoulement et redessine la terre-mère pour paraphraser Lituraterre. Le beau passage du documentaire consacré au Site du rêve de la lune en territoire aborigène australien le raconte poétiquement : le son d’une voix mythique, celle du chien de la création, incarnée dans le chant d’un vieil homme, nous fait le récit de comment les ancêtres sont entrés dans une boue durcie en roche sous les rayons de la lune et y ont laissé des images que chaque génération se doit de relire et transmettre à son tour. Carte dans votre esprit ou encore piste de chant, sont les métaphores évoquées par un ancien initié à ce que produisent la lecture chantée de ces images millénaires. Ces métaphores indiquent bien le rapport originaire des hommes à une écriture que ne peut évoquer la seule écriture constituée en système de signes codés.

Lempreinte des civilisations constitue la deuxième partie de cette série originale nous entrainant dans différentes époques et continents, accompagnés d’un étonnant calligraphe anglais aussi expert de la cursive arabe que de l’onciale de nos codex médiévaux. On peut mesurer à quel point la diffusion de la culture et l’empreinte de la lettre sur la société, son organisation politique et l’identité de ceux qui la compose, furent liés à la maîtrise des matériaux qui ont constitué son support. Passer du volumen latin, très répandu et accessible dans la Rome antique, fait de papyrus, au codex médiéval, coûteux, difficile dans sa facture et rare, freina considérablement la culture jusqu’à l’invention de Gutenberg et à la diffusion du papier. La Chine garda jalousement le secret de ce dernier jusqu’au grand choc entre le monde islamique et le monde chinois lors de la bataille du Talas en 751. Il fallut encore quelques siècles pour que celui-ci se répandit en Occident. C’est une des grandes qualités de ce remarquable documentaire de nous faire ressentir tout le plaisir et la subtilité du geste du scribe-calligraphe en fonction du support d’écriture et des caractéristiques de ses lettres. La fibre de la surface du papyrus guide le calame dans l’exécution souple des lettres latines sur la ligne horizontale de la trame de ses fibres végétales alors que les caractéristiques des lettres coraniques arabes entrelacées et liées les unes aux autres imposent l’invention d’une cursive et de caractères mobiles fondamentalement étrangers à l’esprit de cette écriture très attachée à la calligraphie manuscrite du Coran. Le maintien d’une circulation d’un support d’écriture facile à fabriquer et bon marché contribua cependant certainement aux développements de la géométrie et de l’algèbre, sans citer la poésie, dans le monde arabe. Le parallèle fait entre changement de support d’écriture ou main mise sur sa maîtrise et destin des grands empires de l’Antiquité jusqu’à la fin du Moyen-Age est un élément décisif pourtant rarement souligné. On mesure la radicalité des changements que vécurent des régions de carrefour culturel d’Asie centrale tel l’Ouzbékistan où siège la prestigieuse ville de Samarcande, ville où vécut Ouloug Beg, prince et astronome réputé. En quelques décennies cette république prise dans les turbulences de l’avènement des Soviets et de leur effondrement est passée de l’écriture arabe à l’écriture latine imposée par la révolution bolchevique puis cyrillique par Staline et à nouveau latine à la fin du 20e siècle.

Les dernières séquences de la série interroge ce lien étroit qu’il y a entre notre identité, et pas seulement dans le sens de choix culturels teintés des idéologies propres à des époques certes cruciales de l’Histoire, et l’écriture. Écrire c’est toujours commémorer l’Ancêtre dans la matérialité même des lettres, s’inscrire dans le fil des générations, sans doute bien au-delà de la conscience de ceux qui s’y adonnent. L’attachement des Chinois à leurs caractères millénaires, malgré la guerre iconoclaste que certains intellectuels modernistes du début de la république menèrent contre une écriture qu’ils accusaient d’handicaper leur pays, en est une preuve vivante tout autant que le retour d’un engouement pour la calligraphie coranique dans une sphère culturelle turque coupée de l’ancestralité par la réforme de l’écriture d’Atatürk. La technologie numérique modifie profondément notre rapport à l’écriture et menace celle-ci de se confondre en émoji et émoticône éliminant de ce fait l’essence même du signifiant : son équivocité. Une sympathique tablée de jeunes chinois, universitaires pour la plupart, est filmée devisant sur leurs difficultés mémorielles à reproduire les gestes d’écriture indispensables à la remémoration, gestes qu’ils ont patiemment incorporé dans leurs années scolaires d’apprentissage. La faute en est attribuée à l’usage d’une écriture de plus en plus réduite aux échanges restreints qu’offre le clavier digitalisé des smartphones, d’où une véritable perte dans le nombre de caractères utilisés. L’étonnante œuvre de Xu Bing[2], artiste chinois qui s’est consacré à interroger notre rapport au langage via l’écriture démontre toutes les contradictions de notre rapport contemporain à la lettre. Son Livre du Ciel (Tian Shu) œuvre magnifique et monumentale constituée de milliers de caractères aux formes purement fictives qu’il a gravés un à un dans une matrice de bois n’ont d’autres valeurs qu’esthétiques et ne véhiculent aucun sens. A l’autre extrême Xu Bing a inventé un livre fait d’émoticônes et de symboles graphiques courants de la vie moderne faisant la joie des enfants et se lisant très facilement quelle que soit la langue du lecteur… Entre une lettre asémantique sublimée par l’art mais disjointe de la langue et l’illusion d’un possible court-circuitage de la lettre par un langage icônique, c’est tout le défi de notre modernité qui se joue. Un entre-deux où nous sommes pris entre les lettres opératoires de la science, seules habilitées à déchiffrer notre réel, lettres désaffectées par un sujet que détermine l’inconscient, et un court-circuitage des lettres cristallisant nos singulières jouissances par une pseudo-écriture icônique. LOdyssée de l’écriture demanderait de multiplier les étapes d’un périple aussi riche et les choix réalisés dans cet itinéraire proposé laissent dans l’ombre de nombreux aspects et non des moindres, on pense à la mystique de la lettre, son rapport aux nombres et à la science, sans parler de la psychanalyse. Cette série cependant passionne d’un bout à l’autre et mérite tout notre intérêt.

LOdyssée de l’écriture est disponible dans la boutique Arte en DVD ou VOD après avoir été disponible en streaming jusqu’en janvier 2021.

 


[1] Magie d’internet, on peut visionner ce petit sphinx, dont la puissance révélatrice vaut bien celui de Thèbes, sur le site du British Museum en tapant le nom de son site éponyme de découverte.

[2] Une recherche sur internet permet d’accéder facilement aux créations de cet artiste et à quelques articles qui lui sont consacrés. Son livre fait d’émoticônes est disponible à la vente.

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