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Séance plénière sur la leçon II du séminaire L’Angoisse (extraits)

THIBIERGE Stéphane
Date publication : 11/01/2021
Dossier : Le collège de l'ALI

 

  Séance plénière du 16/11/2020

J. Lacan, L’Angoisse, Leçon II (21 novembre 1962)

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Transcription : Serge PERRAUDIN

Relecture 1 : Julie ROTH

Relecture 2 : Vanessa BRETAGNE

Extraits sélectionnés par Christine ROBERT

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Stéphane Thibierge :

La difficulté à laquelle Lacan a affaire et dont il essaye de rendre compte dans cette leçon, qui est passionnante,  je la résumerais ainsi : l’objet auquel il a affaire et dont il veut parler, et le concept, ça ne se recouvre pas du tout.

Lacan va donc poser la question : avec quels instruments, avec quels outils, de quelle manière alors, pourrons-nous aborder l’angoisse correctement ?

Et d’ailleurs, au début de la leçon, il va commencer par évoquer la question de l’enseignement.

 Là il s’agit d’un enseignement qui prenne en compte une faille nécessaire du côté de l’Autre, un « on ne savait pas », ce qu’il exprime au début de la leçon en disant : qu’est-ce que l’enseigner « à qui, étant donné ce dont il s’agit, à qui ne peut pas savoir » ; et il ajoute tout de suite : « observez bien où porte, si je puis dire, le porte-à-faux » [p. 21].

Lacan se demande : à quel titre est-ce que nous pouvons parler de l’angoisse ? Il dit sa prévention, il dit à la fois « Comment puis-je vous faire comprendre ce dont il s’agit ? », et puis « attention à la compréhension ! ». Et là, il amène un premier élément que je voudrais vous lire, une première pierre en quelque sorte, importante dans l’architecture de la leçon, ce point de questionnement : « C’est bien là que prennent leur importance les éléments signifiants. Mais aussi dénués que je m’efforce de le faire, par leur notation, de contenu compréhensible ». Donc de purs éléments signifiants, et le moindre contenu compréhensible possible. (…)

Après ça Lacan fait un pas de plus, et va nous évoquer quelque chose de très intéressant dans la façon dont il le dit. Il amène ceci : « L’expérience nous conduit à ce que j’appellerai ici la troisième voie que je mettrai sous l’indice, sous la rubrique de la fonction que j’appellerai celle de la clé. ». « La clé, c’est ce qui ouvre », dit-il : elle met en œuvre, elle met en opération quoi ? Là, il reprend le fil de ce qu’il disait au début de la leçon : il s’efforce de prendre comme repère les éléments signifiants les plus dénués de sens, au sens où ça nous égarerait dans la compréhension. Il reprend ce fil en disant : « La clé, c’est ce qui ouvre, et ce qui pour ouvrir fonctionne. La clé, c’est la forme selon laquelle doit opérer ou ne pas opérer la fonction signifiante comme telle. ». « La fonction signifiante comme telle », c’est quoi ? C’est la structure la plus simple, la plus nue en quelque sorte, mais aussi la plus à même de fonctionner, de ce fait du langage, c’est-à-dire du signifiant. Lacan se justifie d’amener ici cette notion de la clé, de ce qui ouvre et de ce qui va nous ouvrir à cette fonction de l’angoisse ; il se justifie en disant… il s’appuie sur ce que connaissent très bien les enseignants, c’est-à-dire que « tout enseignement », quel qu’il soit, « analytique ou pas » — et il le dit non sans malice puisqu’il dit qu’il y a en a sans doute qui vont être un peu heurtés de ce qu’il dit — tout enseignement, à commencer par le sien, « se réfère à ce que j’appellerai un idéal de simplicité ».

Pour répondre à la structure de l’articulation élémentaire, fondamentale, du langage, qui interroge, c’est-à-dire pour répondre à la structure du signifiant, il est effectivement de toute nécessité que le réel puisse être abordé comme en quelque sorte « supposable » d’être simple. Ce réel est simple à la mesure du langage qui l’interroge, et qui lui-même est articulé à la simplicité du signifiant comme tel, c’est-à-dire du trait unaire.

