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Haggada, Gerhard Richter

MORALI Marc
Date publication : 21/01/2021

 

Il s’agit d’un tableau nommé par Gerhard Richter Haggada, en référence  à la Haggadah de Pessa’h, qui veut dire récit de la traversée, du passage, pass over disent les anglais ! Les représentation liée à « La Pâque » ont été longtemps confisquées dans la peinture religieuse occidentale sous le nom de la Cène,

Dans cet espace marqué par la vibration pulsionnelle des couleurs, est-ce le nom du tableau, la promesse d’un récit, qui suggère la présence des signes et des noms, et en permet la lecture, ou est-ce les couleurs qui évoquent le temps éprouvé de l’histoire ? Écriture signifiante ou hiéroglyphes  d’un affect ? Qu’est ce qu’une abstraction ?

Le tableau s’impose dans sa construction lorsque on le lit, de gauche à droite bien sûr et c’est peut-être la première énigme, car la langue qui raconte l’évènement s’écrit de droite à gauche. Ça se lit donc, de gauche à droite comme un livre, et non comme Le Livre. Est-ce déjà le signe de l’appropriation respectueuse d’une histoire qui pourrait tout aussi bien concerner sa propre patrie, l’Allemagne ? Le projet de Gerhard Richter est complexe : aurions-nous les mêmes nécessités que celles de nos propres victimes ? Encore et toujours la quête d’une identité Une ? Resterons-nous les esclaves de nos propres croyances lorsque nous serons libérés de celles des autres ? Sommes-nous à jamais les esclaves de ce que quelqu’un nous fait croire ? Cette œuvre serait à lire en référence à la tradition du triptyque religieux, comme le retable d’Issenheim par exemple ? Non ! Mais comme une représentation plus politique que religieuse, et la reconnaissance d’une dette.

Cette histoire se déroule entre deux bandes bleues séparées par un jaune vibrant, entre deux fleuves, entre deux lieux habitables séparés par l’enfer du désert, marqué çà et là de quelques oasis disparaissant sous le vent du sable et la lumière aveuglante. C’est l’histoire de la tribu de nomades qui, forte d’une alliance nouvelle qui la distinguerait de l’ensemble des Nations, cherche le pays qui lui est destiné, laissant derrière elle les fragiles zones vertes qui entourent le Nil. Est-ce la recherche d’un jardin — le nouvel Eden — où coule le miel et le lait, où la pression du besoin cesse pour laisser place à l’apaisement. Une trajectoire de franchissement, celle de la purgation nécessaire pour qu’apparaissent un peuple nouveau, alors que la traversée d’un désert efface les traces de l’ancien tout en en conservant la mémoire.

Puis apparaissent les signes qui peuplent ce tableau, puisque le nom en fabrique l’unité.

Le Nil, Paradis déjà, mais celui des autres, le désert, la vibration terrifiante de l’absence des hommes, les montagnes qui le bordent et qui sont autant de barrières naturelles. Observons la forme de celle qui domine le désert : on peut la lire car on sait maintenant qu’au-delà de cette couche de peinture étirée, il y a une intention ! La forme de cette montagne, qu’il faut appeler par son nom, le mont Sinaï, est très évocatrice de la façade de la grande synagogue de Berlin. C’est le lieu de naissance de la Loi, celle qui se transmet depuis plus de 5000 ans.

 

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Ces couches de peinture étirées vers le bas, comme accablées d’une  lumière qui en brouille la vision, évoquent peut-être le fait que le monde est façonné par cette étrange force qui pousse du haut vers le bas, car c’est du haut que nous vient la signification du monde, du moins, le croit-t-on !

L’histoire de l’Art parle de passage du figuratif à l’abstrait. Peut être pour effacer ou rendre plus supportable la violence faite aux corps ?

La fine couche de bleu-gris presque pastel qui réalise le troisième volet est celle d’une bien mince promesse. L’histoire ne s’arrête pas et la terre promise est déjà occupée : c’est là le défi humaniste de Richter qui après ce tableau a continué à essayer de comprendre la part tragique de l’histoire traversée par son pays sans cesser d’en garder la mémoire. Je cite bien sûr ici le traitement qu’il appliquera aux quatre photos prises à Birkenau. (Travail sur 4 photos 2015).

 

 

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Légendes :
Haggadah, 2006,  152 cm x 152 cm, huile sur toile, catalogue raisonné : 895-10
Études pour Birkenau, 2013,  50 x 70 cm,  planche d’Atlas : 807
 
 
PS : A propos de ces 4 images, Georges DIDI HUBERMANN écrit : « On pose la question des images d’archive et de leur lisibilité. Mais l’image n’est pas toute, elle peut toucher au Réel malgré tout ! et déchirer l’écran du fétichisme! »
Cette question est développée dans son ouvrage intitulé  IMAGES MALGE TOUT, aux éditions de minuit, 2003.

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