 “Au commencement était le verbe”, poursuit Lacan, ça veut dire, au commencement est le trait unaire. Tout ce qui est enseignable doit conserver ce stigmate de cet initium — de ce commencement — ultrasimple qui est la seule chose qui puisse à nos yeux justifier l’idéal de simplicité » [p 26]. « Simplex, singularité du trait, c’est cela que nous faisons entrer dans le réel, que le réel le veuille ou ne le veuille pas. Mais il y a une chose certaine, dit-il, c’est que ça entre, que ça y est déjà entré avant nous » (…).

Cette structure langagière dont le trait unaire donne en quelque sorte le principe simple structural fondamental, cette structure langagière c’est ce qu’on pourrait appeler « le fait de l’Autre », avec un grand A. Il me semble que nous pourrions tout à fait dire que ce fait de l’Autre c’est ce que Lacan amène au cours de cette leçon : il y a le fait de l’Autre, la présence de l’Autre, antérieurement à quoi que ce soit que nous puissions élaborer ou comprendre. Au fond, on pourrait dire que ce séminaire sur l’angoisse va déplier les conséquences de ce fait de la présence de l’Autre dans l’abord de l’affect de l’angoisse (…)

Lacan évoque ici Hegel et lui-même, et leurs différences : c’est la question « le désir de l’homme c’est le désir de l’Autre ».

 

« Je dirai tout de suite, pour faire sentir ce dont il s’agit, que dans Hegel, concernant cette dépendance de mon désir par rapport au désirant qu’est l’Autre, j’ai affaire, de la façon la plus certaine et la plus articulée à l’Autre comme conscience. L’Autre est celui qui me voit. » (…)

 

« Pour Lacan, parce que Lacan est analyste, l’Autre est là comme inconscience — inconscience, c’est-à-dire pas une conscience — constituée comme telle — c’est-à-dire dire comme manque dans le savoir —, et il intéresse mon désir dans la mesure de ce qui lui manque et qu’il ne sait pas ». 

Et il ajoute : « C’est au niveau de ce qui lui manque et qu’il ne sait pas que je suis intéressé de la façon la plus prégnante, parce qu’il n’y a pas pour moi d’autre détour, à trouver ce qui me manque comme objet de mon désir. » C’est-à-dire que pour trouver ce qui me manque, comme objet de mon désir, je suis obligé d’en passer par ce qui manque à l’Autre et qui va m’intéresser de la façon la plus prégnante. (…)

Donc Hegel part de ça, le désir de reconnaissance, ce désirant qui est l’Autre, pourquoi en a-t-il besoin ? Eh bien Lacan dit, de quelque manière que vous preniez les choses, « qu’il en a besoin pour que l’Autre le reconnaisse, pour recevoir de lui la reconnaissance ». Ça veut dire quoi ? Ça veut dire « que l’Autre va instituer quelque chose, petit a, qui est justement ce dont il s’agit au niveau de ce qui désire » ; et Lacan ajoute : « c’est là qu’est toute l’impasse ». Pourquoi ? Parce qu’exigeant, demandant à l’Autre d’être reconnu par lui, je me fais objet en quelque sorte de cet Autre. Je me fais objet de cet Autre, c’est-à-dire désirant par rapport à lui : en tant que conscience, je n’ai pas d’autre choix que de devenir objet désirant sa reconnaissance, c’est-à-dire perdre mon statut de conscience, de conscience pleine en quelque sorte. Ce qui fait que, dit Lacan, il n’y a pas là « d’autre médiation possible que celle de la violence » : j’obtiens ce que je désire, je suis reconnu par l’Autre. Ça veut dire que je suis objet de sa reconnaissance : je ne peux pas être sujet de la reconnaissance de l’Autre. Donc on est tout de suite dans une impasse spéculaire, qui est proprement l’impasse de la lutte pour la reconnaissance (…)

 

C’est à peu près ce que marque la première formule écrite d(a) : d(A) < a [p. 29].

C’est comme ça que j’entends la première formule. Le petit a, au bout à droite de la formule, qui détermine cette structure de face à face spéculaire, reste en dehors ; il reste en dehors mais c’est lui qui cause l’affrontement spéculaire dans lequel, d’ailleurs, le grand A n’est pas barré (…)

La deuxième formule c’est : d(a) < i(a) : d( )

Donc vous avez l’objet lié au désir d(a), l’objet cause du désir, et puis il est causé (le « < ») par une relation d’équivalence entre le fantasme, l’image i(a) et le désir de l’Autre, de l’Autre ici marqué avec une barre [ ], c’est-à-dire de l’Autre en tant que manquant, effectivement. Là, vous avez déjà dans cette petite formule tout ce que Lacan va déplier dans la suite du séminaire sur, justement, la manière dont la relation, la structure de l’image spéculaire et de son rapport au refoulement, de son rapport au grand Autre, va permettre d’isoler touchant la fonction de l’objet petit a (…)

Dans la formulation hégélienne, dans la Phénoménologie de l’esprit, Lacan dit : je vous en ai déjà montré l’aspect pervers, l’aspect de perversion « qui résulte, et très loin et jusque dans le domaine politique, de ce départ trop étroitement centré sur l’imaginaire, car c’est très joli de dire que la servitude de l’esclave est grosse de conséquences et mène au Savoir Absolu, mais ça veut dire aussi que l’esclave restera esclave jusqu’à la fin des temps » [p. 30].

L’esclave va en quelque sorte alimenter un processus qui est une définition parmi les plus intéressantes de la perversion : la perversion c’est l’horreur du vide dans l’Autre. Ça consiste donc à alimenter l’Autre, à le faire consister de toutes les manières possibles (…)

Un mot sur la fin de la leçon : Lacan revient au Un, c’est à la page 31. Lacan va produire pour la première fois quelque chose sur quoi il reviendra, c’est-à-dire la division de l’Autre, A, par le signifiant S, qui produit le sujet, en quelque sorte (…)

Lacan ajoute cette remarque intéressante : ce n’est pas pour autant, si je puis dire, que cette division découpe l’Autre « en rondelles », simplement. Il y a un reste.

Ce reste, donc, il y a toujours un reste et un résidu, ce reste c’est le petit a, marqué à gauche, du même côté que le sujet barré. C’est pourquoi, dit Lacan, les deux termes \$ et petit a sont tous les deux du même côté de la barre, du côté de l’Autre avec un grand A : « Le fantasme, appui de mon désir, est dans sa totalité du côté de l’Autre, \$ et aCe qui est de mon côté maintenant, c’est justement ce qui me constitue comme inconscient, à savoir , l’Autre en tant que je ne l’atteins pas. » (…)

Dernière chose :

La formule que va nous donner Lacan là de l’amour, et de l’amour entraînant la réussite de son entreprise, c’est une formule dont il dit qu’elle n’est pas articulable ; mais ça ne veut pas dire qu’elle ne soit pas articulée. Elle est tout à fait articulée, mais elle n’est pas articulable. Mais si on pouvait la dire, si elle était dicible, « à se faire entendre, celle-là, je vous assure, est irrésistible », dit-il. Et c’est quoi celle-là ? C’est ceci, c’est que je dis « à l’autre que, le désirant sans le savoir sans doute » — Lacan se situe là du côté de l’Autre — l’Autre dit à l’autre, en quelque sorte, que le désirant mais sans le savoir, toujours sans le savoir je le prends pour objet, l’autre. Objet « à moi-même inconnu de mon désir » : c’est-à-dire que je l’identifie, autrement dit « je t’identifie, toi à qui je parle » dit Lacan », je t’identifie à ton insu en quelque sorte, « toi-même, à l’objet qui te manque à toi-même ».

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